L’épreuve de « La flûte enchantée » (Pintilié et Serban)

L’épreuve de « La flûte enchantée » (Pintilié et Serban)

Le 18 Mar 1983

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L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives ThéâtralesL'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
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Lucian Pin­til­ié et Andrei Ser­ban ont mon­té tous les deux La flûte enchan­tée et leurs spec­ta­cles s’opposent avec une telle net­teté qu’il m’est apparu que, pour cha­cun, La flûte fut un test d’identité, l’occasion d’affirmer un univers et de se dire.

La flûte enchantée, Mise en scène de L. Pintilié, Aix en Provence, 1982, Photos Gérard Amsellem
La flûte enchan­tée, Mise en scène de L. Pin­til­ié, Aix en Provence, 1982, Pho­tos Gérard Amsellem

La grande machi­na­tion

Mozart a écrit l’ouverture de La flûte deux jours avant la pre­mière. La légende dit que l’encre n’avait pas encore séché sur les feuilles de la par­ti­tion. Au-delà de la petite his­toire, cela explique pourquoi l’ouverture con­tient tous les motifs de l’ensemble. Elle est un com­mence­ment et une con­clu­sion. Pin­til­ié la met en scène. L’espace ren­voie à un univers car­céral et en même temps à un tem­ple arti­sanal haute­ment hiérar­chisé. Tout se dresse sur la ver­ti­cale. Au cen­tre et des deux côtés de la cir­con­férence scénique, au niveau du deux­ième étage, on dis­tingue trois loges dis­simulées der­rière des miroirs tachés, vieil­lis tels ceux des palais véni­tiens. Mais ces miroirs sont trans­par­ents et, sans tain, ils lais­sent apercevoir les grands per­son­nages mythiques, Zaras­tro ou la Reine de la nuit. . Le thème de la trans­parence, de la cir­cu­la­tion d’un univers à un autre tra­verse les spec­ta­cles de Pin­til­ié et de son scéno­graphe, Radu Boruzes­cu. Dès les pre­miers accords, les deux loges latérales s’éclairent et d’un côté, un garçon et de l’autre, une jeune fille sont assis sur un siège somptueux. La scène a quelque chose d’un mir­a­cle naïf. Puis les deux loges s’obscurcissent et lorsque la lumière se ral­lume, Tamino et Pam­i­na ont rem­placé les enfants. Pin­til­ié, vio­lem­ment, intro­duit une hypothèse éton­nante ‑on peut y voir un com­porte­ment d’homme de théâtre- les deux jeunes ont été dès le début promis l’un à l’autre. Des pou­voirs supérieurs ont décidé pour eux. Ce qui va suiv­re ne sera donc qu’un long chemin prévu d’avance et l’initiation emprunte l’itinéraire de l’existence : les deux amants, lors de leur mariage, ne sont plus que deux vieux en pan­tou­fles. Alors, une dernière fois, les deux loges se ral­lu­ment et les miroirs sans tain lais­sent apercevoir les enfants qu’ils furent jadis. Le par­cours de l’enfance à la mort a eu lieu sous la haute sur­veil­lance de Zaras­tro et de la Reine de la nuit. La grande machi­na­tion a réus­si, mais Pin­til­ié intro­duit l’érosion du temps comme fait imprévis­i­ble ; les retrou­vailles finales con­sacrent l’épuisement de deux vieux et non pas l’exultation des ini­tiés qui ont vain­cu l’obscurité.

Sa propo­si­tion, Pin­til­ié l’impose avec ténac­ité. Il agit en homme de théâtre, atten­tif aux don­nées du livret, la prin­ci­pale source. ( Mozart demandait qu’on fasse atten­tion aux paroles). D’ailleurs n’est-ce pas cela l’opération inédite dont les met­teurs en scène de théâtre furent les ini­ti­a­teurs : la lec­ture de la fable ? A par­tir de là, ils cherchent à don­ner vérité aux événe­ments autant qu’aux êtres. La grande ques­tion qui sub­siste con­cerne le rap­port à la con­ven­tion musi­cale qu’on doit mon­ter tout autant que le réc­it du livret. La musique appelle une mise en scène qui sai­sisse ses mou­ve­ments, ses rup­tures, ses con­flits, son par­cours pro­pre.

