Théâtre du Parvis : 1970 – 1974, une alternative théâtrale

Théâtre du Parvis : 1970 – 1974, une alternative théâtrale

Le 1 Oct 1998

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À Janine Patrick, qui nous a lais­sés orphe­lin de ce théâtre.
A Marc Liebens, Jean Lefebu­re et à toute l’équipe du Théâtre du Parvis.

CE QU’IL Y A de plus beau au théâtre, c’est le lus­tre. Un bel objet lumineux, cristallin, com­pliqué, cir­cu­laire et symétrique. Si le lus­tre s’éteint, si le rideau se lève, c’est pour voir qu’il n’y a rien à voir. Sou­vent. Comme une paupière décou­vrant l’œil de la mort. Sur la scène du théâtre, lorsque je ne trou­ve rien de plus beau que le lus­tre, je pense alors à Baude­laire.
Au Théâtre du Parvis, je suis cer­tain qu’il n’y avait pas de lus­tre. On entrait dans la salle, on s’asseyait et tout de suite on était pro­jeté sur la scène. Je ne me sou­viens pas de m’y être ennuyé. Par con­tre, je me sou­viens qu’il y avait un bar où l’on jouait à quelques-uns les pro­lon­ga­tions dans l’ivresse du jeu qui out­repas­sait la scène. J’admets qu’à part le lus­tre, il ne man­quait rien au théâtre du Parvis pour que ce soit un théâtre. Du point de vue du spec­ta­teur, bien enten­du, et du voyeur de théâtre que je suis resté. Mal­gré le ciné­ma. Ou à cause de lui, pré­cisé­ment. Donc, lorsqu’on me dit : « Vas‑y ! Par­les-nous de ce théâtre, toi qui avais 25 ans en 1968. De ce théâtre qui n’avait pas de lus­tre ». Ma réponse est que la pen­sée du passé est une image qui me rend fou. Et qu’il est donc préférable de remon­ter à la sur­face les mots de ceux qui rêvèrent puis réal­isèrent ce pro­jet de théâtre. Van­ité des com­men­taires de ceux qui pensent théâtre dans un fau­teuil devant la télévi­sion. Van­ité peut-être, à dis­tance respectable, de tout dis­cours con­fort­able sur cette ten­ta­tive des années 70 de décen­tralis­er la cul­ture dans un quarti­er pop­u­laire de Brux­elles. Avec la volon­té poli­tique et artis­tique affir­mée de pro­jeter le citoyen au cen­tre des débats d’idées générés par le théâtre, le ciné­ma, les arts plas­tiques. Donc pas de mots en plus, main­tenant. Se con­tenter de décrire ce que je vois de ce qui reste de tout ça. De ce désir de théâtre mort. Chaussée de Water­loo, numéro 96. A Saint-Gilles, une com­mune de Brux­elles. Près de la porte de Hal, à 5 min­utes à pied de la gare du Midi. Près du parvis — place située devant la façade d’une église — En latin chré­tien par­adis­us, par­adis « céleste parvis », « parvis éter­nels ». Donc théâtre du par­adis !

Une affiche : « Sai­son 70 – 71. Abon­nez-vous. Tél. 37 97 38. 4 spec­ta­cles provo­cants : Vous vivrez COMME DES PORCS de John Arden, Sauvé de Edward Bond, La farce des ténébreux de Ghelderode, La danse DE MORT d’Auguste Strind­berg ».

Théâtre du Parvis : lieu de représen­ta­tion du par­adis ? Dou­teux !

Je regarde ce papi­er jau­ni, cette feuille de papi­er jour­nal de 60 cen­timètres de large sur 43 cen­timètres de hau­teur. Archivée et retrou­vée à l’âge de 28 ans. Pliée dans un sens, puis dans l’autre, sa sur­face vis­i­ble se réduit à 30 sur 21,5 cen­timètres. Le jour­nal est en deux couleurs, le noir et le rouge. Plus de noir que de rouge. Sur la pre­mière page, deux yeux ronds et blancs per­forent l’intérieur d’une forme noire de 16 cm sur 20 cm de large. Deux pupilles sans vis­age dans ce qui serait un masque for­mé des let­tres « T » et « P » soudées. « T » comme Théâtre, « P » comme Parvis. Au dessus du masque, « Théâtre du Parvis » en let­tres noires. En plus petit : « Com­pag­nie Jean Lefebu­re / Marc Liebens ». Lefebu­re et Liebens, dans l’ordre alphabé­tique. À la ver­ti­cale du masque et dans l’alignement, un texte en sept lignes de 5 mots cha­cune. Car­ac­tères noirs, épais de 3 cm de hau­teur. Les mots « théâtre » et « pub­lic » représen­tent 6 des 35 mots du texte. En bord de marge, les let­tres sont fendues par le milieu, ver­ti­cale­ment, et se retrou­vent en miroir à la ligne suiv­ante. Il n’y a pas de ponc­tu­a­tion, hormis une barre inclinée après le dernier mot « théâtre ».

