
Philippe Sireuil n’est pas de ces stakhanovistes de l’opéra, courant le monde entre nouvelles productions et supervisions des reprises et autres coproductions. Dans son parcours, l’opéra ne trouve de place que quand le théâtre en laisse. Ou, plus exactement, le théâtre musical ne trouve de place que quand le théâtre parlé en laisse, tant il est vrai que ses approches ne sont pas différentes : mêmes équipes (les Lemaire, Payen, Jara … ), mêmes exigences de respect du texte ( quitte à devoir convaincre le chef d’orchestre que, non, on ne fait pas plus de coupure dans COSI FAN TUTTE qu’on n’en ferait dans SIEGFRIED), même recherche sur les sources (fût-ce pour conclure finalement, en préparant RIGOLETTO, que LE ROI S’AMUSE de Hugo lui est « tombé des mains »), même capacité — et ce n’est justement pas évident dans l’opéra prisonnier de sa partition — à forcer le temps du silence. Mais, même rares, ses spectacles lyriques ont chaque fois une pertinence telle qu’on ne les oublie pas et que même objectivement absent, il laisse au monde de l’opéra le sentiment de n’être jamais très loin.
Entre le prima la musica de l’Italie, cultivant les mises en scène (mises en place?) au premier degré, et le prime le parole des Allemands avec leur Regietheater un peu forcené dans son souhait de montrer ce qui n’a jamais été montré, Sireuil incarne une sorte de moyen terme. Pas de littéralisme, pas de dictature des didascalies et moins encore des traditions scéniques, mais une volonté de raconter les histoires en en retrouvant le fil rouge, mais sans y plaquer de concept, surtout autobiographique. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des thèmes de prédilection, comme la perte de l’innocence qu’il traite autant dans LA BOHÈME que dans RIGOLETTO.
Ni conservateur, ni pseudo-révolutionnaire, juste pertinent ? On pourrait presque parler d’une école belge de mise en scène lyrique, où l’on rangerait aussi Moshe Leiser et Guy Joosten même si ceux-là se consacrent désormais presque exclusivement à l’opéra. Comme Joosten d’ailleurs, Sireuil est prophète en son pays, et les trois scènes lyriques nationales ont accueilli ses productions. Rares au Vlaamse Opera (le très oubliable LES LIAISONS DANGEREUSES des Piet Swerts et la confidentielle JOLIE PARFUMEUSE d’Offenbach à l’Opéra Studio), ses prestations sont épisodiques, mais constantes, à la Monnaie. Mortier, le premier, lui donne sa chance dès 1983 pour une très belle KÁTIA KABANOVÁ puis, extra muros au Cirque Royal pendant la rénovation du TRM en 1986, pour un MACBETH un peu gore ; Foccroulle le confirme en coproduisant avec le Théâtre de la Place L’HISTOIRE DU SOLDAT (1993) et la très rare STELLIDAURA VENDICANTE de Provenzale (1997), en proposant son diptyque ravélien HEURE ESPAGNOLE/ ENFANTS ET LES SORTILÈGES (qu’il avait déjà monté à Lyon et dont la première, prévue le 11 septembre 2001, sera annulée pour les raisons que l’on devine), puis en lui confiant, dans une sorte de Louvain-la-Neuve connection, les deux opéras de Pierre Bartholomée et Henry Bauchau, OEDIPE SUR LA ROUTE (2003) et LA LUMIÈRE ANTIGONE (2008).

Mais c’est finalement à Liège que son ancrage sera le plus marquant. Pour Paul Danblon, d’abord, il monte un puissant DON GIOVANNI en 1994. Vu sa force, la production sera logiquement reprise (1999 et 2004) sous le règne de Jean-Louis Grinda, qui confiera à Sireuil le reste de la trilogie Da Ponte, le tout s’exportant ensuite en diverses salles françaises : de mémorables NOCES DE FIGARO en 1996 (et 2000 et 2011) et un délicieux COSI FAN TUTTE aux couleurs balnéaires (2002 et 2006). Sireuil donnera aussi à l’Opéra de Wallonie une très forte LULU (1999), puis un miraculeux PELLÉAS ET MÉLISANDE dont on n’est pas près d’oublier l’eau et le trapèze (2007). De quoi convaincre même Stefano Mazzonis, le successeur italien de Grinda, à l’esthétique théâtrale personnelle pourtant aux antipodes de celles de Sireuil : en 2010, il fait appel à lui pour deux monuments du répertoire verdien qui seront deux nouvelles réussites, RIGOLETTO et UN BALLO IN MASCHERA (ce dernier coproduit avec Lausanne).

La griffe Sireuil s’exporte également. Outre les reprises et coproductions déjà citées, il y aura eu Amsterdam (le très rare ARIANE ET BARBE-BLEUE de Dukas), Lyon (en 1999, une mémorable BOHÈME à l’affiche de rêve réunissant notamment Langrée, Villazon et Degout) et Zurich (reprise de LA BOHÈME lyonnaise, puis une FAVORITA de Donizetti avec Marc Minkowski en 2006). Au risque parfois, comme dans ce dernier cas, de se brûler les ailes : moins par le choix de l’ oeuvre ( un livret dont Sireuil est le premier à reconnaître l’indigence) que par un contexte de production peu compatible avec ses exigences théâtrales. Pas facile de s’accommoder des absences, arrivées tardives et autres caprices des divas quand on veut, comme lui, garantir un degré suffisant de direction d’acteurs.
Nicolas Blanmont



