Bernard Debroux : Dans son livre : Idéologies de l’opéra1 P.J. Salazar suggère l’idée que l’opéra est un art daté, qui naît à un moment précis, à la fin du 16ème siècle et s’arrête avec Turandot de Puccini(1924). Paradoxalement, quand on voit l’engouement que suscitent encore aujourd’hui des oeuvres qui ont été écrites et réalisées au cours de ces 400 années, l’opéra apparaît comme extrêmement vivant.
Comment se fait-il que par rapport à d’autres démarches artistiques comme le cinéma, la peinture ou le théâtre, pour lesquels la recherche a été relativement radicale ces vingt dernières années, à l’opéra au contraire, les metteurs en scène, les musiciens, les chefs d’orchestre, les animateurs se plaisent à représenter des oeuvres anciennes ?
Gerard Mortier : Il faudrait définir d’abord ce qu’on entend par art vivant ; la tragédie grecque par exemple est . certainement très vivante, pourtant elle date de plusieurs millénaires. Pour répondre à la question, je crois qu’il faut parler de l’opéra, d’une part comme d’un art qu’on crée ‑donc parler de compositeurs, de librettistes- et d’autre part comme d’un art qui se prolonge et qu’on joue encore.
En tout cas, Salazar fait une erreur fondamentale en disant que l’opéra s’arrête avec Turandot. On ne peut dire que l’opéra commence avec Dafne de Peri et mettre au même niveau à l’autre bout, Turandot. Turandot est une oeuvre mineure dans la création d’opéras, et on ne peut pas dire qu’elle la conclut. Par contre, on pourrait discuter des opéras composés après Pierrot lunaire de Schônberg. Je pense notamment à une oeuvre très importante comme Die Soldaten de Zimmermann, où la difficulté de la création se pose de façon beaucoup plus précise. Die soldaten montre la complexité de la composition actuelle d’un opéra, montre par exemple que la création contemporaine fait appel à la citation d’opéras anciens.
Bien sûr, en ce qui concerne la création, l’opéra est un art qui appartient au 19ème siècle et qui s’arrête aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne créera plus de très bons opéras. Le roman est aussi un art qui appartient au 19ème siècle, bien qu’il y ait quelques très grands romans du 20ème siècle (je pense notamment au dernier livre d’Hugo Claus), mais il s’agit d’exceptions.
Théâtre et opéra : qu’est-ce qui bouge ?
Michel Vittoz : Je voudrais ajouter que, si l’on peut faire un procès de vétusté à l’opéra, je crois que sur le plan de la création le théâtre n’occupe pas une position beaucoup plus enviable. La crise des auteurs, comme on dit, est loin de n’affecter que l’opéra. La vie du théâtre me semble repliée sur la mise en scène, sur l’évolution des codes de jeu, sur la « lecture » de textes qui dans leur majorité sont tout aussi anciens que ceux de l’opéra. Il ne me paraît pas que le théâtre ait proposé dans les dix ou quinze dernières années beaucoup plus de créations notables que l’opéra.
Françoise Collin : Je ne suis pas du tout d’accord sur ce parallélisme entre l’évolution du théâtre et celle de l’opéra. Naturellement, si on regarde les textes, il n’y a pas eu depuis les années 50 de grand texte de théâtre, mais dans la mesure même où le théâtre ne peut se définir essentiellement par le texte, on ne peut tout de même pas mettre entre parenthèses, comme simple survivance, le travail de Bob Wilson par exemple. Ce n’est pas une reproduction de ce qui fut, ce n’est pas une survivance : Il y a eu dans le travail théâtral de ces 20 dernières années quelque chose de novateur, et ce qui m’a frappé, en voyant quelques opéras, c’est que la « novation » que je percevais, non pas dans la musique mais dans la mise en scène, n’était pas créative, pas neuve. J’ai vu dans l’opéra un transfert, une influence des découvertes faites dans le domaine proprement théâtral, du moins pour ce qui est de la mise en scène de l’aspect plastique, et je ne serais pas personnellement d’accord sur ce parallélisme entre théâtre et opéra. S’il y a une chose sur laquelle je m’interroge, c’est l’historicité. Vous dites que l’opéra est daté, qu’il est une forme appartenant au 19ème siècle comme le roman. Qu’en est-il alors de son destin aujourd’hui ? Est-il capable d’une métamorphose radicale, comme celle du théâtre ? Si cette forme appartient au 19ème, qu’attendez-vous de l’opéra aujourd’hui, est-ce une remémoration avec ce que vous appeliez des espèces de collages, de citations du passé, dans une position qui serait au fond assez post-moderniste ?
