L’apparition

L’apparition

Le 29 Oct 1980
L'apparition Créa-théâtre
Photos: Jean-François Dubois
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L'apparition Créa-théâtre
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Aspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives ThéâtralesAspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives Théâtrales
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L'apparition Créa-théâtre
Photos: Jean-François Dubois
L’ap­pari­tion
Créa-théâtre
Pho­tos : Jean-François Dubois

Savons-nous encore ce que créer veut dire, dans l’encombrement actuel des maîtres mots cul­turels où il n’est ques­tion que de créa­tiv­ité, d’expression, de libéra­tions de toutes sortes et d’affranchissements des âmes et des corps ? De ces pon­cifs ressas­sés se dégage cette idée curieuse, mais insis­tante, qui annonce un art à la portée de quiconque se laisse aller à la spon­tanéité. Il suf­fit de s’exprimer, et voilà le génial incon­scient, échap­pé aux répres­sions, de.venu le seul garant de la joie et de la fête. C’est pos­er qu’une créa­tion n’est qu’affaire de « pro­jec­tion », notion fourre-tout, qui dis­pense de s’interroger. Pro­jec­tion qui ressem­ble éton­nam­ment à une vaste et baroque déjec­tion, une bruyante et cathar­tique vidan­ge. Mais, avec de tels pro­pos, est-on si loin de ce que fait une société tout entière vouée à expulser et à répan­dre pro­fusé­ment ses pro­duc­tions, jusqu’à l’étouffement. Il vient l’irrépressible besoin de crier, au milieu de tout cela, de l’air ! du vide !
A mille lieues de ces invites aux vidages libéra­teurs qui épuisent, écoeurent et dés­espèrent, le spec­ta­cle du Créa-théâtre incite à un éton­nant voy­age, au coeur du vide — de ce vide par­ti­c­uli­er qui est celui du sus­pens des sig­ni­fi­ca­tions, de l’abolition de toute psy­cholo­gie, pro­jec­tive ou non. Ce vide, seul lieu prob­a­ble d’une créa­tion.
Il n’y est point fait mon­tre d’explosions ni d’exhibitions qui lèveraient le voile de quelque cen­sure imag­i­naire et sug­gèr­eraient d’amples défoule­ments. Il s’agit d’autre chose, d’un espoir d’autre chose. On y tente de vivre, et de faire vivre, le temps d’une longue res­pi­ra­tion, la vacance du sens. Et cela exige une ini­ti­a­tion. Ini­ti­a­tion ou plutôt re-com­mence­ment. Le spec­ta­teur qui pénètre dans la salle par­court un chemin, au hasard de ses curiosités, où une série de textes, d’objets, d’images, de sons, d’odeurs le ren­dent nou­velle­ment à ses pro­pres sen­sa­tions, à sa mémoire per­cep­tive. Tra­jet aléa­toire où l’on renoue, comme par jeu, avec l’immédiat, avec l’évidence oubliée de notre con­tact avec les choses. Cette sorte d’exposition induit quelque effet de sur­prise, qui se remar­que à l’atmosphère amusée pareille à celle qui règn­erait dans un jardin d’enfance. C’est une ini­ti­a­tion de l’étonnement et de la retrou­vaille — la retrou­vaille avec le sen­tir, le touch­er, l’ouïr. Sable, herbes, cail­loux, eaux, chants d’oiseau. Naïveté de la sen­sa­tion. L’enchantement qui sourd de ces impres­sions hum­bles, rares, ponctuelles, ouvre à une disponi­bil­ité assez indéfinie. A ce moment com­mence le spec­ta­cle.

