Epigonen, en attendant que ça cuise à propos de « Couteauoiseau »

Epigonen, en attendant que ça cuise à propos de « Couteauoiseau »

Le 26 Jan 1987

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L'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives ThéâtralesL'énergie aux limites du possible-Couverture du Numéro 27 d'Alternatives Théâtrales
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La scène est noire, sauf un étal, dans le fond.
Sur cette table illu­minée, deux poules. Une blanche, une noire. Elles picorent et arpen­tent. Puis se bat­tent. Ce ter­ri­toire sécurisant, baigné de nuit et parsemé de grains ne peut être partagé. La poule noire (mais était-ce la noire?) cède la place. S’en­v­ole. Pen­dant tout le spec­ta­cle elle va errer et se tapir, man­i­feste­ment habituée à l’ob­scu­rité et au bruit.
Un homme se saisit de la poule blanche (mais était-ce la blanche?) avec des gestes sûrs, de pro­fes­sion­nel, il l’é­gorge, la saigne, la décapite. Ensuite il la plume.
On pour­rait déjà entre­pren­dre le com­men­taire à ce niveau. Et d’abord je me deman­derais pourquoi, chaque fois que je tente d’analyser un spec­ta­cle en Bel­gique, il est fla­mand et au 140 ? Pourquoi le rap­port au geste, à la langue, aux dis­posi­tifs de scène me paraît plus intense, plus juste quand il émane de créa­teurs néer­lan­do­phones. Mais ce serait une mau­vaise piste qui aurait comme seul effet d’ac­croître le nom­bre de mes enne­mis dans une cor­po­ra­tion déjà si irri­ta­ble.
Je préfère donc en revenir à ces deux poules1. L’une d’elles, m’a dit un des comé­di­ens, est dressée pour quit­ter la table, c’est la mas­cotte, on ne la mangera jamais. Allons donc, je gage que la blanche demeure sur table, sur scène lumineuse, et que c’est la noire qui se dis­sout dans une nuit sans lim­ites, la scène à faire. Le couteau frap­pera celle qui prend la place, celle qui a exer­cé sa vio­lence. La clarté et la vio­lence asso­ciées dans la cru­auté théâ­trale.
Celle qui croit savoir, par instinct, blanche, en meurt aus­sitôt. Celle qui sem­ble tout ignor­er, et qui détient le noir secret de ce drame, survit indéfin­i­ment. Epigo­nen nous rep­longe d’un coup (de couteau) aux orig­ines de la tragédie, au moment où l’on rem­plaça la mise à mort par le jeu théâ­tral.
Si la poule blanche et la poule noire avaient pu coex­is­ter sur cette table, il n’y aurait pas eu de théâtre. Car le savoir et le non-savoir, le blanc et le noir eussent préservé l’équili­bre du sens, de la scène. Il y aurait eu en même temps, dans le même espace, con­tiguïté du blanc et du noir, et ten­sion assumée de leur écart. On aurait pu réfléchir au su et au non-su, en vivre, le con­tem­pler. Mais le choix a été fait. La blanche a chas­sé la noire. La vio­lence est née de ce choix. Voici l’acte un, l’ex­clu­sion pre­mière, le coup de bec.
Un acte vrai, suivi d’un autre, plus vrai encore, si vrai que désor­mais on nous le cache : honte de la chaise élec­trique, honte des abat­toirs et inanité du théâtre … Cepen­dant, on tue l’oiseau, en pleine lumière, sur scène. Et les comé­di­ens, autour de cela, après cela, devront se met­tre au dia­pa­son de cette inten­sité insouten­able. Leurs gestes auront à son­ner comme des actes, sans quoi la mort du poulet les éjectera, a‑symboliquement, de la représen­ta­tion.
Cepen­dant le poulet ne fut pas exacte­ment sac­ri­fié. Son bour­reau l’empale et l’embroche, le met au grill dans un but tout à fait prosaïque. Dans une heure et demie, il sera cuit à point. Les comé­di­ens le mangeront.
Deux­ième retour aux orig­ines du spec­ta­cle, mais cette fois dans le domaine prosaïque du repas. Le temps de cuire, pour nos loin­tains ancêtres, fut celui des pre­mières con­ver­sa­tions, de l’élab­o­ra­tion d’un social con­vivial. La viande crue se dévore. La viande cuite se déguste, précédée et entourée de paroles. C’est là que com­mence le théâtre bour­geois, quelque part dans les épisodes et méan­dres de la Guerre du Feu … Plus tard, on atten­dra que Phè­dre par­le ou que Godot arrive. Mais au début, soyons-en sûrs, on attendait que ça cuise. Et on jouait de paroles. Le ban­quet était philoso­phie et spec­ta­cle2.
Pas éton­nant si l’ac­tion scénique dévelop­pée par Epigo­nen pen­dant leur heure et demie culi­naire­ment théâ­trale con­cerne le corps, le cou­ple, le lan­gage, les invi­ta­tions, les ban­quets, les noces. Oh ! pas un lan­gage très artic­ulé, pas de beaux textes, surtout pas ! Plutôt le moment où le phar­ynx et la langue, les dents et les lèvres, don­nent une légère pri­or­ité à la man­d­u­ca­tion sur le dis­cours. N’ou­blions pas que ça cuit, une odeur de fumet cor­us­cant emplit la salle. On joue en plus de la rôtis­soire.
C’est la broche tour­nante, là, en avant-scène cour qui est la grande scène, la seule de Oiseau-couteau. Et elle est d’une inten­sité non seg­men­tée d’une heure et demie. Tout ce que les actants vont pou­voir faire, en sus, c’est agiter, palper, con­tac­ter, caress­er leurs pro­pres bidoches. Leur verbe sera de l’or­dre du hoquet (post-ali­men­taire ), du bor­bo­rygme (pré-gas­tronomique) ou de l’ex­pres­sion dénuée de tout con­tenu. De pures sen­sa­tions.
Et à la fin du spec­ta­cle, lorsque les cinq comé­di­ens bouf­fent le poulet, ils retour­nent à la dévo­ra­tion, déritu­al­isant les apprêts de la table dressée. Retour au crime.
Théâtre du corps, donc, de son exhi­bi­tion à la fois ridicule et solen­nelle, quelque chose de grandiose, comme une mise à nu, mise à mort, et de pitoy­able, comme des pré­parat­ifs d’a­bat­toir.

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