Gaston Jung : Il est assez difficile pour moi de présenter Kroetz que je connais depuis longtemps, plus précisément encore ces derniers temps où j’ai travaillé sur ses pièces. Je dirai simplement quelques mots pour le situer. A Bruxelles vous avez pu voir de lui Haute-Autriche au théâtre du Crépuscule et actuellement Concert à la carte ici-même. En trois mots, c’est un auteur de la jeune génération allemande qui est maintenant l’un des plus connus, même en dehors de l’Allemagne, et traduit en de nombreuses langues. Il a commencé par être élève comédien dans des petits théâtres, et exercé plusieurs autres métiers avant d’écrire pour la scène. Aujourd’hui il a derrière lui 30 à 40 pièces, pas seulement pour le théâtre. Il a écrit beaucoup pour la télévision, le cinéma, et certains autres livres de prose ou des livres documentaires.
Actuellement, il écrit un roman, et une pièce qui va être montée par Peter Stein à la Schaubühne à Berlin, en collaboration avec Düsseldorf. De plus, il prend le temps de voyager qu’il n’a pas eu jusqu’à présent. Il représente non seulement une tendance du théâtre allemand, mais une tendance du théâtre contemporain dans son ensemble, qu’on a appelée dans le jargon des journalistes français le « nouveau réalisme » ou le « théâtre du quotidien », notions qu’il faudra préciser. Mais laissons-lui la parole et ensuite il répondra à vos questions.
Franz Xaver Kroetz : Vu le caractère intime de l’auditoire d’aujourd’hui, je ne ferai pas de discours. Les gens pensent parfois que je pars de tout un système théorique et dramaturgique pour écrire, mais j’écris tout simplement, même si certains en déduisent une « tendance », et ce qui compte c’est l’écriture.
Question : Comment vit une pièce à travers le temps ?
F.X.K.: Je crois que c’est par vagues. La pièce jouée ici est déjà assez ancienne et c’est un phénomène récent de la rejouer beaucoup maintenant, et un peu partout. Prochainement va avoir lieu une première de Concert à la carte à Calcutta.
Cette pièce a une caractéristique que vous connaissez : elle est sans parole, du moins sans paroles dans le sens habituel. Tout à l’heure, à table, on a parlé de la pièce Le pupille veut être tuteur de mon collègue Handke, montée ici en son temps par Philippe Van Kessel, et qui est également une pièce sans paroles. Ca a quelque chose d’hyper-réaliste, les pièces muettes. Je ne sais pas si vous connaissez le peintre et sculpteur Kienholz, qui a construit un intérieur de bordel devenu fameux. C’est un lieu scénique sans action scénique. Cette idée d’une image fixe et muette est une chose tout-à-fait actuelle. Ma pièce, ainsi que Le pupille veut être tuteur de Handke, sont jouées actuellement à dix endroits différents, dans le monde entier.
Q.: J’ai vu la pièce deux fois, et la première fois il m’a semblé que j’avais perdu quelque chose parce qu’il n’y avait pas de paroles. Maintenant je suis ~aisie par la pièce à tel point que je ne peux pas encore dire, après l’avoir vue deux fois et réfléchi depuis, ce que je dois en penser, tellement j’étais saisie en tant que femme, peut-être aussi parce que c’est une femme qui l’a mise en scène.
Eve Bonfanti : En effet, une femme metteur en scène réagit autrement qu’un homme. On vit dans une société d’hommes et la femme sur scène est souvent l’image stéréotypée de la femme vue par les hommes.
F.X.K.: Au fond cette pièce n’est pas une pièce « idéologique », mais dans la mesure où il y a une description extrêmement concrète de la situation de la femme, il arrive un moment où la société tout entière est décrite à travers ces actions concrètes, aussi petites soient-elles, et on retrouve une pièce « critique », en-dehors de tout élan idéologique dans l’écriture.
G.J.: Kroetz a décrit avec une très grande authenticité les milieux marginaux, les milieux ruraux, les milieux ouvriers, les milieux prolétaires, puis les franges petites-bourgeoisies, explorant ainsi la société allemande petit à petit, parfois sans visée “idéologique », et en amenant, par la seule description, le spectateur à avoir un point de vue sur ce qu’il voit.
