Rencontre avec Franz Xaver Kroetz
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Rencontre avec Franz Xaver Kroetz

Le 30 Mai 2026
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Gas­ton Jung : Il est assez dif­fi­cile pour moi de présen­ter Kroetz que je con­nais depuis longtemps, plus pré­cisé­ment encore ces derniers temps où j’ai tra­vail­lé sur ses pièces. Je dirai sim­ple­ment quelques mots pour le situer. A Brux­elles vous avez pu voir de lui Haute-Autriche au théâtre du Cré­pus­cule et actuelle­ment Con­cert à la carte ici-même. En trois mots, c’est un auteur de la jeune généra­tion alle­mande qui est main­tenant l’un des plus con­nus, même en dehors de l’Alle­magne, et traduit en de nom­breuses langues. Il a com­mencé par être élève comé­di­en dans des petits théâtres, et exer­cé plusieurs autres métiers avant d’écrire pour la scène. Aujour­d’hui il a der­rière lui 30 à 40 pièces, pas seule­ment pour le théâtre. Il a écrit beau­coup pour la télévi­sion, le ciné­ma, et cer­tains autres livres de prose ou des livres doc­u­men­taires.
Actuelle­ment, il écrit un roman, et une pièce qui va être mon­tée par Peter Stein à la Schaubühne à Berlin, en col­lab­o­ra­tion avec Düs­sel­dorf. De plus, il prend le temps de voy­ager qu’il n’a pas eu jusqu’à présent. Il représente non seule­ment une ten­dance du théâtre alle­mand, mais une ten­dance du théâtre con­tem­po­rain dans son ensem­ble, qu’on a appelée dans le jar­gon des jour­nal­istes français le « nou­veau réal­isme » ou le « théâtre du quo­ti­di­en », notions qu’il fau­dra pré­cis­er. Mais lais­sons-lui la parole et ensuite il répon­dra à vos ques­tions.

Franz Xaver Kroetz : Vu le car­ac­tère intime de l’au­di­toire d’au­jour­d’hui, je ne ferai pas de dis­cours. Les gens pensent par­fois que je pars de tout un sys­tème théorique et dra­maturgique pour écrire, mais j’écris tout sim­ple­ment, même si cer­tains en déduisent une « ten­dance », et ce qui compte c’est l’écri­t­ure.
Ques­tion : Com­ment vit une pièce à tra­vers le temps ?

F.X.K.: Je crois que c’est par vagues. La pièce jouée ici est déjà assez anci­enne et c’est un phénomène récent de la rejouer beau­coup main­tenant, et un peu partout. Prochaine­ment va avoir lieu une pre­mière de Con­cert à la carte à Cal­cut­ta.
Cette pièce a une car­ac­téris­tique que vous con­nais­sez : elle est sans parole, du moins sans paroles dans le sens habituel. Tout à l’heure, à table, on a par­lé de la pièce Le pupille veut être tuteur de mon col­lègue Hand­ke, mon­tée ici en son temps par Philippe Van Kessel, et qui est égale­ment une pièce sans paroles. Ca a quelque chose d’hy­per-réal­iste, les pièces muettes. Je ne sais pas si vous con­nais­sez le pein­tre et sculp­teur Kien­holz, qui a con­stru­it un intérieur de bor­del devenu fameux. C’est un lieu scénique sans action scénique. Cette idée d’une image fixe et muette est une chose tout-à-fait actuelle. Ma pièce, ain­si que Le pupille veut être tuteur de Hand­ke, sont jouées actuelle­ment à dix endroits dif­férents, dans le monde entier.

Q.: J’ai vu la pièce deux fois, et la pre­mière fois il m’a sem­blé que j’avais per­du quelque chose parce qu’il n’y avait pas de paroles. Main­tenant je suis ~aisie par la pièce à tel point que je ne peux pas encore dire, après l’avoir vue deux fois et réfléchi depuis, ce que je dois en penser, telle­ment j’é­tais saisie en tant que femme, peut-être aus­si parce que c’est une femme qui l’a mise en scène.

Eve Bon­fan­ti : En effet, une femme met­teur en scène réag­it autrement qu’un homme. On vit dans une société d’hommes et la femme sur scène est sou­vent l’im­age stéréo­typée de la femme vue par les hommes.

F.X.K.: Au fond cette pièce n’est pas une pièce « idéologique », mais dans la mesure où il y a une descrip­tion extrême­ment con­crète de la sit­u­a­tion de la femme, il arrive un moment où la société tout entière est décrite à tra­vers ces actions con­crètes, aus­si petites soient-elles, et on retrou­ve une pièce « cri­tique », en-dehors de tout élan idéologique dans l’écri­t­ure.

