Paradoxes d’Elvire

Paradoxes d’Elvire

Le 26 Déc 1987

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Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
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Une hiron­delle ne fait pas le print­emps, dit Aris­tote, et c’é­tait sans doute un proverbe grec. Une Elvire ne fait pas non plus le print­emps du théâtre.
Mais deux Elvire ? Or il y a deux Elvire déjà, puisque Gior­gio Strehler a emprun­té à Brigitte Jaques son idée pour faire avec les mêmes leçons de Jou­vet son ELVIRA O LA PASSIONE TEATRALE. L’aigle et l’hi­ron­delle.

Avoir assisté à toutes les répéti­tions d’une pièce n’au­torise à en par­ler que si l’on s’est alors tu. On ne peut être à la fois au four et au moulin. Ayant vu moudre le grain, j’en puis cuire le pain. Aujour­d’hui qu’ELVIRE JOUVET 40 a un franc suc­cès, et même fait événe­ment, je puis essay­er de dire pourquoi.

« En vérité, l’e­sprit ne se trou­ve jamais dans un état de repos, mais il est tou­jours emporté dans un mou­ve­ment indéfin­i­ment pro­gres­sif ; seule­ment il en est ici comme dans le cas de l’en­fant ; après une longue et silen­cieuse nutri­tion, la pre­mière res­pi­ra­tion, dans un saut qual­i­tatif, inter­rompt brusque­ment la con­ti­nu­ité de la crois­sance seule­ment quan­ti­ta­tive, et c’est alors que l’en­fant est né ; ain­si l’e­sprit qui se forme mûrit lente­ment et silen­cieuse­ment jusqu’à sa nou­velle fig­ure, dés­in­tè­gre frag­ment par frag­ment l’éd­i­fice de son monde précé­dent ; l’ébran­le­ment de ce monde est seule­ment indiqué par des symp­tômes spo­radiques ; la friv­o­lité et l’en­nui qui envahissent ce qui sub­siste encore, le pressen­ti­ment vague d’un incon­nu sont les signes annon­ci­a­teurs de quelque chose d’autre qui est en marche ». (Hegel)
En quoi con­siste la nou­velle fig­ure du théâtre, je le dis crû­ment : cess­er de ruser avec l’acte de jouer, qui est un acte. L.J. (Louis Jou­vet) con­duit son élève Clau­dia au bord de l’abîme comme un cheval à qui on eût mis des œil­lères pour les lui ôter au dernier moment devant l’abîme, afin qu’il tri­om­phe du ver­tige. Ce qui advient. Jouer était pour Jou­vet un ver­tige, aus­si demande-t-il à l’ac­teur cet « état de viduité » qui sig­ni­fie que, veuf de soi-même, l’ac­teur puisse se laiss­er vis­iter par le per­son­nage sans jamais l’en­clore, ni en faire le tour. Car viduité vient de vidu­us, veuf, alors que vide vient d’un latin pop­u­laire dérivé de vac­u­us. Mais le veu­vage et le vide se rejoignent : « À cha­cun des mots que tu dis, il faut que le sen­ti­ment monte en toi, que tu sois baignée par ce que le mot exprime » ( fin de la troisième leçon).

On rusait avec l’art de jouer pour l’ac­teur lorsqu’on lui fai­sait croire qu’il ne devait pas se laiss­er duper par son rôle, mais pren­dre par­ti devant le pub­lic ou utilis­er des trucs, des béquilles, des pro­thès­es pour arriv­er à jouer, ou compter sur le temps :

Laisse faire le temps, ta vail­lance et ton roi.

Eh bien ! compte sur ta vail­lance, sans doute, mais non pas sur ton roi, et pour le temps, tâche de par­venir au sen­ti­ment très vite.

Il en résulte qu’il ne faut pas avoir peur de l’abîme, ni du mot « mys­tique ».

Lorsqu’un spec­ta­cle est présen­té à des publics nom­breux et var­iés, en France et à l’é­tranger, comme c’est le cas d’ELVIRE JOUVET 40, et lorsqu’on ren­con­tre ensuite des spec­ta­teurs, sin­gulière­ment plutôt que col­lec­tive­ment, il y a des témoignages qui se recoupent et qui ne trompent pas. Ce que j’ai cru percevoir chez plusieurs, chez beau­coup, et, en un sens, chez tous, c’est un acte de recon­nais­sance, au sens d’Aris­tote : c’est cela le théâtre, voilà pourquoi on fait du théâtre, voilà com­ment on devient comé­di­en. Car plusieurs, beau­coup, et, en un sens, tous, un jour ou l’autre, ont joué.

