ALTERNATIVES THÉÂTRALES : Comment le festival d’Avignon a‑t-il évolué ces 25 dernières années ? Quel regard peut-on porter sur vos deux directions dans leur différence et leur complémentarité ?
Alain Crombecque : C’est très difficile de se pencher en arrière. Avignon est la période la plus passionnante de ma vie professionnelle. Quand j’y retourne aujourd’hui, j’éprouve un sentiment d’irréalité, comme si je n’y avais Jamais vécu.
A.T.: Peut-on dire qu’après avoir passé huit ans au Festival la page est tournée ?
A.C.: Je n’étais pas préparé à aller à Avignon. C’est une chose étrange que j’ai déjà dite. À Avignon, le hasard joue tout le temps. Le premier festival d’Avignon, c’est vraiment un hasard. C’est la rencontre de René Char et Jean Vilar, le projet de René Char de faire tourner Jean Vilar dans Sous LE SOLEIL DES EAUX, projet qui ne s’est pas réalisé d’ailleurs.
Pour moi, c’est assez clair : il y a, à un moment, la rencontre d’un lieu, d’une esthétique, la grande aventure vilarienne. C’est la scène originelle. Ensuite Vilar au milieu des années 60 ouvre de nouvelles perspectives. Les directeurs, pas nombreux, qui se sont succédé, ont continué dans ce sillon-là. Bernard et moi, on arrive un peu par hasard. J’ai été précipité à Avignon par Michel Guy. Ce n’était pas un objectif auquel … Je pensais.
Si je regarde l’histoire d’Avignon, je remarque la présence de Roger Planchon. Au milieu des années 60, Planchon est très présent. Il y aurait pu avoir un autre destin pour le Festival avec des créateurs. Planchon dans les années 60, puis Ariane Mnouchkine. Après la grande aventure esthétique vilarienne, il y avait sûrement une sorte d’inhibition. Si on pense à la Cour d’honneur notamment, c’est un endroit où les murs parlent.
J’ai fait visiter la Cour à Peter Brook, c’était le dos tourné au Mur. Peter Stein m’a dit, je veux bien réfléchir à un spectacle ici mais vous me tournez la scène dans l’autre sens.
A.T.: Quand tu arrives en 1980, Bernard, le Festival est encore une entreprise artisanale. Une transformation s’opère, en tout cas en termes d’organisation.
A.C.: Petit commentaire avant que Bernard ne réponde. Quand j’arrive à Avignon, j’hérite d’une véritable entreprise. Ce n’est plus une régie municipale. C’est assez confortable et je suis entouré d’une équipe exceptionnelle. Le souvenir que j’ai en arrivant en 1985, c’est ça. Il n’y avait pas les problèmes qu’on rencontre aujourd’hui. De plus, l’année 85 est d’une grande douceur, c’est l’année de l’Inde en France, c’est l’année du MAHABHARATA. ors que quand je suis parti en 1992, on était en pleine crise des intermittents, c’était assez violent.
Bernard Faivre d’Arcier : C’est vrai qu’on peut se poser la question de savoir jusqu’à quand le Festival pouvait être porté par un artiste seul. Le Festival est devenu de plus en plus gros, avec des enjeux de pouvoir notamment, ce qui est parfois une souffrance pour le directeur d’ailleurs. À partir des années 70, je crois que l’évolution du Festival est telle que ça ne peut plus être l’aventure d’un seul artiste, Planchon ou Mnouchkine. Quand je suis arrivé en 1979, la question était tranchée. La manifestation était devenue trop importante et était l’objet de trop d’enjeux et discussions pour qu’elle soit conduite par un seul artiste. Pendant des années, le Festival n’a été que le Festival de Jean Vilar et tout d’un coup, quand il a décidé de refonder le Festival sur d’autres bases, il a invité d’autres metteurs en scène et ce faisant, il s’est interdit lui-même de faire de la mise en scène.
Au début des années 80, le festival d’Avignon paraissait quand même un peu en perte de vitesse par rapport au festival de Nancy. Celui-ci apparaissait comme un lieu très vivant, lieu que je fréquentais plus que le festival d’Avignon. Pina Bausch y avait par exemple déjà présenté CAFÉ MÜLLER.
Le festival de Nancy était très médiatique, présentant des expressions multiformes, mondial d’emblée. Et pourtant j’en ressentais les fragilités institutionnelles. Jack Lang cherchait des moyens pour l’ancrer davantage dans le paysage institutionnel en tentant de convaincre l’administration du ministère de la culture de lui trouver des moyens stables. Le festival reposait beaucoup sur le bénévolat et n’a pas pu se « professionnaliser ».
