Lors de sa glorieuse visite à Paris il y a une dizaine de jours, la très grande Elisabeth Schwarzkopf a déclaré au journal « Libération » que la mise en scène d’opéra, telle que beaucoup la pratiquent maintenant, n’était plus qu’une compensation petit-bourgeoise pour l’absence de chant. Et de citer le Ring mis en scène par Patrice Chéreau à Bayreuth comme la preuve par excellence de ce qu’on ne pourrait plus désormais là-bas que le sur-mettre en scène, faute de le chanter.

«Actes de la musique devenus visibles. » (Richard Wagner)
Qu’elle évoquât ce Ring pour l’avoir vu ou par ouï-dire importe peu, puisque, si l’expérience est requise de qui admire, une rumeur suffit à qui veut dénigrer. Mais comme ceux qui ont vu Elisabeth Schwarzkopf dans la Maréchale du Chevalier à la rose, par exemple, savent que cette chanteuse était « aussi » une actrice incomparable, et même l’une des plus accomplies de l’opéra ‑avec l’«autre », Maria Callas‑, j’ai supposé que sa thèse de la compensation recouvrait quelque vérité, plutôt que d’y voir le réflexe d’une conservatrice1.
Et pour porter le paradoxe à son comble, il m’est souvenu de ce que Patrice Chéreau disait un jour à Bayreuth : « Au fond, en dehors du Ring, aucun opéra n’est fait pour être mis en scène ».

Il voulait évidemment dire « mettre en scène » au sens moderne du mot, au sens où tout le monde en parle au 20ème siècle, et non au sens où on dira qu’étaient montés autrefois les opéras d’autrefois. Et on sait, parce que Denis Sablet l’a montré dans son livre sur le décor de théâtre, que la mise en scène au sens moderne vient, entre autres, de Richard Wagner !2
Il ne sera ici question que de la mise en scène d’opéra, dans sa relation au chant et à la musique, et non de la mise en scène de théâtre en général. Et pour ne pas trop errer dans cette question esthétique complexe, quelques axiomes, ou thèses, s’imposent, qu’on jugera péremptoires, mais qui visent au moins à faire système. Si on leur en oppose de contraires, qu’on sache du moins qu’on se situe alors dans un autre système.
1. L’art du chant n’est pas identique à l’art de l’acteur
Dans l’état actuel des choses ‑mais qui peut changer- le fait que la plupart des metteurs en scène, au sens moderne, préfèrent que les acteurs de théâtre ne sachent rien du rôle lorsque commence la première répétition, tandis qu’à l’opéra ils trouvent des chanteurs qui savent déjà toute leur partie, est l’indice certain de cette différence. Il en résulte que le metteur en scène ne légifère que rarement sur le chant, tandis que, directement ou indirectement, il induit la façon de dire le texte ; et même n’eût-il aucun principe déclaré sur la diction, l’intonation, etc … que sa mise en scène, dans les déplacements, les gestes, l’interprétation, opère une scansion du texte. Dans l’opéra, c’est le chef d’orchestre (ses assistants) qui décide du tempo ; donc du temps et de la scansion, et parfois même de la prononciation. D’où, entre le chant et les mouvements du chanteur ( opéra), et entre le texte et les mouvements de l’acteur (théâtre), deux contradictions qui ne sont pas de même nature : la première conserve l’un de ses termes sans le changer, la seconde donne lieu à une dialectique qui modifie ses deux aspects à la fois.
Même si les chanteurs du Ring étaient conduits par Chéreau « aux limites de pouvoir chanter »3, il faut savoir distinguer, comme en topologie, la borneintérieure dont il s’agit ici : chanter en se mouvant, de la borne extérieure : se mouvoir sans plus chanter. Le théâtre ne rencontre pas de telles bornes, sauf précisément si l’on fait du texte un chant, ce qu’il n’est pas, et si on force l’acteur à singer un chanteur. On porterait alors l’acteur aux limites de jouer, ce qui a lieu dans certaines mises erï scène en forme d’oratorio avec pupitre, mais ce n’est pas cette forme qu’on incrimine d’ordinaire lorsqu’on vilipende les metteurs en scène d’aujourd’hui.

2. Le jeu du chanteur n’est donc pas identique au jeu de l’acteur.
L’art du chant, qui est plus qu’une technique, mais qui en contient une, peut chez certains chanteurs produire toute une gestuelle irréaliste, rythmée sur la musique, induite par l’émission de la voix : depuis l’écartement des jambes ou des bras, le bombement de la poitrine, le haussement de la tête, jusqu’aux mouvements réguliers du torse, de la bouche et des yeux.