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Créa-théâtre

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Créa-théâtre

Pho­tos : Jean-François Dubois

Les spec­ta­teurs sont con­duits à leurs places, pour for­mer un cer­cle bor­dant l’espace scénique, vaste tente blanche, poly­gone de toile immac­ulé, clos. Silence. Tin­te­ment de clo­chettes. L’oreille, tout au long de cet acte unique, par­cour­ra une suite de cycles sonores où les bruisse­ments d’une nature redé­cou­verte vien­dront, par flux et reflux, envelop­per les paroles du poème. Aux cycles de l’ouïe et comme indépen­dants de ceux-ci, vien­nent s’enrouler des cycles de lumière, ana­logues aux rythmes du jour, alter­nance d’aurores, de midis, de cré­pus­cules. Blancs, mauves, rouges, nuits.
L’action tout intérieure des deux acteurs s’écrit sur ce fond. Action qui, para­doxe, se scan­de en « pas­sions » — ces pas­sions qui sont l’équivalent de ce qu’ailleurs on appellerait des scènes, c’est-à-dire, des moments de pas­sage, des tra­ver­sées, de la vie à la mort, de la mort à la vie. Comme la Pas­sion, pour les chré­tiens. Pas­sion qui fait le thème du poème, puisque la fable jouée s’inspire d’une vieille légende de la Haute-Ardenne, qui donne une ver­sion pop­u­laire, païenne, de la Pas­sion, par le jeu d’un déplace­ment sur les Instru­ments de la Pas­sion. Déplace­ment qui en indique la fonc­tion mag­ique, con­ju­ra­toire, super­sti­tieuse. Une grenouille est étouf­fée puis mise dans une boîte per­cée de petits trous. La boîte est enfouie dans une four­mil­ière. Les four­mis y pénètrent, ron­gent la chair, raclent les car­ti­lages sans pou­voir rien sor­tir de la boîte. Elles ne lais­sent que les os, liss­es, nets, purs et dans ces osse­ments on peut recon­naître les Instru­ments de la Pas­sion.

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Créa-théâtre
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Pho­tos : Jean-François Dubois

Les acteurs-met­teurs en scène-régis­seurs ont pris le par­ti de prélever dans le texte orig­i­nal des frag­ments sig­ni­fi­cat­ifs. Le découpage ain­si opéré met le spec­ta­teur dans un état d’interrogation sur le sens du réc­it, inter­ro­ga­tion qui con­fine quelque fois à la per­plex­ité. Le rac­cour­ci poé­tique requiert une com­plic­ité extrême­ment ser­rée avec l’ensemble des signes déployés sur les divers reg­istres sen­soriels et intu­itifs. C’est faire grande con­fi­ance au pub­lic, c’est lui deman­der, aus­si, une sorte d’adhésion sen­si­ble, une ami­tié, une véri­ta­ble « intel­li­gence ». Le car­ac­tère ellip­tique de l’action dra­ma­tique, l’exténuation de la sig­ni­fi­ca­tion au prof­it de l’invocation, con­courent à faire du drame un poème total. Ce qui exige de la part du spec­ta­teur un tra­vail, de recon­struc­tion exacte­ment inverse à celui qui est mis en oeu­vre sur la scène. Car l’ensemble : sous l’apparente sim­plic­ité des moyens, est extrê­ment con­certé, con­stru­it. Cet appel soutenu à la par­tic­i­pa­tion intérieure n’est pas sans sus­citer une ten­sion, ten­sion qui con­stitue peut-être le pari pro­pre de ce spec­ta­cle.
Il y a une con­tra­dic­tion sai­sis­sante entre la sim­plic­ité du lan­gage, des gestes, de la matière même (eau, pain, voiles, sons, couteau, vin) et la con­den­sa­tion de ces sym­bol­es mêmes. A l’épuration du sens répond l’opacité sym­bol­ique : il n’y a pas· un mes­sage, il y a des signes. L’apparaître lyrique qui pro­longe l’introduction ini­tiale de l’exposition pleine de retours à la « nature », les mod­u­la­tions sonores des cris d’animaux, s’ils étaient seuls à l’oeuvre, ne pro­duiraient, somme toute, qu’une ambiance bon­homme, vague­ment écol­o­giste, peut-être même boy-scoute.

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28 Oct 1980 — Cheveux flamboyants sur fond de verdure, culottes courtes et longues jambes frêles d’adolescents mêlées dans les chemins buissonniers, trois enfants…

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