G.J.: Kroetz a décrit avec une très grande authen­tic­ité les milieux mar­gin­aux, les milieux ruraux, les milieux ouvri­ers, les milieux pro­lé­taires, puis les franges petites-bour­geoisies, explo­rant ain­si la société alle­mande petit à petit, par­fois sans visée “idéologique », et en amenant, par la seule descrip­tion, le spec­ta­teur à avoir un point de vue sur ce qu’il voit.
Mais en même temps, actuelle­ment, il y a un con­tre-mou­ve­ment au “nou­veau réal­isme », l’a­ban­don de tout mil­i­tan­tisme, l’a­ban­don du con­tenu social de l’art, le retour à l’é­go­tisme, à l’in­téri­or­ité de l’artiste. A par­tir de leur “déli­cieuse intéri­or­ité„ cer­tains artistes rejet­tent les descrip­tions réal­istes, sociales ou poli­tiques, héritées par­tielle­ment de Brecht, qui vont de Mar­tin Sperr à Kroetz.
Cette pièce, Con­cert à la carte, est d’une grande “solid­ité », d’une grande justesse dans ses descrip­tions, mais elle joue aus­si dans le reg­istre de l’in­téri­or­ité, la descrip­tion de l’in­téri­or­ité étant elle-même source de cri­tique sociale.
Et avec la crise économique, qui, mal­gré le “mir­a­cle » économique, existe aus­si en Alle­magne, il y a un retour au réal­isme dans le sens de Kroetz, à la descrip­tion des sit­u­a­tions sociales détail­lées, d’un envi­ron­nement social glob­al.

Q.: Je suis éton­née par le nom­bre d’au­teurs qui écrivent pour le théâtre en Alle­magne. Je voudrais savoir pourquoi, selon Kroetz, on écrit tant pour le théâtre, aujour­d’hui en Alle­magne, alors qu’en Bel­gique et en France on écrit si peu.

F.X.K.: Il y a un fait impor­tant : la vieille tra­di­tion en Alle­magne du Sud, en Bav­ière par­ti­c­ulière­ment, est une tra­di­tion de théâtre pop­u­laire, venant du peu­ple, vrai­ment enrac­iné dans le peu­ple et sou­vent joué par des asso­ci­a­tions.
J’ai remar­qué, en ren­con­trant des gens de théâtre à Paris, un relatif inin­térêt, par­mi les écrivains qui gravi­tent autour du théâtre, pour un théâtre qui aurait tout de suite prise sur la réal­ité, un théâtre de luttes. Alors que dans la tra­di­tion bavaroise, à côté du théâtre “offi­ciel„ sou­vent pom­peux, char­ri­ant des idées reçues, il y a des auteurs pop­u­laires dont je me con­sid­ère être un des descen­dants, qui ont fait un théâtre de com­bat dans les bistrots, dans les lieux publics, et ceci d’une façon per­ma­nente. Brecht n’est pas berli­nois mais augs­bour­geois et quand je lis des pièces de Brecht je sens l’homme du Sud de l’Alle­magne, où la vital­ité du théâtre pop­u­laire et des luttes pop­u­laires est effec­tive.
En France, le théâtre de cri­tique sociale est moins fréquent. J’ai remar­qué ce genre d’œu­vres com­bat­ives chez J.L. Godart, au ciné­ma, mais pas au théâtre.

Q.: Si vous partez du pré-sup­posé d’un tel théâtre en Alle­magne du Sud, en quoi ce théâtre pour­rait-il trans­former quelque-chose dans la société ?

F.X.K.: Le désir de trans­former la société ne veut pas dire qu’on soit effi­cace dans ce domaine, c’est un tra­vail au niveau du désir.

Q.: Alors que vous con­cevez le théâtre comme un endroit d’où on prêcherait le change­ment de société, je ne com­prends pas que récem­ment vous ayez changé de genre, en écrivant plutôt un roman.

F.X.K.: Après avoir écrit surtout pour le théâtre, la télévi­sion, le ciné­ma, où il n’y a pas de cen­sure directe en Alle­magne, où existe un espace d’une rel­a­tive lib­erté, j’ai com­mencé à écrire une pièce très par­ti­c­ulière, qui traite de cent ans de la vie paysanne dans ma région, à tra­vers le nazisme, les per­sé­cu­tions, les mal­heurs, et la résis­tance de la san­té paysanne. Finale­ment, ce sujet ne con­ve­nait pas pour écrire une pièce.
Il existe une auto-cen­sure, la seule vraie cen­sure, qui est impal­pa­ble et dont on ne peut accuser l’E­tat, quand on ne peut écrire ce qu’on veut parce qu’on pense que ça ne va pas être joué. L’écri­t­ure de ce texte s’adres­sait plutôt à la télévi­sion et au ciné­ma où il faut beau­coup d’ar­gent pour la réal­i­sa­tion, où il faut fournir le pro­jet à l’a­vance et où, sans doute, il n’au­rait pas été accep­té. Il faut dire que ce texte venait de la péri­ode où j’é­tais mem­bre du par­ti com­mu­niste alle­mand, très minori­taire, et c’é­tait une dif­fi­culté politi­co-idéologique sup­plé­men­taire. Le roman sera édité par un grand édi­teur alle­mand, avec une très large dif­fu­sion.
Il y a d’autres raisons d’écrire plutôt un roman.
Décrire des sit­u­a­tions sociales avec une grande pré­ci­sion con­crète nous a amenés, cer­tains col­lègues et moi, à beau­coup tra­vailler pour la télévi­sion et à tomber dans le piège nat­u­ral­iste. En fait, je me sen­tais un peu au bout de toutes ces sit­u­a­tions décrites : le cou­ple et l’en­fant, le cou­ple sans enfant, le cou­ple déchiré, le cou­ple qui se ressoude.

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