Pin­til­ié relit avec acharne­ment le livret dans lequel il décou­vre l’alliance de Zaras­tro et de la Reine de la nuit. Dans la hargne qu’il met à la démas­quer on retrou­ve une des per­ma­nences de son univers : aucune déci­sion prise à la place de l’autre ‑quel que soit son but- n’est par­donnable. Aucun pou­voir n’a le droit moral d’imposer un chemin, d’ordonner une vie. La lec­ture de Pin­til­ié porte la mar­que de son univers. Pour lui l’accès à la lumière ne peut s’accomplir sous sur­veil­lance, et tout plan imposé à l’homme dépourvu de libre arbi­tre est voué à l’échec. C’est cela le sens du vieil­lisse­ment final. La vie l’a emporté sur le pro­gramme.

Pin­til­ié refuse de voir dans l’initiation la voie à suiv­re pour le renou­velle­ment de l’être et par l’obstination de ce refus, il fait, cer­taine­ment, pro­fes­sion de foi, de même que Ser­ban, en accep­tant l’initiation et ses pou­voirs purifi­ca­teurs, témoigne de sa pro­pre quête. L’attitude à son égard sert de révéla­teur.

Pin­til­ié refuse de voir les épreuves aux­quelles sont soumis Tamino et Pam­i­na comme étant unique­ment sym­bol­iques. Elles sont des épreuves de vie et de mort. La réal­ité de cette vio­lence, il la saisit dans un dia­logue qui passe sou­vent inaperçu dans le livret :

Le troisième prêtre :
Sup­posons qu’il perd son courage qu’il meurt pen­dant l’épreuve Zaras­tro :
Comme il s’est con­sacré à Isis et Osiris il con­naî­tra les joies divines avant nous.

Pin­til­ié rap­pelle par ailleurs des phras­es emprun­tées à Mircea Eli­ade qui insiste sou­vent sur la pos­si­bil­ité « d’assimiler la mort à l’initiation ». C’est la rai­son pour laque­lle il opte pour l’expression lit­térale des épreuves. Chaque fois il y a dan­ger et la survie même reste incer­taine. Les deux can­di­dats, Tamino et Pam­i­na, subis­sent ces exa­m­ens sous la sur­veil­lance des mem­bres, armés et masqués, appar­tenant à un ordre de pou­voir et non pas d’accomplissement. Ici les con­no­ta­tions mil­i­taires l’emportent de loin sur les con­no­ta­tions solaires.

Zaras­tro dis­pose de cer­ti­tudes au nom desquelles il veut fab­ri­quer un être, un cou­ple. Il a été investi de cette mis­sion par le père de Tamino, mais pour y par­venir, sug­gère Pin­til­ié, il signe un pacte avec les puis­sances de la nuit. Une telle stratégie ne peut con­duire qu’à la défaite, car dans toute alliance avec le démon, il y a une per­ver­sion du pro­jet, si lumineux soit-il. La grande machi­na­tion a pour objec­tif de réalis­er un homme neuf, sans his­toire ni passé, un homme expéri­men­tal. Mais les épreuves durent et, à la fin, sur un cou­ple de vieux descen­dent des feuilles mortes tan­dis qu’un nain incar­ne la fig­ure car­nava­lesque de la mort. L’utopie régénéra­trice de l’humanité a échoué. Elle s’achève comme une mas­ca­rade. Comme une farce de foire. Là, Pin­til­ié impose son scep­ti­cisme. Il tire la force d’un tel com­bat avec l’oeuvre de sa pra­tique d’homme de théâtre autant que de son expéri­ence d’artiste de l’Est méfi­ant à l’égard de tout ce qui se décide en dehors de l’homme. Il reste à jamais cap­tivé par l’échec grotesque sur fond de valeurs dégradées sans espoir de rachat.

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