Ainsi joue par exemple Jon Vickers, dont les balancements physiques et musicaux sont sublimes, et se portent au crédit du rôle (par exemple dans Othello, à Salzbourg, avec Karajan, ses saccades de grand ours donnaient au personnage une sauvagerie désespérée, un désarroi magnifique, au lieu des ennuyeux Maures triomphants).
Ou bien le chanteur peut ajouter à son art un jeu de théâtre, jeu à part entière, moins justement ce que l’art du chant lui retire. Le jeu alors ne se déduit pas du chant, il compose avec lui, et c’est l’ensemble dialectique des deux qui faisait par exemple ce miracle d’intelligence que Schwarzkopf produisait dans Fiordiligi ou dans la Feldmarschallin.
Ou encore, cas suprême, le jeu de théâtre se déduit, mais par des transformations successives de l’art de chanter : lorsque Norma ‑je veux dire Maria Callas- s’avançait à la suite de ses prêtresses, son port de tête, sa levée de bras retenant les plis de sa robe et portant des fleurs, sa démarche légèrement oscillante, désignaient aussi bien la préparation musicale à chanter : entraînement du souffle, respiration faisant monter lentement la voix du ventre jusqu’au front, ou jusqu’à la pensée, côté chant, que, côté théâtre : le mouvement processionnel de la vestale et la dignité charmeuse de la femme, toute déjà traversée d’amour et de religion.
Elle ne jouait comme aucune autre chanteuse dans la mesure exacte où aucune actrice non plus ne jouait comme elle4.
Je n’ai cité que des chanteurs sachant chanter, et parmi les plus grands de ce siècle ; on déduira donc aussi des axiomes ci-dessus qu’un mauvais chanteur qui saurait quand même bien jouer n’a pas de place à l’opéra : on n’y jouera jamais bien parce qu’on y chanterait mal, et comme on chantait, on ne trouvera pas non plus sa place sur un simple théâtre.
3. La mise en scène ( moderne) de théâtre ne peut se transporter telle quelle à l’opéra, parce que l’art du chant diffère de l’art de l’acteur.
En effet, le chanteur chante, donc on ne peut le diriger comme un acteur (axiomes 1 et 2). Or, la mise en scène de théâtre n’est que la direction d’acteurs généralisée (postulat)5. Donc la mise en scène théâtrale ne peut se transporter telle quelle dans l’opéra.
Tous les metteurs en scène de théâtre qui ont été invités à mettre en scène quelque opéra le disent : ils sont d’abord fascinés par le chant, puis embarrassés par lui, ensuite ils s’en accommodent, ou cherchent à le détruire ; dans le meilleur cas, ils composent avec lui, ils font donc avec lui une composition nouvelle.
De là surgit l’idée fréquente (surtout chez ceux qui « accompagnent » le metteur en scène invité) qu’il faut surtout décaler les rythmes du chanteur dont le corps ponctue trop la mesure, et qu’il lui faut marcher comme dans la vie : pont aux ânes des metteurs en scène débarqués sur le plateau d’opéra, au nom du sacro-saint axiome qui interdit, je ne sais pourquoi, la redondance entre le chant et le geste, la fosse et la scène, etc. Chacun sait pourtant qu’il y a des redondances idiotes, et qu’il en est d’admirables. En outre, le choix dépend du moment de l’opéra, et aussi du style de l’opéra qu’on monte. Car :
4. La mise en scène ( moderne) de théâtre ne peut se transporter à l’opéra parce qu’il y a plusieurs genres d’opéra.
Ce dernier point demande un développement.
Lorsqu’un directeur d’Opéra invite aujourd’hui un metteur en scène de théâtre, il pense souvent qu’il est allé chercher un plombier pour réparer les fuites d’une oeuvre, ou une femme de ménage, pour en ôter la poussière. Ces dernières sont très demandées, puisqu’il faut dit-on, dépoussiérer les classiques. La pose d’un tuyau neuf, ou le chiffon, font ce qu’on appelle une nouvelle lecture, que seuls seraient censés pratiquer des gens venus de l’extérieur.