G.M.: L’exemple de Bob Wilson que vous citez est très intéressant. On ne peut pas dire que ce qu’il fait appartient plus au théâtre qu’à l’opéra. Lui-même d’ailleurs appelle ses spectacles des opéras. Pourtant je trouve que son travail (je pense à Civil Wars en particulier) n’a rien à voir avec l’opéra, et moins encore avec le théâtre. Je pense que ce renouvellement du théâtre qui a eu lieu dans les années 60, même si on prend comme exemple le Living Theatre ou le Bread and Puppet, est un renouvellement qui concerne le « phénomène Théâtre », et qu’il ne s’agit pas de savoir s’il est question du théâtre parlé ou du théâtre chanté. C’était un renouvellement de la structure théâtrale, de la théâtralité. Toutes les formes de théâtre ont profité de ces expériences, que ce soit le ballet (Pina Bauschl), que ce soit le théâtre parlé ou que ce soit l’opéra. Ni le Living Theatre, ni Bob Wilson ne sont des inventions du théâtre parlé ; ce sont des gens qui ont réfléchi sur « le Théâtre ». Ce n’est pas un privilège du théâtre parlé d’avoir trouvé ces nouvelles formes. Il est vrai, en ce qui concerne la structure des lieux, que ce renouvellement a influencé en priorité les lieux du théâtre parlé, tandis qu’à l’opéra, la fosse, les chanteurs sont des. éléments beaucoup plus résistants.
F.C.: Il semble donc que l’opéra ait une capacité de résistance plus grande au changement.
En allant à l’opéra, je n’ai jamais eu un sentiment de nouveau, j’ai eu un sentiment de très grande beauté, de force, mais pas de nouveau. Alors que Le Regard du Sourd de Bob Wilson opérait une rupture, une percée. Si ce n’était pas de l’opéra, ce n’était pas non plus du théâtre parlé.
M. V.: Mais, était-ce du théâtre ? La scène ou le bâtiment suffisent-ils à définir ce qui s’y passe. Il y a un moment où il faut définir ce dont on parle sinon on ne parle plus de la même chose. Je définirai le théâtre très simplement, comme la mise en jeu sur une scène d’une écriture ; ce que, à mon avis, Wilson ne fait pas.
F.C.: D’une écriture au sens large, pas d’une écriture écrite ?
M. V.: D’une écriture écrite, oui, d’une écriture dont on a la trace.
F.C.: De texte vous voulez dire ?
M. V. : De textes, ou de tout ce que vous voudrez s’il y a des signes écrits qui ordonnent un sens.
F.C.: Un système de signes ?
M. V.: Oui.
F.C.: Mais tout l’effort des années 60 a été justement de faire, me semble-t-il, un théâtre qui n’entraîne pas une codification préalable du signe, comme par exemple dans un texte. La lutte contre le texte c’était justement la lutte contre cette codification préalable.