À Avignon, instruit de cette expérience, je me suis attelé à un travail de soutier, un travail de base, les deux premières années. J’ai vécu cette période assez difficilement car la majorité de mon temps était consacré à des tâches administratives, techniques, financières. Je me trouvais précipité là moi aussi par hasard et sans grande expérience du milieu théâtral, alors qu’Alain le connaissait bien davantage. J’ai pourtant une impression d’ensemble d’une très grande continuité. Chacun a apporté ses nuances, un climat, un esprit, mais quand on voit l’ensemble des spectacles sur les 25 dernières années, on voit une très grande continuité liée au fait de la présence des gens de théâtre parmi les plus importants de ceux qui ont fait la vie artistique : quand ce n’est pas Brook, c’est Mnouchkine ou Antoine Vitez, ou Chéreau ou les jeunes metteurs en scène émergents. Il n’y avait pas un choix si large qui eut permis de faire des festivals très différents les uns des autres. À partir du moment où il s’agit d’une grande machine lancée à toute vitesse, on ne peut pas lui faire connaître de tournant radical. Je me souviens d’une discussion avec Jack Lang qui me recommandait de créer à Avignon un événement nouveau. « Tu devrais le faire en septembre ».
A.C.: Le premier était du 4 au 11 septembre 1947 !
B.F.A.: J’ai consulté les statistiques de la météo et je me suis dit : jamais en septembre ! Même en termes de dates, on est complètement coincé. C’était plutôt au départ du 15 juillet au l5 août, maintenant c’est entièrement en juillet. Mais on ne peut pas faire 36 000 exercices contorsionnistes. On ne fera pas le festival d’Avignon sur 2 mois et demi façon Salzbourg. On ne peut pas le faire non plus uniquement sur 10 jours. C’est forcément l’été. C’est forcément quand les gens sont en vacances. C’est forcément pas au mois d’août, au moment où il n’y a plus aucun journaliste ni aucun professionnel. Il y a de multiples contraintes : les lieux, les dates … Et quand on arrive avec la volonté de remettre tout à plat, on s’aperçoit vite que d’une part, il y a ces contraintes et que d’autre part, il y a une histoire dont le respect s’impose. On se dit : ce festival ne m’appartient pas, il appartient à l’ensemble du milieu théâtral, au public. Il n’appartient pas non plus à la ville mais il fait partie du patrimoine immatériel de la nation. En plus, il y a un budget à tenir et des lieux qu’on ne peut pas inventer. On a certes une grande liberté artistique mais dans un cadre donné, plus contraignant qu’on ne le croit.
A.C.: Quand tu te retrouves à la tête du festival d’Avignon, tu te poses la question de ta légitimité. Cela se pose de façon très aiguë. Ce qui s’est passé en 1947, même les gens qui n’ont pas vécu cette époque y participent d’une certaine façon. Quand j’ai accompagné Jeanne Moreau dans la Cour pour la première répétition de LA CÉLESTINE, j’ai été très impressionné car elle m’a dit:« C’est plus petit que dans mes rêves ». J’ai pensé tout de suite à l’image qui pouvait surgir dans la tête de Jeanne, cette image que tout le monde a intériorisée, la couronne de Grand Électeur sur la tête de Gérard Philipe.
C’est peut-être une divergence que j’ai avec Bernard, mais cette préoccupation de la scène originelle m’a beaucoup habité. C’est pour cela que la première personne que j’ai désiré rencontrer, c’est René Char. J’ai voulu remonter au début de l’histoire. J’étais en quête auprès des acteurs de l’époque de Vilar, Maria Casarès, Alain Cuny, Philippe Noiret… Je cherchais, peut-être pas une filiation, mais à tendre un fil entre 1947 et 1985.
Il y a aussi une filiation à travers la présence très forte d’Antoine Vitez, dès 1985. Je pense que s’est noué à Avignon un dialogue entre Jean Vilar et Antoine Vitez. Antoine, directeur de Chaillot, parlait souvent de cela. Pour moi, c’est évident, LUCRÈCE BORGIA, LE SOULIER DE SATIN, entraient en résonance avec les premières réalisations de Jean Vilar dans la Cour d’honneur.
A.T.: Diriger le festival d’Avignon, est-ce être moins libre que diriger le festival de Nancy ou le Kunstenfestival des arts de Bruxelles ?