Voici le texte :
« Le théâtre ne se conçoit pas sans pub­lic le théâtre se fait avec le pub­lic et avec le pub­lic le plus large sinon il n’y a pas de théâtre/pour autant »

A « pour autant », il faut tourn­er la page. Par curiosité, je nég­lige pro­vi­soire­ment la colonne de droite titrée en rouge : « La sai­son » 1970/1971. Une légère déchirure à la pli­ure s’agrandit à l’ouverture de la feuille de papi­er jour­nal. Au croise­ment des deux plis, il y a un trou.
Le texte que je pour­su­is a émi­gré au cen­tre de la dou­ble page. Car­ac­tères de 3 cen­timètres qui se touchent les uns les autres pour mieux se sol­i­daris­er. Appari­tion de ponc­tu­a­tion. Point, vir­gule. Des césures dans les phras­es ména­gent un espace cen­tral occu­pant le pli ver­ti­cal où des mots plus petits, en rouge, don­nent au lecteur les modal­ités d’accueil au théâtre. Curieux mélange de jau­nisse­ment du sup­port et du rouge de la pen­sée !

La phrase com­mençait par pour autant
« Pour autant il ne s’agit pas d’abêtir le pub­lic par un réper­toire com­plaisant. Nous atten­dons du pub­lic beau­coup plus qu’on en attend habituelle­ment. Nous voulons faire du théâtre d’abord pour vous faire plaisir, pour vous ques­tion­ner, pour vous inquiéter aus­si. De là vien­dront notre plaisir, nos ques­tions, nos inquié­tudes. »

Vous faire plaisir pour y trou­ver notre pro­pre plaisir. Vous ques­tion­ner pour ten­ter de répon­dre à nos ques­tions sur le monde. Vous inquiéter en vous trans­met­tant nos inquié­tudes. Gens du pub­lic et gens du théâtre dans une attente réciproque à partager !

Colonne de gauche de la dou­ble page. Le mot « archi¬tecture », en rouge. Et un texte large de 7 cen­timètres, en petits car­ac­tères noirs : « Le choix de Saint-Gilles n’est pas dû au hasard. Il cor­re­spond à une triple volon­té : con­stru­ire une archi­tec­ture théâ­trale nou­velle, rassem­bler un pub­lic nou­veau et établir un réper­toire en con­séquence. »

Un frémisse­ment par­court l’échine du cinéaste à l’idée qu’il fal­lut détru­ire une salle de ciné­ma de quarti­er, l’Elysée, pour en faire un théâtre. Recon­nais­sons-le rétro­spec­tive­ment, le théâtre accueillera le ciné­ma avec un réel bon­heur de pro­gram­ma­tion.

« Semaines cubaines et lati­no-améri­caines : La PREMIÈRE CHARGE À LA MACHETTE, MÉMOIRES DU SOUS DÉVELOPPEMENT, La MORT D’UN BUREAUCRATE, Le DIEU NOIR ET LE DIABLE BLOND, TERRE EN TRANSE, … Le moment de la vérité. »

1970. Un ciné­ma de com­bat qui fai­sait vibr­er la salle lorsque la scène du théâtre se tai­sait. Et qui nous tenait en éveil.