M. V.: Oui, mais une lutte condamnée à s’épuiser elle-même, tandis que la mise en jeu d’un texte sur une scène me paraît encore loin d’être épuisée. S’il y a une lutte contre le texte, une lutte qui elle demeure et s’exprime à travers de nombreux courants théâtraux, il me semble que c’est une lutte contre l’adhérence au texte, contre un sens et un seul qui serait sa « vérité ». Il s’agit, à mon avis, beaucoup plus d’une lutte contre les idéologies qui viennent s’incruster dans les textes que d’une réelle mise en cause du texte lui-même. Quand on propose une relecture d’un grand texte classique, c’est un terme qui a vu le jour il y a une dizaine d’années, on le nettoie, comme on dit, d’un sens privilégié, qu’une idéologie dominante lui avait prêté jusque là. Il est par là même évident qu’on l’encrasse d’un sens qui n’a que le mérite d’être nouveau, ce qui est déjà un effort louable. Ce que j’appelle mise en jeu d’un texte sur une scène, c’est la mise en jeu, ou même en crise du plus grand nombre possible de sens inscrits dans la lettre du texte, ce qui comprend les idéologies qui sont venues s’y incruster. De ce point de vue, j’irais jusqu’à dire que l’opéra me paraît en avance sur le théâtre. Dans ce qui est éclatement du sens, poétisation de la langue, déplacement métaphorique du texte, le théâtre me paraît aujourd’hui encore très timide. Certes il ne se prive ni d’images, ni de l’investissement des corps dans la production de sa poétique mais ces images et cet investissement me paraissent très sages par rapport à ce que la musique introduit d’emblée comme écart entre le texte et la constellation de ses sens. Je dirai maintenant que l’opéra est en retard par rapport au théâtre, parce que cet écart qui le constitue comme forme, le jeu du texte par le chant et la musique, est le plus souvent refoulé, on ne veut ni le voir ni l’entendre ce qui conduit à cette situation assez ridicule de chanteurs qui habitent la scène en essayant d’effacer le plus possible le fait qu’ils chantent.
Philippe Sireuil : Je me méfie toujours des définitions d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient ; l’intitulé de la table ronde« L’opéra, art des temps modernes ? » me laisse donc perplexe. Qu’en serait-il d’une assemblée de cinéastes ? Ne dirait-elle pas que c’est au cinéma que revient cette mention ? Je crains donc que ce soit notre enthousiasme et en particulier l’intérêt qu’y porte Gerard Mortier, qui nous conduit à le dénommer de la sorte. Cela dit, mon expérience très parcellaire de spectateur et de praticien de l’opéra m’amène à voir aujourd’hui en lui le dernier lieu où puisse être satisfait, tant pour ceux qui le regardent que pour ceux qui le font, notre désir de partager collectivement et physiquement une émotion, fonction que le théâtre a progressivement laissé choir, volontairement ou involontairement, pour mille raisons.
A l’heure du tohu-bohu médiatique comme l’écrit Botho Strauss, où le walkman et le magnétoscope nous poussent à une consommation solitaire du plaisir, il ne m’est pas indifférent que la machine opéradique, par le fait même de son ampleur désuète, invite le public au partage, même si ce dernier n’est réservé qu’à une minorité. Ce que je retiens aussi dans l’opéra, c’est la notion de dépense sur laquelle il se fonde ; dépense financière certes, mais là n’est pas mon propos. Quand je parle de dépense, je songe à celle de ses exécutants : quand cent à deux cents personnes unissent leurs talents, leurs efforts et leurs générosités, pour que la représentation ait lieu, représentation dont il ne restera rien de palpable au terme de son accomplissement, je ne peux pas ne pas y voir une volonté d’échapper, une résistance à l’acte rentable, caractéristique de notre société hypercalculatrice.
G.M.: Je voudrais préciser, pour clarifier le débat, que quand je parle des temps moderne, je ne parle pas du 20ème siècle. Je parle d’un point de vue historique.
B.D.: Il s’agit de la société née au milieu du 16ème siècle et qui se prolonge encore aujourd’hui dans toute une série de valeurs qu’elles soient philosophiques, scientifiques ou politiques.