Mais en même temps, actuellement, il y a un contre-mouvement au “nouveau réalisme », l’abandon de tout militantisme, l’abandon du contenu social de l’art, le retour à l’égotisme, à l’intériorité de l’artiste. A partir de leur “délicieuse intériorité„ certains artistes rejettent les descriptions réalistes, sociales ou politiques, héritées partiellement de Brecht, qui vont de Martin Sperr à Kroetz.
Cette pièce, Concert à la carte, est d’une grande “solidité », d’une grande justesse dans ses descriptions, mais elle joue aussi dans le registre de l’intériorité, la description de l’intériorité étant elle-même source de critique sociale.
Et avec la crise économique, qui, malgré le “miracle » économique, existe aussi en Allemagne, il y a un retour au réalisme dans le sens de Kroetz, à la description des situations sociales détaillées, d’un environnement social global.
Q.: Je suis étonnée par le nombre d’auteurs qui écrivent pour le théâtre en Allemagne. Je voudrais savoir pourquoi, selon Kroetz, on écrit tant pour le théâtre, aujourd’hui en Allemagne, alors qu’en Belgique et en France on écrit si peu.
F.X.K.: Il y a un fait important : la vieille tradition en Allemagne du Sud, en Bavière particulièrement, est une tradition de théâtre populaire, venant du peuple, vraiment enraciné dans le peuple et souvent joué par des associations.
J’ai remarqué, en rencontrant des gens de théâtre à Paris, un relatif inintérêt, parmi les écrivains qui gravitent autour du théâtre, pour un théâtre qui aurait tout de suite prise sur la réalité, un théâtre de luttes. Alors que dans la tradition bavaroise, à côté du théâtre “officiel„ souvent pompeux, charriant des idées reçues, il y a des auteurs populaires dont je me considère être un des descendants, qui ont fait un théâtre de combat dans les bistrots, dans les lieux publics, et ceci d’une façon permanente. Brecht n’est pas berlinois mais augsbourgeois et quand je lis des pièces de Brecht je sens l’homme du Sud de l’Allemagne, où la vitalité du théâtre populaire et des luttes populaires est effective.
En France, le théâtre de critique sociale est moins fréquent. J’ai remarqué ce genre d’œuvres combatives chez J.L. Godart, au cinéma, mais pas au théâtre.
Q.: Si vous partez du pré-supposé d’un tel théâtre en Allemagne du Sud, en quoi ce théâtre pourrait-il transformer quelque-chose dans la société ?
F.X.K.: Le désir de transformer la société ne veut pas dire qu’on soit efficace dans ce domaine, c’est un travail au niveau du désir.
Q.: Alors que vous concevez le théâtre comme un endroit d’où on prêcherait le changement de société, je ne comprends pas que récemment vous ayez changé de genre, en écrivant plutôt un roman.
F.X.K.: Après avoir écrit surtout pour le théâtre, la télévision, le cinéma, où il n’y a pas de censure directe en Allemagne, où existe un espace d’une relative liberté, j’ai commencé à écrire une pièce très particulière, qui traite de cent ans de la vie paysanne dans ma région, à travers le nazisme, les persécutions, les malheurs, et la résistance de la santé paysanne. Finalement, ce sujet ne convenait pas pour écrire une pièce.
Il existe une auto-censure, la seule vraie censure, qui est impalpable et dont on ne peut accuser l’Etat, quand on ne peut écrire ce qu’on veut parce qu’on pense que ça ne va pas être joué. L’écriture de ce texte s’adressait plutôt à la télévision et au cinéma où il faut beaucoup d’argent pour la réalisation, où il faut fournir le projet à l’avance et où, sans doute, il n’aurait pas été accepté. Il faut dire que ce texte venait de la période où j’étais membre du parti communiste allemand, très minoritaire, et c’était une difficulté politico-idéologique supplémentaire. Le roman sera édité par un grand éditeur allemand, avec une très large diffusion.
Il y a d’autres raisons d’écrire plutôt un roman.
Décrire des situations sociales avec une grande précision concrète nous a amenés, certains collègues et moi, à beaucoup travailler pour la télévision et à tomber dans le piège naturaliste. En fait, je me sentais un peu au bout de toutes ces situations décrites : le couple et l’enfant, le couple sans enfant, le couple déchiré, le couple qui se ressoude.