
Ella d’Herbert Achternbusch, 1
Elle vit depuis quelques années dans un poulailler. Y a‑t-il, pour elle, un autre endroit possible pour vivre ? Non, pas vraiment.
Après un mariage forcé, l’asile, la prison, le viol, le Sanatorium et l’hospice, que reste-t-il ? Hors de la cage, il n’y a aucune lumière.
Dehors c’est la Bavière, et comme dit Achternbusch :
« Cette région m’a détruit et je reste jusqu’à ce qu’elle le porte écrit sur son visage »
Et pourtant elle va sortir du poulailler : c’est pour cela que Joseph va mourir.
Parce qu’elle quitte le poulailler.

Ella d’Herbert Achternbusch, 2
Ella n’est pas là.
Elle est imaginaire.
Joseph se la rapelle, se l’invente.
Pour pouvoir une bonne fois se couper d’elle.
Pour toujours.
Se couper d’elle et du vingtième siècle.
Elle est pourtant tellement présente qu’il sent son regard posé sur lui quand il la raconte et qu’il se trompe.
Dans son sac, il prend sa carte d’identité.
Quel le identité ?
Ella est la mémoire de Joseph.
Jusqu’à sa mort.
Ella d’Herbert Achternbusch, 3
Joseph n’est pas là ;
c’est Ella qui l’imagine.
Et comme elle dit en commençant :
« ma biographie je l’ai finie.»
C’est elle qui parle.
Règlement de compte.
Ce qu’elle aurait le mieux réussi au monde, c’est peut-être son fils.
Grâce à lui elle est encore capable de parler. Sans crier.
J’écoute la lancinance d’un langage fragmenté et misérable que traverse une grande lucidité.
Joseph est la projection d’Ella. Peut-être n’a-t-il jamais existé.
Ella d’Herbert Achternbusch, 4
La mort est un rituel.
Pour y arriver il faut être submergé par un texte automatisé, anecdotique, par un grand verbiage clairsemé de caquettements, bla-bla soutenu par la transformation d’un homme qui passe d’une robe de jeune fille à un tablier de vieille femme se vautrant dans la saleté, se versant de la farine sur la tête.
Et, brusquement, le trou de mémoire et cette dernière phrase bouleversante : « Tu ne restes plus un peu là ?»
Puis le silence.

L’impact des balles
Ella est muette.
Seul, l’impact des balles traverse le silence.
Dans ce bruit en une fraction de seconde, la démonstration surgit, nette, implacable : la télévision est l’instrument le plus redoutable qui soit pour masquer les différences, pour empêcher le discernement.
Et pourtant, de la place où je me trouve, on ne voit que l’envers de la télévision. Je n’aperçois qu’un halo électrique et bleuté mais surtout j’entends l’impact des balles et, en surimpression, la voix-discours de classe qui compte les points, sans commentaires.
Je suis à la meilleure place pour comprendre cet enjeu. La télévision est à l’envers mais j’imagine les deux ieunes hommes vêtus de blanc, beaux et propres, bondissant sur le terrain et les millions de spectateurs qui font de ces images, l’image du monde et devant moi, en même temps, le poulailler sale et Ella, muette, le regard empli de la plus grande détresse et Joseph, pitoyable, et extraordinairement organisé.
Je pense à Achternbusch :
« Il y a plus d’ordre dans l’individu que dans tout l’Etat. L’Etat commence par saccager l’individu et ensuite il lui impose un ordre approximatif.»

Stéréotype du café
Le café pour communiquer.
Image émouvante et forte : tout son corps tendu vers elle offrant la tasse qu’elle ne saisira jamais. Stéréotype du café.
Le café qui ponctue tout son discours, toute sa biographie.
Avec ce ton qui banalise en permanence l’horreur.
Le café qui glisse dans le texte, interrompant le discours.
Le café qui se renverse sur la table, par terre.
L’eau qui coule de la machine alors qu’on a retiré la cafetière.
Le café, dont les gens désemparés font un usage obsessionnel, était l’obsession d’Ella ; et Joseph la reprend à son compte.
Ella et le théâtre politique
Et si Ella était le théâtre politique, aujourd’hui, dans un spectacle présenté à un mètre du spectateur, qui, le dos au mur, ne peut reculer.
« Ils font croisière vers l’Amérique sur leur paquebot de luxe et je nage dans leur sillage comme Moby Dick, avec le harpon planté dans mon front saignant et le drapeau blanc. Ça les provoque de voir quelqu’un qui va crever. »

Et si c’était à nous qu’on infligeait la piqûre vomitrice. Et si c’était nous qui nous déchiquetions comme les poules sur le cadavre de leur congénaire. Et si c’était nous qui laissions le gaz ouvert puisque nous sommes de toute façon « suicidés ». Et si dans l’époque des grandes désillusions idéologiques le théâtre d’Achternbusch redonnait une certaine santé. Et si l’effet qu’il cherche à produire sur les spectateurs, il l’avait obtenu :
« Je voudrais qu’ils se disent : ce qu’Achternbusch fait, je peux le faire aussi. Alors, ils seraient obligés de changer, de rompre avec le reste. Mais ils ne le font pas, car ils sont lâches. Tu n’as pas de tripes, tu te traînes dans le labyrinthe des conventions bourgeoises. Dis-leur tout haut ce que tu as sur le coeur, tu leur feras peur ! Ces machines à béton qui concassent le savoir livresque, ces intellectuels récupérés par la culture bourgeoise ( .. .) Je ne serai jamais un écrivain d’Etat ».
Les citations d’Achternbusch sont extraites de l’interview parue dans « Le Monde » du 9 novembre 1980.