L’opéra, lieu d’une résistance
G.M.: Je voudrais revenir maintenant sur cette idée de la résistance de l’opéra. L’opéra a profité des nouvelles expériences mais sans assimiler ce qui était un phénomène de mode, parce qu’à l’opéra on se confronte à la musique, aux grands chefs-d’oeuvre. Je ne parle donc pas de Turandot, mais de Don Giovanni ou de Cosi fan tutte de Mozart. Le Living Theatre est un exemple fantastique parce qu’ils ont compris exactement que ce qu’ils faisaient était lié à une certaine époque et ils ont disparu, ils se sont dissous tandis que d’autres expériences sont devenues des modes qui se survivent à elles-mêmes grâce aux systèmes de cette société capitaliste. Il y a eu des expériences très importantes, mais elles étaient liées à une certaine époque. Elles ont influencé les fondements, les traditions du théâtre, de tout ce qui est le Théâtre ; mais ensuite ont disparu. Si l’opéra est résistant, il l’est peut-être par sa forme économique et structurelle, mais je crois que la résistance se trouve surtout dans les oeuvres elles-mêmes. Je dirais de la même façon à propos du théâtre parlé, qu’un Shakespeare est plus résistant qu’une pièce d’Anouilh face à l’expérimentation. C’est bien de faire la comparaison : les grands metteurs en scène du théâtre parlé, (Peter Stein, d’abord avec Torquato Tasso dé Goethe, Mnouchkine en ce moment avec les Shakespeare, la Shaubühne de Berlin avec le grand projet Shakespeare qui s’y réalise ou le projet de L’orestie,) font la même expérience que nous faisons à l’opéra c’est-à-dire l’expérience de la résistance, qui n’est pas essentiellement négative. Cette résistance de l’opéra est sa force intérieure ; et elle se trouve dans la composition. Il est beaucoup plus facile d’adapter par exemple un Puccini dans un « style Bob Wilson », qu’un Mozart. C’est en analysant une oeuvre de Mozart dans une mise en scène contemporaine qui a fait l’expérience de tout ce qui s’est passé au théâtre ces 40 dernières années, que l’on pourrait déçider si l’opéra est un art des temps modernes.
F.C.: Il y a une chose qui me dérange un peu dans la discussion, c’est une espèce le privilège philosophique non avoué a piriori, à la grande scène, la réalisation qui dure, la capitalisation en quelque sorte l’établissement de formes qui se perpétuent. Vous prenez comme exemple justement dans l’autre théâtre se qui est au fond l’analogue de l’opéra, à savoir ce qui s’inscrit dans la durée, donc ce qui appartient à l’époque capitalisante si je puis dire. Vous avez rejeté tout à l’heure tout ce qui était de l’ordre de l’éphémère, et qui ne s’était pas inscrit dans une trace écrite.
M. V. : Aucun type de travail théâtral ne laisse de traces. Le texte reste, le jeu du texte non, il est totalement éphémère.
F. C. : Oui, mais vous avez quand même privilégié ce qui permet une réactualisation, par exemple on ne réactualisera pas I de Baal, par le Vicinal, ça a existé une fois, ça ne réexistera plus.
M. V.: Pas plus que Don Juan de Mozart dans l’interprétation de Bôhm. Personne ne la réactualisera. C’est fini. Le théâtre est le jeu. C’est l’essence même du théâtre que de se dissiper, de se perdre dans l’instant où l’acte le crée. Ce qui reste, c’est le rapport de l’écriture à son jeu, c’est-à-dire, à la parole. C’est parce que ce jeu est loin d’être épuisé que le théâtre est encore vivant. C’est parce que ce rapport est totalement mystérieux. Et je crois que l’opéra peut être, à notre époque, un instrument d’exploration extrêmement puissant de ce gouffre qu’il y a entre écriture et parole.
F.C.: Tout ce théâtre des années 60 est un théâtre qui épuisait entièrement dans la représentation ce rapport que vous évoquez et qui ne laisse même pas un livret, même pas une écriture à partir de laquelle pourrait se rejouer éternellement cette espèce de tragédie du rapport écriture-parole. Je ne propose pas un jugement de valeur, mais personnellement, je ne vois pas pourquoi je privilégierais ce qui nous laisse la possibilité de recommencer, comme par exemple le livret qui permet de rejouer la dialectique écriture langage, sur ce qui l’a jouée une fois et qui s’est épuisé dans ce jeu-là.
M. V.: Ce n’est absolument pas contradictoire. Si ça s’était épuisé dans ce jeu-là, et bien voilà, c’est épuisé. Si ça ne s’épuise pas, quelqu’un, on n’en sait rien, a peut-être pris des notes de ce qui s’est passé ce soir-là, et à partir de ces notes peut-être lacunaires on pourrait très bien imaginer qu’un jour on rejouera ça d’une façon différente.
L’opéra, un art bourgeois ?
F.C.: Vous évoquez le lien de l’opéra avec une certaine époque historique de la modernité. Ne serait-ce pas que l’opéra est lié à l’essor de la bourgeoisie, c’est-à-dire un moment où je ne dirais pas qu’on capitalise mais où les objets se stockent ?