Cet effet ne trompe pas. Du spec­ta­teur qui ne va jamais au théâtre à l’ac­teur qui joue sans cesse, il y avait cette con­nivence, cette com­mu­nauté d’im­pres­sion. Ce que je dis est sans doute dif­fi­cile à véri­fi­er, mais l’en­quête y con­dui­sait tou­jours.

Cette prise de con­science se fai­sait d’abord lente­ment : l’idée qu’on va voir répéter sept fois la même scène invite à pren­dre son mal en patience. Puis les fauss­es entrées d’Elvire font rire. Puis on prend plaisir à réen­ten­dre le texte de Molière, dou­blé du plaisir sco­laire d’é­couter une expli­ca­tion dont les pro­fesseurs sont d’or­di­naire réputés inca­pables, une sorte de revanche du théâtre sur l’é­cole, en somme. Et puis tout à coup, vers la fin de la pre­mière leçon ou au cœur de la sec­onde surtout, lorsque le drame éclate entre l’élève qui veut pren­dre son temps et le maître qui ne veut pas, la décou­verte avait lieu : — « Je n’y arriverai jamais — Tu y es presque ».

Alors tout un cha­cun, qui a appris, a appris en même temps qu’ap­pren­dre était une tâche à la fois inter­minable et instan­ta­née. Le para­doxe du MÉNON de Pla­ton se revit en tout un cha­cun : pour appren­dre, il faut déjà savoir. Brigitte Jaques citait ce mot de Claudel que les choses qui doivent s’ap­pren­dre pour qu’on les sache ne méri­tent pas qu’on les enseigne. Le savoir est donc du côté de l’élève : ce que Jou­vet sait bien, lui qui trou­ve sans cesse à chercher en son élève ce qu’elle croit qu’elle cherche sans le trou­ver.
Plusieurs artistes : dessi­na­teurs, musi­ciens, voire même des médecins ou des ingénieurs dis­aient : ce que dit Jou­vet me fait renouer avec l’essence de mon méti­er. Moi aus­si il faut que je parvi­enne au sen­ti­ment. Moi aus­si je veux jouer. « Anch’io son pit­tore ».

Et pour­tant, pour être franc, les leçons de Jou­vet mis­es en spec­ta­cle ne sont plus de vraies leçons don­nées à une vraie élève dans une vraie école.

Le dis­posi­tif qu’Emmanuel Peduzzi avait réal­isé dans la salle Hubert Gig­noux de Stras­bourg représen­tait, certes, une salle fic­tive de Con­ser­va­toire avec une estrade, et le pub­lic admis sur des bancs rouges pou­vait se croire impliqué dans l’ex­er­ci­ce de l’ap­pren­tis­sage. Un tableau en trompe-l’œil sur le côté dénonçait peut-être seul l’il­lu­sion en renchéris­sant sur elle.

Mais dans toutes les salles de théâtre où Elvire a joué à appren­dre à jouer, l’il­lu­sion était-elle pos­si­ble ? Le pub­lic toléré dans une salle de théâtre dont le rideau resterait tou­jours fer­mé, avec des houss­es sur les rangées de fau­teuils comme si on était dans un théâtre la nuit ou le jour de relâche, le pre­mier rang libre pour les élèves et l’un des rangs du milieu de la salle libre pour que Jou­vet cir­cule et s’y assoie, toutes ces inven­tions font une fic­tion para­doxale.
Car si on répète, le pub­lic n’est pas admis, ou pas tout de suite (à l’ex­cep­tion de Strehler). Si on joue, il n’y a pas de houss­es. Si on joue, on ne joue pas dans la salle. Si on répète, pourquoi répéter dans la salle ? Si le rideau reste fer­mé, pourquoi utilis­er quand même l’a­vant-scène ? Autant de curiosités dignes de ces dessins de mag­a­zines où l’on demande : cherchez les. 14 erreurs.

Or ce sont juste­ment ces impos­si­bil­ités qui créaient la vraisem­blance, je dirai absolue, de cette pièce jamais écrite. Le pub­lic, admis en trop et par sur­prise prend très vite l’air et la mesure du lieu et marche dans l’il­lu­sion. Exclu, il est aus­sitôt impliqué. Sachant qu’il n’au­ra rien à dire, il par­ticipe d’au­tant mieux. Proche des acteurs et de Jou­vet, par­fois même leur voisin, le spec­ta­teur compte d’au­tant plus avec la rampe qui le sépare en tout point d’un pareil dis­cours. Assis sur ces houss­es presque funèbres, il est invité à fêter l’essence sacrée du théâtre.

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Écrit par François Regnault
Auteur dra­ma­tique, philosophe et tra­duc­teur, co-directeur du Théâtre de la Com­mune d’Aubervilliers, enseigne à l’Université de Paris VII....Plus d'info
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