B.F.A.: Oui, certainement, dans la mesure où la plupart des festivals sont encore dirigés par leur promoteur. Tandis qu’à Avignon, il y a un passé, une histoire qui s’impose à toi. La question de la légitimité est très juste, très judicieuse.
Pour moi cependant, le moment fondateur, ce n’est pas trop 47, mais plutôt les années 63 – 64. J’ai travaillé un an avec Paul Puaux1, dans le petit bureau de la rue de la chaussée d’Antin. J’avais tout à apprendre et je savais aussi qu’il me fallait saisir cette chance : mais je ne pouvais comprendre cette grande légende que par la lecture de textes et l’enseignement quasi quotidien de Paul Puaux.
A.C.: Moi, j’ai rencontré Jean Vilar, une seule fois, étant étudiant, lors des fameuses Rencontres du palais des Papes en 1964. Je représentais l’Union nationale des étudiants de France. J’avais préparé une intervention écrite, Jean Vilar m’a passé la parole vers 11h30, j’étais tellement mauvais qu’il a clos la séance. Il m’a invité l’après-midi à la terrasse de la Civette et m’a dispensé un cours sur l’art de s’adresser au public que je n’ai pas oublié. Ce qui est important à dire aussi, c’est que j’ai travaillé au TNP ( direction Georges Wilson) en 1971, dans le service de la communication. J’ai passé mon temps plongé dans les archives …
A.T.: Pourquoi, pour toi Bernard, sont-ce les années 63 – 64 qui sont fondatrices ?
B.F. A.: Parce que c’est à ce moment-là que le Festival s’ouvre, qu’on assiste à un certain pluralisme artistique. Pour moi la question de la légitimité s’est posée de façon beaucoup plus grave que pour Alain, car le milieu théâtral me l’a contestée tout de suite. Je me souviens dès le départ avoir été jugé et catalogué par une partie de la critique, qui ne pensait pas que je puisse durer à la tête d’un si grand Festival… Pour le milieu théâtral, j’étais énarque, état dont on ne peut pas se relever ; plutôt socialiste, ce qui pour certains équivalait à social-traître, et en plus j’avais travaillé dans l’audiovisuel, ce qui n’était pas du tout bien vu. Un quatrième élément enfin qui m’a poursuivi longtemps, c’est que le premier papier qui est sorti à propos de ma direction, dans le journal « Le provençal », a fait la biographie de mon cousin, qui a le même prénom et le même nom que moi, avait fait sciences po aussi et qui était expert-comptable ; et le journal a titré : « Un expert-comptable à la tête du Festival ». Ça m’a poursuivi durant des années …
Ce n’était pas le cas pour Alain, qui avait déjà une grande connaissance du milieu du théâtre. Et pourtant par la suite, en examinant nos deux directions, j’observe quand même une certaine continuité.
A.T.: Sur le plan artistique, y a‑t-il des principes qui vous ont guidé ;, Assurer une filiation et renouveler les artistes;, Le Festival n’a pas été sous vos directions uniquement un festival patrimonial. Il y a eu des grands noms mais il y a eu aussi la découverte de jeunes artistes.
A.C.: Il y a une question centrale que tu ne peux pas éviter, c’est celle de la Cour d’honneur. Il ne peut y avoir de festival d’Avignon sans la Cour d’honneur du palais des Papes. Il y a eu des polémiques, certains pensant qu’on pouvait l’éliminer … C’est un enjeu essentiel. J’ai invité beaucoup de gens à la.visiter. Certaines invitations se sont révélées extrêmement productives. Je pense à William Forsythe, par exemple. J’ai dû faire le siège durant trois jours à Francfort pour arriver à le persuader. La manière dont il est arrivé à produire cette « déflagration » de la Cour d’honneur m’a beaucoup plu.
A.T.: La Cour est un peu le poumon du Festival.
A.C.: Oui, la sécurité est de pouvoir programmer là trois ans à l’avance et de permettre à des artistes d’y travailler dans la durée. C’est ce que j’ai eu la chance de réussir avec Antoine Vitez, avec Patrice Chéreau …
Ce qui me plaît à Avignon, c’est sa charge poétique, la rencontre des esthétiques et des lieux. Les architectures d’Avignon magnifient les spectacles. Les gens continuent de venir à Avignon parce qu’ils sont à la recherche d’une sorte d’état de grâce, que seul Avignon peut donner.
A.T.: Est-ce à dire que des événements ne peuvent avoir lieu que là ?