G.M.: On dit souvent que l’opéra est un art typiquement bourgeois, mais on pourrait dire aussi que la peinture contemporaine est un art typiquement « nouveau riche », cela n’attaque pas l’art lui-même. Naturellement l’opéra a eu un tel succès parce que la bourgeoisie s’est retrouvée dans ses salles. Disons qu’au 19ème siècle la salle de l’opéra a remplacé Versailles. Ce qu’étaient pour l’aristocratie du 17ème siècle les grands palais et la vie de cour, la bourgeoisie l’a remplacé par la vie à l’opéra. Mais ce n’est pas parce que la musique de Haydn ou de Bach a été écrite pour la cour et n’était possible que parce qu’il y avait une vie de cour, qu’elle n’a pas de valeur universelle. C’est la même chose pour l’opéra, il a profité d’une certaine forme sociologique, d’une vie de société pour naître mais on doit ensuite l’en dissocier. Je dis cela parce que l’opéra est le seul art dont on parle comme d’un art bourgeois. Mais c’est ainsi pour tous les arts. On peut dire aussi que l’art de l’orgue n’aurait pas été pensable sans le protestantisme. Il est très important au départ de ne pas dire que l’opéra est suspect parce qu’il a été créé au moment où la bourgeoisie apparaît et se développe.
F.C.: Je n’ai pas du tout cette suspicion. Il faut en effet entendre bourgeois dans le sens que vous avez expliqué, d’une manière plus ou moins historique, non dans une opposition discriminatoire à « populaire ». C’est uniquement lié à une époque, mais c’est vrai qu’au fond il la dépasse puisque cette forme, pourtant datée un peu comme le roman disiez-vous, vaut encore aujourd’hui. Mais quand même j’ai été frappée parce que tout à l’heure, vous avez comparé l’opéra au roman. En parlant d’Hugo Claus, vous avez dit : « cette forme appartient à une époque passée, comme l’opéra, et bien qu’il y ait encore des gens qui écrivent des romans, ce n’est plus la forme de notre époque. »
N’êtes-vous pas contradictoire ?
G.M.: Il faut avoir le courage d’écrire un roman ou un opéra. Combien de gens encore le soir, chez eux, lisent un roman de 800 ou de 1200 pages ? Notre époque voit beaucoup plus les auteurs écrire des scénarios pour le cinéma ou la télévision. Si toutefois le roman ou l’opéra subsiste, c’est qu’il a encore quelque chose à dire, que des auteurs choisissent encore ce moyen difficile pour s’exprimer. Comme ce sera très difficile probablement au 21 ème siècle de faire du cinéma, parce que le cinéma sera peut-être complètement dépassé.
F. C.: Puisqu’on a surtout accentué l’aspect historique jusqu’à présent, la question à se poser dans un deuxième temps serait peut-être : qu’est-ce qui nous fascine dans l’opéra ? Je veux dire ceci : alors que c’est une forme qui est née historiquement, qui cependant s’est décantée, et connaît aujourd’hui un regain au niveau de la fréquentation du public, et même disiez-vous une relance au niveau de la création, comment expliquer le succès de l’opéra aujourd’hui ?
Une musique que rythment les battements du coeur
G.M.: Le succès de l’opéra n’est pas toujours un succès auquel je souscris. Il y a un phénomène suspect : partout dans le monde, les gens reviennent à l’opéra, sans doute parce qu’il y a ce côté célébration, .star-système un peu comparable au rock, ce qui moi ne m’intéresse pas dans le regain d’intérêt pour l’opéra. L’opéra, et là je cours à nouveau le danger d’en parler comme d’un art privilégié, contient tous les phénomènes qui au théâtre intéressent les gens aujourd’hui, mais en plus il y a la musique ; c’est un phénomène très important. La musique est sans doute l’art le plus mathématique, qui nécessite le plus d’étude pour être maîtrisé. La musique suppose la connaissance de certaines lois, très compliquées, surtout depuis Schônberg. Il faut avoir une connaissance des tonalités, de l’harmonie, de l’art de la fugue, du système sériel… D’autre part, la musique est aussi l’art le plus émotionnel. Le chant naît de la vibration des cordes vocales et du mouvement des poumons, des battements du coeur, et cela est essentiel pour vivre. C’est extrêmement proche du mystère de la vie et de la mort.
