
Créa-théâtre Photos : Jean-François Dubois
Savons-nous encore ce que créer veut dire, dans l’encombrement actuel des maîtres mots culturels où il n’est question que de créativité, d’expression, de libérations de toutes sortes et d’affranchissements des âmes et des corps ? De ces poncifs ressassés se dégage cette idée curieuse, mais insistante, qui annonce un art à la portée de quiconque se laisse aller à la spontanéité. Il suffit de s’exprimer, et voilà le génial inconscient, échappé aux répressions, de.venu le seul garant de la joie et de la fête. C’est poser qu’une création n’est qu’affaire de « projection », notion fourre-tout, qui dispense de s’interroger. Projection qui ressemble étonnamment à une vaste et baroque déjection, une bruyante et cathartique vidange. Mais, avec de tels propos, est-on si loin de ce que fait une société tout entière vouée à expulser et à répandre profusément ses productions, jusqu’à l’étouffement. Il vient l’irrépressible besoin de crier, au milieu de tout cela, de l’air ! du vide !
A mille lieues de ces invites aux vidages libérateurs qui épuisent, écoeurent et désespèrent, le spectacle du Créa-théâtre incite à un étonnant voyage, au coeur du vide — de ce vide particulier qui est celui du suspens des significations, de l’abolition de toute psychologie, projective ou non. Ce vide, seul lieu probable d’une création.
Il n’y est point fait montre d’explosions ni d’exhibitions qui lèveraient le voile de quelque censure imaginaire et suggèreraient d’amples défoulements. Il s’agit d’autre chose, d’un espoir d’autre chose. On y tente de vivre, et de faire vivre, le temps d’une longue respiration, la vacance du sens. Et cela exige une initiation. Initiation ou plutôt re-commencement. Le spectateur qui pénètre dans la salle parcourt un chemin, au hasard de ses curiosités, où une série de textes, d’objets, d’images, de sons, d’odeurs le rendent nouvellement à ses propres sensations, à sa mémoire perceptive. Trajet aléatoire où l’on renoue, comme par jeu, avec l’immédiat, avec l’évidence oubliée de notre contact avec les choses. Cette sorte d’exposition induit quelque effet de surprise, qui se remarque à l’atmosphère amusée pareille à celle qui règnerait dans un jardin d’enfance. C’est une initiation de l’étonnement et de la retrouvaille — la retrouvaille avec le sentir, le toucher, l’ouïr. Sable, herbes, cailloux, eaux, chants d’oiseau. Naïveté de la sensation. L’enchantement qui sourd de ces impressions humbles, rares, ponctuelles, ouvre à une disponibilité assez indéfinie. A ce moment commence le spectacle.

Créa-théâtre
Photos : Jean-François Dubois
Les spectateurs sont conduits à leurs places, pour former un cercle bordant l’espace scénique, vaste tente blanche, polygone de toile immaculé, clos. Silence. Tintement de clochettes. L’oreille, tout au long de cet acte unique, parcourra une suite de cycles sonores où les bruissements d’une nature redécouverte viendront, par flux et reflux, envelopper les paroles du poème. Aux cycles de l’ouïe et comme indépendants de ceux-ci, viennent s’enrouler des cycles de lumière, analogues aux rythmes du jour, alternance d’aurores, de midis, de crépuscules. Blancs, mauves, rouges, nuits.
L’action tout intérieure des deux acteurs s’écrit sur ce fond. Action qui, paradoxe, se scande en « passions » — ces passions qui sont l’équivalent de ce qu’ailleurs on appellerait des scènes, c’est-à-dire, des moments de passage, des traversées, de la vie à la mort, de la mort à la vie. Comme la Passion, pour les chrétiens. Passion qui fait le thème du poème, puisque la fable jouée s’inspire d’une vieille légende de la Haute-Ardenne, qui donne une version populaire, païenne, de la Passion, par le jeu d’un déplacement sur les Instruments de la Passion. Déplacement qui en indique la fonction magique, conjuratoire, superstitieuse. Une grenouille est étouffée puis mise dans une boîte percée de petits trous. La boîte est enfouie dans une fourmilière. Les fourmis y pénètrent, rongent la chair, raclent les cartilages sans pouvoir rien sortir de la boîte. Elles ne laissent que les os, lisses, nets, purs et dans ces ossements on peut reconnaître les Instruments de la Passion.

Créa-théâtre Photos : Jean-François Dubois
Les acteurs-metteurs en scène-régisseurs ont pris le parti de prélever dans le texte original des fragments significatifs. Le découpage ainsi opéré met le spectateur dans un état d’interrogation sur le sens du récit, interrogation qui confine quelque fois à la perplexité. Le raccourci poétique requiert une complicité extrêmement serrée avec l’ensemble des signes déployés sur les divers registres sensoriels et intuitifs. C’est faire grande confiance au public, c’est lui demander, aussi, une sorte d’adhésion sensible, une amitié, une véritable « intelligence ». Le caractère elliptique de l’action dramatique, l’exténuation de la signification au profit de l’invocation, concourent à faire du drame un poème total. Ce qui exige de la part du spectateur un travail, de reconstruction exactement inverse à celui qui est mis en oeuvre sur la scène. Car l’ensemble : sous l’apparente simplicité des moyens, est extrêment concerté, construit. Cet appel soutenu à la participation intérieure n’est pas sans susciter une tension, tension qui constitue peut-être le pari propre de ce spectacle.
Il y a une contradiction saisissante entre la simplicité du langage, des gestes, de la matière même (eau, pain, voiles, sons, couteau, vin) et la condensation de ces symboles mêmes. A l’épuration du sens répond l’opacité symbolique : il n’y a pas· un message, il y a des signes. L’apparaître lyrique qui prolonge l’introduction initiale de l’exposition pleine de retours à la « nature », les modulations sonores des cris d’animaux, s’ils étaient seuls à l’oeuvre, ne produiraient, somme toute, qu’une ambiance bonhomme, vaguement écologiste, peut-être même boy-scoute.