« L’équipe du Théâtre du Parvis veut offrir à un nou­veau pub­lic la pos­si­bil­ité de con­naître l’éventail com­plet du ciné­ma mon­di­al : le pur diver­tisse­ment et les recherch­es d’avant garde, le passé et le présent. »

« Si dans la con­cep­tion que nous avons choisie le rap­port frontal est tra­di­tion­nel, les con­di­tions de per­cep­tion de ce rap­port sont totale­ment neuves. Il n’y a ni rideau de scène, ni man­teau d’arlequin donc pas de rup­ture salle — scène. »

« Tous les moyens tech­niques dont nous dis­posons sont délibéré­ment vis­i­bles. La con­ti­nu­ité salle — scène, le rap­port acteurs-spec­ta­teurs direct et con­cret, la suppres¬sion de caté­gories de place, l’aspect ate­lier de tra­vail sont les options fon­da­men­tales de l’équipe du théâtre du Parvis. »

« Nous avons choisi la scène ouverte parce que la scène à l’italienne est le pire exem­ple de ségré­ga­tion sociale : au peu­ple le poulailler pen­dant que le bour­geois fait le coq dans les loges. »

Deux ans après mai 68, Marc et Jean, Lefebu­re et Liebens repren­nent pour eux ces pro­pos du scéno­graphe Richard South­ern :

« Un trait essen­tiel de la scène ouverte est qu’elle évite le piège de l’illusion d’un autre monde. Elle favorise le fait. Sur cette scène là un acteur est un acteur. Il ne vous met pas en trans­es pen­dant deux heures, mais il est aidé matérielle­ment pour vous inciter à prêter atten­tion à l’histoire qu’il dévoile ; à y adhér­er ; à la con­tester ; à la com­pren­dre, et à la juger. »

Adhér­er est un mot rouge au cen­tre de la page. Pour créer des liens réels entre théâtre et pub­lic. Si le Théâtre du Parvis est unique, son pub­lic poten­tiel, par con­tre, se divise en deux caté­gories prin­ci­pales : les saint-gillois, — ou les plus de 65 ans ou moins de 30 ans —, qui ont droit à la carte d’adhérent gra­tu­ite et au prix unique théâtre de 75 francs belges (prix unique ciné­ma 30 FB). Et ceux qui ne sont pas saint-gillois ou qui ont entre 30 et 65 ans et qui obti­en­nent la carte d’adhérent pour 50 FB ; le prix unique théâtre pas­sant à 90 FB, tan­dis que le prix ciné­ma reste immuable­ment et pop­u­laire­ment à 30 FB.

Celui qui n’adhère pas au théâtre du parvis débours­era 140 FB pour voir un spec­ta­cle, 50 FB pour une séance de ciné­ma en soirée et 30 FB en mat­inée. Tan­dis que les moins de 15 ans iront au ciné­ma pour 20 FB seule­ment.

Les ves­ti­aires sont gra­tu­its, le pour­boire est inter­dit et des hôt­esses-ani­ma­tri­ces seront chargées de la distribu¬tion de la doc­u­men­ta­tion. Elles ren­seigneront aus­si les spec­ta­teurs sur les activ­ités du théâtre du Parvis. Une garderie d’enfants sera organ­isée pour la durée du spec­ta­cle.

Je tourne la page cen­trale du pre­mier jour­nal du Théâtre du Parvis. Qua­trième et dernière page, le mot « expo­si­tions », en rouge :

NOUS DEVONS PRÉSERVER les lieux de la créa­tion, les lieux du luxe de la pen­sée, les lieux du super­fi­ciel, les lieux de l’invention de ce qui n’existe pas encore, les lieux de l’interrogation d’hier, les lieux du ques­tion­nement. Ils sont notre belle pro­priété, nos maisons à tous et à cha­cun. Les impres­sion­nants bâti­ments de la cer­ti­tude défini­tive, nous n’en man­quons pas, ces­sons d’en con­stru­ire. La com­mé­mora­tion elle aus­si peut-être vivante, le sou­venir aus­si peut-être joyeux ou ter­ri­ble. Le passé ne doit pas tou­jours être chu­choté ou marcher à pas feu­trés. Nous avons le devoir de faire du bruit. Nous devons con­serv­er au cen­tre de notre monde le lieu de nos incer­ti­tudes, le lieu de notre fragilité, de nos dif­fi­cultés à dire et à enten­dre. Nous devons rester hési­tants et résis­ter ain­si, dans l’hésitation, aux dis­cours vio­lents ou aimables des péremp­toires pro­fes­sion­nels, des logiques écon­o­mistes, les con­seilleurs-payeurs, util­i­taires immé­di­ats, les habiles et les malins, nos con­sen­suels seigneurs. »

Jean-Luc Lagarce, in Du luxe et de l’impuissance, édi­tions Les Soli­taires intem­pes­tifs, 1997.

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Écrit par Michel Jakar
Michel Jakar écrit et réalise des films qui, pour l’essen­tiel, se situent hors des codes, hors des normes,...Plus d'info
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