Dans la musique classique, la mesure la plus harmonique est une mesure en quatre temps. C’est une des formules musicales, après il y a les tonalités. Dans l’harmonie d’un homme qui vit, il y a les quatre battements du coeur sur une respiration des poumons, c’est pourquoi le chant est très physique, et qu’il émeut tellement les gens. Dans son inconscience il est envahi par quelque chose qui est lui-même.

F. C. : Le rapport au chant est tout à fait originaire, en effet : quelqu’un sur la scène ouvre la bouche, et c’est comme si tout son corps sortait de lui, et le spectateur lui-même devient corps, c’est vraiment très émouvant.
M. V.: La jouissance de l’opéra, pour moi en tout cas, vient de la saisie de cette chose qui est donc purement aveugle, qui est méconnaissance, par le théâtre qui autorise qu’on en joue. Je reviens toujours à ce mot de jeu. Je n’en dispose malheureusement pas d’autre, je peux seulement l’expliciter de façon différente. Je lui conserve tout ce qu’il implique de ludisme, de ludisme enfantin même, auquel j’adjoindrai la notion de déplacement et de déformation et, pour reprendre une expression souvent employée par Daniel Mesguich, que le théâtre fait jouer comme on le dit de deux pièces de bois par exemple, comme on dit qu’il y a du jeu dans un mécanisme. Si deux lattes d’un plancher jouent entre elles, il y a une déformation qui se voit, elles grincent et cela s’entend. Ce que l’on voit, ce que l’on entend, c’est qu’il y avait un ajustement, une loi de contrainte, qui est mise en déroute par le jeu. C’est une façon de dire que le théâtre dépiste et montre, par des grincements qui peuvent aller jusqu’au plus sublime des chants ce qui dans la lettre, fait loi. Qui veut s’essayer à ces « grincements » en dehors des théâtres se retrouve vite « hors la loi » exclu. La dimension opéra du théâtre c’est d’introduire dans le sens d’un texte plus ou moins policé, quelque chose qui relève du premier cri, quelque chose de nos pulsations les plus fondamentales et cela ressemble fort à un acte de folie.
G.M.: C’est la raison pour laquelle l’opéra risque souvent le ridicule. L’opéra touche aux mystères qui sont en nous, il s’empare des fondements de l’âme. Dès qu’il s’en empare mal, c’est ridicule. Il est très difficile de jouer avec les lois de l’opéra, d’y faire le jeu dont on parle.
F.C.: L’opéra n’assume-t-il pas toujours un peu le ridicule si on se place d’un point de vue critique ? Comme il y a un ridicule dans l’amour. Quoi qu’il en soit, il y a un ridicule du corps.
L’investissement du corps
M. V.: Je ne crois pas. C’est une question d’adéquation. Effectivement, si l’émission de la voix, le dramatisme de la voix se fait avec un geste dans une situation scénique qui ne le justifie pas vraiment, c’est immédiatement ridicule. Mais si on arrive à une tension dramatique sur scène, et que le geste, aussi fou soit-il, est « nécessaire » ‑c’est pour ça en même temps que je trouve que l’opéra peut éclairer le théâtre ce n’est plus ridicule.
F.C.: Il est rarement fou, le geste. La gestualité me paraît être restée très traditionnelle dans l’opéra.
M. V. : De ce côté, je crois que ça bouge. Il est vrai que l’on peut encore voir beaucoup de chanteurs qui ne sont que des troncs, comme paralysés par la colonne d’air qui permet l’émission du chant. On en voit aussi qui bougent beaucoup et n’importe comment uniquement parce qu’aujourd’hui, il faut à tout prix bouger. En fait, ça dépend beaucoup du metteur en scène et de la relation du chanteur au metteur en scène. Il n’est pas facile de créer sur scène une situation dramatique qui s’accorde à l’intensité dramatique du chant. Je dirai que beaucoup de chanteurs sont potentiellement capables d’investir leur corps dans un jeu qui serait d’un niveau émotionnel comparable à celui qu’ils expriment par le chant, peu de metteurs en scène savent le leur demander. Mais chaque fois que le corps peut justifier le chant ‑et parfois le statisme le justifie pleinement- il n’y a plus aucun ridicule.
F.C.: Quand je dis ridicule, ce n’est pas pour moi péjoratif : c’est, comment dire, le fait de l’artifice.
