L’impact des balles
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L’impact des balles

Le 24 Jan 1981
Article publié pour le numéro
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Photos John Vink
Pho­tos John Vink

Ella d’Herbert Achtern­busch, 1
Elle vit depuis quelques années dans un poulailler. Y a‑t-il, pour elle, un autre endroit pos­si­ble pour vivre ? Non, pas vrai­ment.

Après un mariage for­cé, l’asile, la prison, le viol, le Sana­to­ri­um et l’hos­pice, que reste-t-il ? Hors de la cage, il n’y a aucune lumière.
Dehors c’est la Bav­ière, et comme dit Achtern­busch :
« Cette région m’a détru­it et je reste jusqu’à ce qu’elle le porte écrit sur son vis­age »

Et pour­tant elle va sor­tir du poulailler :  c’est pour cela que Joseph va mourir.

Parce qu’elle quitte le poulailler.

Photos John Vink
Pho­tos John Vink

Ella d’Her­bert Achtern­busch, 2
Ella n’est pas là.
Elle est imag­i­naire.
Joseph se la rapelle, se l’in­vente.
Pour pou­voir une bonne fois se couper d’elle.
Pour tou­jours.
Se couper d’elle et du vingtième siè­cle.
Elle est pour­tant telle­ment présente qu’il sent son regard posé sur lui quand il la racon­te et qu’il se trompe.
Dans son sac, il prend sa carte d’i­den­tité.
Quel le iden­tité ?
Ella est la mémoire de Joseph.
Jusqu’à sa mort.

Ella d’Her­bert Achtern­busch, 3
Joseph n’est pas là ;
c’est Ella qui l’imag­ine.
Et comme elle dit en com­mençant :
« ma biogra­phie je l’ai finie.»
C’est elle qui par­le.
Règle­ment de compte.
Ce qu’elle aurait le mieux réus­si au monde, c’est peut-être son fils.
Grâce à lui elle est encore capa­ble de par­ler. Sans crier.
J’é­coute la lanci­nance d’un lan­gage frag­men­té et mis­érable que tra­verse une grande lucid­ité.
Joseph est la pro­jec­tion d’El­la. Peut-être n’a-t-il jamais existé.

Ella d’Her­bert Achtern­busch, 4
La mort est un rit­uel.
Pour y arriv­er il faut être sub­mergé par un texte automa­tisé, anec­do­tique, par un grand ver­biage clairsemé de caque­t­te­ments, bla-bla soutenu par la trans­for­ma­tion d’un homme qui passe d’une robe de jeune fille à un tabli­er de vieille femme se vau­trant dans la saleté, se ver­sant de la farine sur la tête.
Et, brusque­ment, le trou de mémoire et cette dernière phrase boulever­sante : « Tu ne restes plus un peu là ?»
Puis le silence.

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L’im­pact des balles
Ella est muette.
Seul, l’im­pact des balles tra­verse le silence.
Dans ce bruit en une frac­tion de sec­onde, la démon­stra­tion sur­git, nette, implaca­ble : la télévi­sion est l’in­stru­ment le plus red­outable qui soit pour mas­quer les dif­férences, pour empêch­er le dis­cerne­ment.
Et pour­tant, de la place où je me trou­ve, on ne voit que l’en­vers de la télévi­sion. Je n’aperçois qu’un halo élec­trique et bleuté mais surtout j’en­tends l’im­pact des balles et, en surim­pres­sion, la voix-dis­cours de classe qui compte les points, sans com­men­taires.
Je suis à la meilleure place pour com­pren­dre cet enjeu. La télévi­sion est à l’en­vers mais j’imag­ine les deux ieunes hommes vêtus de blanc, beaux et pro­pres, bondis­sant sur le ter­rain et les mil­lions de spec­ta­teurs qui font de ces images, l’im­age du monde et devant moi, en même temps, le poulailler sale et Ella, muette, le regard empli de la plus grande détresse et Joseph, pitoy­able, et extra­or­di­naire­ment organ­isé.
Je pense à Achtern­busch :
« Il y a plus d’or­dre dans l’in­di­vidu que dans tout l’E­tat. L’E­tat com­mence par saccager l’in­di­vidu et ensuite il lui impose un ordre approx­i­matif.»

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Stéréo­type du café
Le café pour com­mu­ni­quer.
Image émou­vante et forte : tout son corps ten­du vers elle offrant la tasse qu’elle ne saisira jamais. Stéréo­type du café.
Le café qui ponctue tout son dis­cours, toute sa biogra­phie.

Avec ce ton qui banalise en per­ma­nence l’hor­reur.
Le café qui glisse dans le texte, inter­rompant le dis­cours.
Le café qui se ren­verse sur la table, par terre.
L’eau qui coule de la machine alors qu’on a retiré la cafetière.
Le café, dont les gens désem­parés font un usage obses­sion­nel, était l’ob­ses­sion d’El­la ; et Joseph la reprend à son compte.

Ella et le théâtre poli­tique
Et si Ella était le théâtre poli­tique, aujour­d’hui, dans un spec­ta­cle présen­té à un mètre du spec­ta­teur, qui, le dos au mur, ne peut reculer.

« Ils font croisière vers l’Amérique sur leur paque­bot de luxe et je nage dans leur sil­lage comme Moby Dick, avec le har­pon plan­té dans mon front saig­nant et le dra­peau blanc. Ça les provoque de voir quelqu’un qui va crev­er. »

Photo Alain Verreycken
Pho­to Alain Ver­r­ey­ck­en

Et si c’était à nous qu’on infligeait la piqûre vom­itrice. Et si c’était nous qui nous déchi­que­tions comme les poules sur le cadavre de leur con­gé­naire. Et si c’était nous qui lais­sions le gaz ouvert puisque nous sommes de toute façon « sui­cidés ». Et si dans l’époque des grandes désil­lu­sions idéologiques le théâtre d’Achternbusch redonnait une cer­taine san­té. Et si l’effet qu’il cherche à pro­duire sur les spec­ta­teurs, il l’avait obtenu :

« Je voudrais qu’ils se dis­ent : ce qu’Achternbusch fait, je peux le faire aus­si. Alors, ils seraient oblig­és de chang­er, de rompre avec le reste. Mais ils ne le font pas, car ils sont lâch­es. Tu n’as pas de tripes, tu te traînes dans le labyrinthe des con­ven­tions bour­geois­es. Dis-leur tout haut ce que tu as sur le coeur, tu leur feras peur ! Ces machines à béton qui con­cassent le savoir livresque, ces intel­lectuels récupérés par la cul­ture bour­geoise ( .. .) Je ne serai jamais un écrivain d’Etat ».

Les cita­tions d’Achtern­busch sont extraites de l’in­ter­view parue dans « Le Monde » du 9 novem­bre 1980.

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Bernard Debroux
Écrit par Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
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