X‑XXL
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X‑XXL

( taille)

Le 6 Avr 2011
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« L’endroit tient du paque­bot, nos moyens du jer­rycan ». J’ai retrou­vé cette phrase, écrite il y a trente années, dans le bul­letin saison­nier du Théâtre du Cré­pus­cule. En cou­ver­ture, on m’y voit de dos regar­dant l’immense salle vide du Théâtre Varia, ancien théâtre de var­iétés, genre grand café con­cert, con­stru­it au début du vingtième siè­cle et dont il ne restait plus que les murs de brique d’un blanc pous­siéreux et une splen­dide char­p­ente. Le bal­con en mez­za­nine, les dessous de scène prob­a­bles et les escaliers d’accès avaient été sac­ri­fiés depuis belle lurette aux activ­ités com­mer­ciales et indus­trielles que le bâti­ment avait abritées, depuis les fail­lites suc­ces­sives des entre­pre­neurs de spec­ta­cle qui, de la Belle Époque à l’entre-deux guer­res, s’y étaient suc­cédés.
J’avais rêvé d’un théâtre taille XXL, je l’avais là, sous les yeux … Je fai­sais un méti­er de théâtre, et j’avais besoin d’un out­il appro­prié à mon méti­er de théâtre, rien de plus. On a dit ambi­tion, rêve de grandeur, pré­ten­tion, méga­lo­manie. Il s’agissait de met­tre en accord les paroles et les actes, de loger l’exercice d’un méti­er et d’un art qui demande vol­ume, super­fi­cie et dépen­dances adéquates. Juste une reven­di­ca­tion légitime même si parais­sant insen­sée et irréal­iste aux yeux et aux oreilles de beau­coup, étayée qui plus est par le souci de partager le lieu avec d’autres (Mar­cel Del­val et Michel Dezo­teux que j’avais invités à me rejoin­dre), reven­di­ca­tion partagée qui serait reprise maintes fois par la suite au tra­vers de nos spec­ta­cles, de nos pris­es de paroles et de nos actions où pub­lic et pro­fes­sion nous rejoindraient en nom­bre au tra­vers d’une péti­tion pour la saùve­g­arde du lieu, com­bat mul­ti­forme qui abouti­rait quelques années plus tard, au cours d’un feuil­leton à mul­ti­ples rebondisse­ments où les autorités publiques prendrait in fine la déci­sion d’acheter le bâti­ment, d’en assur­er la réno­va­tion, et de nous en con­fi­er la ges­tion.
Je n’ai jamais remis en cause l’existence de l’outil qu’est une insti­tu­tion théâ­trale, les querelles qu’ont entretenu et entre­ti­en­nent encore les théâtres « pau­vres » à l’égard des théâtres « nan­tis » m’ont tou­jours paru relever d’un manque de jugeote. L’institution ne meurt pas du fait qu’elle est une insti­tu­tion, l’institution meurt du manque de moyens qu’on lui con­fère, du manque d’exigence qui peu à peu la gan­grène, des renon­ce­ments, des blocages, des passe-droits, des prében­des et des paress­es qui y nais­sent et qui sol­dent les idéaux qui ont con­cou­ru à son édi­fi­ca­tion.
L’ILLUSION COMIQUE dans la mise en scène de Gior­gio Strehler à l’Odéon, ou PEER GYNT à Villeur­banne dans celle de Patrice Chéreau, voilà, par­mi d’autres, des spec­ta­cles taille XXL et des sou­venirs qui le sont tout autant. Le plaisir que j’ai de pou­voir fréquenter l’opéra vient aus­si de là, de ses dimen­sions, de son plateau à l’italienne, des pos­si­bil­ités que la machiner­ie illu­sion­niste per­met ; même si je suis très loin d’avoir la sci­ence des pres­tigieux pairs que je nomme ; même si, bien évidem­ment on peut trou­ver la taille XXL en dehors du théâtre à l’italienne et RWANDA 1994 mis en scène ici par Jacques Del­cu­vel­lerie en est un exem­ple judi­cieux.
L’exercice de notre méti­er souf­fre du for­mat XS dans lequel les moyens logis­tiques et budgé­taires le con­fine, et cela va, me sem­ble-t-il, en s’aggravant : l’étroitesse des dis­tri­b­u­tions implique l’abandon du réper­toire épique, elle empêche l’insertion pro­fes­sion­nelle des jeunes acteurs et le métis­sage des généra­tions dif­férentes ; l’abandon des espaces scéniques non con­stru­its au prof­it des écrans vidéos devient de plus en plus un pis-aller et non plus un choix esthé­tique ; quant à la mul­ti­pli­ca­tion des petits lieux1, c’est certes le signe d’une vital­ité réjouis­sante, mais elle atom­ise encore un peu plus (à Brux­elles du moins) le pub­lic. Le gabar­it tech­nique ou scéno­graphique d’un spec­ta­cle, le nom­bre de semi-remorques néces­saires au trans­port du matériel et des décors ne garan­tit ni sa per­ti­nence, ni sa réus­site, et la pra­tique des petites formes a ses richess­es et ses ver­tus, mais on ne peut pas sans cesse réduire le théâtre aux dimen­sions de la cave, du gre­nier ou de la camion­nette.

Philippe Sireuil

  1. Je par­le ici exclu­sive­ment en terme de taille, je le rap­pelle. ↩︎
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