M. V.: Quand c’est réussi, la convention ne se voit pas plus qu’au théâtre. Si on doit voir l’artifice, il faut que cela soit pensé, construit.
F.C.: Il y avait toujours un peu de ça, mais en même temps la fascination. Ce ridicule me fascine aussi, comme fascine une laideur dans un corps. Même ce moment où on voit sur scène le chanteur prendre position pour que sa voix sorte, me séduit. C’est peut-être un effet pervers, ça me séduit comme séduit une personne qui boîte un peu …
M. V.: Prenons l’exemple de La Clémence de Titus, il y avait quelque chose je crois de très réussi, pas tout le temps, mais quand ça arrivait je trouve que l’effet théâtral était fantastique, c’était le passage du récitatif au chant, ce qui normalement je crois est assez ridicule. C’est-à-dire que les gens ont ce mode de parler un peu bizarre soutenu au clavecin ou par une basse continue et puis tout d’un coup ils chantent. Herman avait réussi à installer une telle tension sur les récitatifs, ‑il lui avait fallu pour cela la complicité de Sylvain Cambreling- que le chant qui en était le prolongement devenait une nécessité. A la fin du récitatif, le personnage semblait n’avoir plus d’autre ressource pour s’exprimer, que le chant. Ce genre de travail se voit assez rarement à l’opéra alors qu’il me paraît fondamental. Trouver dans l’expression théâtrale une nécessité du chant, trouver la dynamique scénique qui lui est propre est, je crois, un enjeu essentiel pour l’opéra. Dans ce sens, il y a un immense domaine à explorer, un domaine pour lequel le théâtre n’a en général pas beaucoup de goût. Ce qui au théâtre passe pour un effet de « recherche », une sophistication, ‑je pense à Vitez et à Mesguich- parce que les acteurs débordent le cadre de l’expression dite « naturelle » me semble être exigé par l’opéra. Il est évident qu’au théâtre comme à l’opéra, on touche là à un art des extrêmes qui est donc extrêmement difficile à réaliser.
F. C. : En tout cas, cet extrême est un registre dont l’opéra n’a pas encore usé. Parce que sur le plan de la gestualité, l’opéra ne va pas très loin. N’y a‑t-il pas une limite de la gestualité par rapport au chant, l’obligation de certaines poses pour les chanteurs ?
P.S.: Qu’il s’agisse de théâtre ou d’opéra, il me semble qu’il existe des représentations où le corps est nié, d’autres où il ne l’est pas. Tout est question de point de vue, de ce que l’on attend de l’acte théâtral, donc de l’acteur ou du chanteur. Tout comme il y a un théâtre où l’on ne fait que parler, il y a un opéra où l’on ne fait que chanter. Dans les deux cas, je m’y ennuie. A propos del Katia Kabanova1, j’ai parlé d’en trouver la « nécessaire » représentation. Lors d’un entretien avec Michel Vittoz, j’envisageais le postulat suivant : si un personnage se met à chanter, ce n’est pas parce que le livret et la partition le lui indiquent, mais parce qu’il ne peut plus se taire. Un tel principe détermine concrètement une façon non seulement de chanter, mais aussi de considérer le rapport qu’on entretient à l’émotion, à l’espace, la musique — bref, une manière de produire du jeu. Il y a bien sûr des contraintes liées à la tradition, aux a priori « naturels » — mais que l’on retrouve tout autant, amplifiées par un prétendu savoir-faire, sur bon nombre de scènes théâtrales. Dire du chanteur qu’il n’est que lourdeur et fixité me paraît être une sentence injuste et sommaire : sa responsabilité est parfois engagée, elle est loin de constituer l’écueil principal à cause duquel toute modernité dans le traitement du jeu sombrerait. Dans Katia Kabanova, seul un mouvement proposé n’a pu être assumé : il s’agissait d’une course qu’Ellen Shade devait effectuer rapidement vers le fond du plateau, course qui l’essoufflait et qui rendait impossible l’émission d’une note. A quoi aurait-il servi dès lors de la maintenir ? Nous l’avons supprimée ; je le répète, il s’agit d’un exemple unique.
F. C.: Donc cette gestualité traditionnelle de l’opéra n’est pas liée à une nécessité physique.