A.C.: Je pense qu’il y a des moments qui ne peuvent avoir lieu qu’à Avignon. Pina Bausch et ses oeillets dans la Cour d’honneur. Idem pour LE SOULIER DE SATIN. Il se passe quelque chose qu’on ne retrouve pas ailleurs. Il y a des moments uniques. C’est peut-être un peu étrange ce que je dis, mais je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre-là. À côté du fait que c’est un lieu qui rassemble un vaste public.
B.F.A.: Oui je crois à une spécificité d’Avignon, mais comme un ensemble qui relie les spectacles, la nuit, l’été, le plein air, l’architecture, les publics … C’est une sorte de pâte qui réussit à lever, ça a sans doute un côté un peu magique.
A.C.: Attention, ça peut être aussi très violent.
B.F.A.: Oui, ça peut jouer à l’envers. Mais cette atmosphère est particulière. Les directeurs de festivals qui viennent à Avignon en sont d’ailleurs un peu jaloux. On peut faire des choses exceptionnelles ailleurs avec parfois beaucoup plus d’argent, mais sans cette magie particulière. Elle n’est toutefois pas donnée automatiquement. Il faut pouvoir surmonter tout le parasitage qui l’empêche d’advenir.
A.C.: Oui, c’est le danger couru par le centre d’être dévoré par la périphérie.
B.F.A.: Pour revenir à la Cour, je crois que le désir secret de tout directeur de festival, c’est de l’oublier, car ce peut être un cauchemar. Chaque fois, on tourne autour. Il faut programmer à l’avance, il faut coproduire les spectacles, ce n’est jamais évident. J’ai eu, moi aussi, des contacts avec des metteurs en scène, l’hiver notamment, qui disaient, c’est plus petit, plus grand, je n’imaginais pas ça comme ça … Ne pourrait-on pas tourner la Cour à l’envers;, Quand Peter Brook a visité la Cour avant qu’il ne trouve la carrière de Boulbon, il voulait la réduire à une salle de 700 places ( elle en avait 2 300 … ). Ça bouleversait tout l’équilibre financier, ce n’était pas possible ! Souvent on a espéré faire de la Cour un lieu différent. Et pourtant, il me semble important que la Cour reste un peu monstrueuse, gu’elle reste un défi comme l’Everest dans la chaîne de !’Himalaya. C’est un enjeu de taille. Le problème n’est d’ailleurs pas seulement son architecture, c’est aussi l’hétérogénéité de son public. On peut avoir une homogénéité du public dans une salle de 400 places. Mais dans une salle de 2 300 places, ce n’est pas possible. C’est une donnée flottante, difficile à maîtriser. Alain parle du SOULIER DE SATIN qui est resté dans la légende. Pourtant, au départ, le public et la presse étaient très divisés.
A.T.: C’est l’intégrale du spectacle gui a été l’élément déclencheur …
B.F.A.: Oui, tout le monde n’a pas été conquis tout de suite.
A. C.: La relation avec la Cour est complexe. L’idéal est de créer pour la Cour. Ça coûte très cher. .. La relation que j’ai eue avec Anne Teresa de Keersmaeker pour la création de MOZART-CONCERT ARIAS a été exemplaire. Mais on était dans une économie gui pouvait compter sur un fort soutien de l’Opéra Royal de la Monnaie.
Je crois que la Cour ne fonctionne parfaitement pour le théâtre que dans des dispositifs vilariens, avec très peu de décors et elle fonctionne magnifiquement bien pour la danse. Peut-être mieux que pour le théâtre. Il suffit de se souvenir de la façon dont Pina Bausch ou Merce Cuningham se sont emparés de la Cour. ..
B.F.A.: Si je pense aux réussites de ces derniers festivals, il est vrai que le PLATONOV de Lacascade et le spectacle de Jan Fabre ont été créés et conçus pour la Cour. Avec Sacha Walz, qui est restée deux étés de suite à « sentir » la Cour, ce fut moins évident, car il y avait des contraintes dues à la coproduction avec la Schaübuhne de Berlin.
Vilar pouvait créer plus facilement pour la Cour parce qu’il avait derrière lui une maison de production qui s’appelait le TNP. À partir du moment où on a découplé le festival du TNP, les choses sont devenues beaucoup plus difficiles.
A.C.: Oui, et il y avait en plus entre Chaillot et Avignon une même approche esthétique, deux lieux très très grands, la même jauge de public, des plateaux immenses.



