Patrice Chéreau, comme son maître Giorgio Strehler, n’affectionne pas le plein air. Le théâtre, pour eux, est plutôt affaire d’espace clos où les corps n’affrontent rien d’autre que leurs troubles et leurs passions. Le dehors leur reste plutôt étranger. Et pourtant Chéreau, comme à son habitude, lorsqu’il accepta de l’affronter, voulut se livrer à l’épreuve extrême : représenter HAMLET dans la Cour. Satisfait, au terme de l’expérience, il reconnaissait avoir eu ainsi la confirmation de l’esthétique vilarienne. HAMLET lui a permis de la tester.
La plus célèbre verticale, le Mur de la Cour, Chéreau et son scénographe Richard Peduzzi décidèrent de ne pas l’affronter sans pour autant se démettre. Et, dans le bois du plateau, ils encastrèrent en creux, comme un chef d’oeuvre de marqueterie italienne, le palais d’Elseneur. Des portes s’ouvraient, des tranchées se dégageaient, mais toujours à l’horizontale car cet HAMLET s’appuyait, par-dessus tout, sur une architecture plate savamment disposée. Précision géométrique et inquiétude souterraine — voilà les données de départ ! Face au Mur, Chéreau et Peduzzi abattaient les murs dont, de LA DISPUTE à LA TÉTRALOGIE, ils avaient fait leur sceau identitaire. Leur génie consista à ne pas se trahir sans pour autant échouer par péché d’orgueil.
Chéreau monta HAMLET, la pièce, pour Hamlet. Il marqua le sommet de Gérard Desarthe et en même temps consigna la rupture de sa collaboration avec Chéreau. Comme s’ils ne pouvaient plus aller plus loin ensemble. Cet Hamlet philosophe et démuni restera comme une des plus grandes oeuvres d’acteur d’Avignon, unique fois où quelqu’un parvint à nouer le dialogue avec l’acteur mythique de la Cour : Gérard Philipe. Par-delà les années, sur le même plancher le prince de Hombourg et le prince d’Elseneur se répondaient.
Ici, face à la force du palais et aux incertitudes de la nuit, Chéreau imagina le fantôme du père vengeur telle une apparition matérielle, violente et surprenante. Il arrivait à cheval et le bruit annonciateur des fers qui martelaient le plateau résonne encore dans nos oreilles. Père au visage camouflé, mais père en armes qui ressurgit des Enfers avec bruits et fracas ! Il était un fantôme agressif, fantôme qui renvoie aux Chevaliers de la mort si familiers aux graveurs du Moyen Âge. La scène parvenait ainsi à rendre physique le choc éprouvé par le fils qui subit le choc non pas d’une évanescente vison fantômale mais d’un guerrier qui appelle à la vengeance. Sur la façade du palais couché le père galope tandis que le fils en éprouve la terrible panique. Voilà la « scène originaire » de l’HAMLET de Chéreau/ Desarthe.
Tout est clos encore bien qu’à ciel ouvert. Les proues de Rodrigue et Prouhèze, comme les deux grandes lèvres de…