Pourtant, dit Chéreau, en dehors du Ring ( et des opéras inspirés de ceux de Wagner), aucun opéra n’est fait pour être mis en scène. Qu’est-ce à dire ? Une remarque s’impose d’abord, qui donne évidence à ce paradoxe : que l’on compare, par exemple, les indications scéniques qui accompagnent le défilé triomphal d’ Aida, et celles qui décrivent le cortège nuptial du Crépuscule des Dieux (acte II scène 5), pour ne rien dire du défilé des Corporations dans les Maîtres chanteurs. Croit-on qu’on mettra en scène de la même « main » les indications conventionnelles du librettiste de Verdi, dont l’objet est d’accompagner les entrées de la musique ( on pourrait poser qu’une indication scénique, chez Verdi comme dans presque tous les opéras, est toujours en même temps une indication musicale : ici, « troupes égyptiennes précédées de fanfares », « troupe de danseuses », « apparition de Radamès en tant qu’il va chanter », etc.) et cette autre procession, « débouchant de différents sentiers », dont les « serviteurs portent les instruments du sacrifice et conduisent les animaux à immoler vers les autels de pierre qu’ils décorent de fleurs ». Avec cors et fanfares, certes, mais « Brünnhilde regarde fixement Gutrune qui lui sourit amicalement. Brünnhilde a un violent mouvement de recul », etc. Et que dire, si on pense aux descriptions du jour ou de la nuit par Wagner, et à ce théâtre autonome, visionnaire, qui prolifère dans l’italique de ses livrets et ressemble au théâtre de Victor Hugo et aux romans de Jules Verne !
Telle cette indication du Crépuscule des Dieux : « Deux corbeaux s’envolent d’un buisson, planent au-dessus de Siegfried et s’éloignent en direction du Rhin ». Demandons respectueusement à Elisabeth Schwarzkopf si elle a jamais vu cette didascalie, qui a son répondant dans l’orchestre, respectée à la lettre par des corvidés quelconques6. Elle dira que nous ergotons. Sans doute, puisque dans ce domaine, on ne reproche jamais à un metteur en scène d’enlever un éléphant prévu par la musique, mais d’introduire une mouche qui n’y était pas. Qui peut voler un boeuf ne peut glisser un oeuf.
Mais sans traiter la question dans son ensemble, je voudrais dessiner un triangle dont les sommets seront trois styles d’opéras : de Rameau, de Mozart, de Wagner. Comment le problème de la mise en scène d’opéra se divise-t-il entre„ par exemple, une tragédie lyrique de Rameau, un opéra bouffe de Mozart et un drame de Wagner ? A remarquer déjà qu’aucun de ces trois compositeurs n’appelle simplement opéra son oeuvre, et que même Wagner s’opposait à ce terme. Si on tient que l’histoire de l’opéra n’est que celle de la transformation des rapports possibles entre le drame et la musique, ou, pour être exact, entre l’action, la musique et la langue, la dialectique wagnérienne opère une synthèse particulièrement complexe, qu’il faut résumer ainsi : — Dans le sens premier, qui va de la musique vers le théâtre ( qui n’est pas chez lui, on le sait, le sens de la composition), la musique est la mère du drame : « elle chante, et ce qu’elle chante, vous pouvez le voir sur la scène ; elle nous rassemble dans ce but : car ce qu’elle est, vous ne pouvez jamais que le pressentir ; et c’est pourquoi elle se révèle à vos regards par l’allégorie scénique ( das scenische Gleichnis) comme une mère qui esquisse aux enfants les mystères de la religion en leur contant des légendes »7.
De ce point de vue, le drame ne peut que suggérer sous forme visible, en acte ( « le monde comme représentation ») ce que la musique effectue dans le temps, ou dans la pensée (« le monde comme volonté» ; pour être tardive, la rencontre de Wagner avec l’oeuvre de Schopenhauer n’en est pas moins éclairante). D’où l’admirable expression souhaitée par Wagner pour ses drames : « actes de la musique devenus visibles (ersichtlich gewordene Thaten der Muzik) », dont un mot essentiel est « devenus », comme dans Parsifal le temps devient espace8. On nous raconte donc une histoire qui veut dire autre chose. Tout n’est plus illusion, comme dans la pensée chantée de Hans Sachs, mais allusion {selon la formule que Claudel appliquait à Mallarmé). Ou plutôt : allusion du drame à cette illusion qu’est la musique.
- Mais dans l’autre sens, la musique s’incorpore les exigences du théâtre : déroulement de l’action, avec ses longues réflexions et ses conclusions instantanées (Walkyrie, acte 11, par exemple), psychologie des personnages (méditation de Wotan dans ce même acte), effets naturels (orages, incendies, inondations) et jusqu’à l’acte de fermer un verrou qui trouve ses appoggiatures dans les cordes de l’orchestre (Walkyrie 1, 2, fin).
La musique met donc en scène le drame, comme dans un opéra classique, ce drame qui, de son côté, sera la mise en allégorie scénique de la musique. Double complexité, par conséquent.



