« L’endroit tient du paquebot, nos moyens du jerrycan ». J’ai retrouvé cette phrase, écrite il y a trente années, dans le bulletin saisonnier du Théâtre du Crépuscule. En couverture, on m’y voit de dos regardant l’immense salle vide du Théâtre Varia, ancien théâtre de variétés, genre grand café concert, construit au début du vingtième siècle et dont il ne restait plus que les murs de brique d’un blanc poussiéreux et une splendide charpente. Le balcon en mezzanine, les dessous de scène probables et les escaliers d’accès avaient été sacrifiés depuis belle lurette aux activités commerciales et industrielles que le bâtiment avait abritées, depuis les faillites successives des entrepreneurs de spectacle qui, de la Belle Époque à l’entre-deux guerres, s’y étaient succédés.
J’avais rêvé d’un théâtre taille XXL, je l’avais là, sous les yeux … Je faisais un métier de théâtre, et j’avais besoin d’un outil approprié à mon métier de théâtre, rien de plus. On a dit ambition, rêve de grandeur, prétention, mégalomanie. Il s’agissait de mettre en accord les paroles et les actes, de loger l’exercice d’un métier et d’un art qui demande volume, superficie et dépendances adéquates. Juste une revendication légitime même si paraissant insensée et irréaliste aux yeux et aux oreilles de beaucoup, étayée qui plus est par le souci de partager le lieu avec d’autres (Marcel Delval et Michel Dezoteux que j’avais invités à me rejoindre), revendication partagée qui serait reprise maintes fois par la suite au travers de nos spectacles, de nos prises de paroles et de nos actions où public et profession nous rejoindraient en nombre au travers d’une pétition pour la saùvegarde du lieu, combat multiforme qui aboutirait quelques années plus tard, au cours d’un feuilleton à multiples rebondissements où les autorités publiques prendrait in fine la décision d’acheter le bâtiment, d’en assurer la rénovation, et de nous en confier la gestion.
Je n’ai jamais remis en cause l’existence de l’outil qu’est une institution théâtrale, les querelles qu’ont entretenu et entretiennent encore les théâtres « pauvres » à l’égard des théâtres « nantis » m’ont toujours paru relever d’un manque de jugeote. L’institution ne meurt pas du fait qu’elle est une institution, l’institution meurt du manque de moyens qu’on lui confère, du manque d’exigence qui peu à peu la gangrène, des renoncements, des blocages, des passe-droits, des prébendes et des paresses qui y naissent et qui soldent les idéaux qui ont concouru à son édification.
L’ILLUSION COMIQUE dans la mise en scène de Giorgio Strehler à l’Odéon, ou PEER GYNT à Villeurbanne dans celle de Patrice Chéreau, voilà, parmi d’autres, des spectacles taille XXL et des souvenirs qui le sont tout autant. Le plaisir que j’ai de pouvoir fréquenter l’opéra vient aussi de là, de ses dimensions, de son plateau à l’italienne, des possibilités que la machinerie illusionniste permet ; même si je suis très loin d’avoir la science des prestigieux pairs que je nomme ; même si, bien évidemment on peut trouver la taille XXL en dehors du théâtre à l’italienne et RWANDA 1994 mis en scène ici par Jacques Delcuvellerie en est un exemple judicieux.
L’exercice de notre métier souffre du format XS dans lequel les moyens logistiques et budgétaires le confine, et cela va, me semble-t-il, en s’aggravant : l’étroitesse des distributions implique l’abandon du répertoire épique, elle empêche l’insertion professionnelle des jeunes acteurs et le métissage des générations différentes ; l’abandon des espaces scéniques non construits au profit des écrans vidéos devient de plus en plus un pis-aller et non plus un choix esthétique ; quant à la multiplication des petits lieux1, c’est certes le signe d’une vitalité réjouissante, mais elle atomise encore un peu plus (à Bruxelles du moins) le public. Le gabarit technique ou scénographique d’un spectacle, le nombre de semi-remorques nécessaires au transport du matériel et des décors ne garantit ni sa pertinence, ni sa réussite, et la pratique des petites formes a ses richesses et ses vertus, mais on ne peut pas sans cesse réduire le théâtre aux dimensions de la cave, du grenier ou de la camionnette.
Philippe Sireuil
- Je parle ici exclusivement en terme de taille, je le rappelle. ↩︎