« Les vies américaines ne comportent pas de deuxième acte » : ainsi méditait amèrement F. Scott Fitzgerald alors que sa carrière, un temps météorique, avait sombré dans l’abîme. Il y a là, malgré l’hyperbole, un avertissement : dans une société qui s’enorgueillit des réussites du moment, qui affirme avec agressivité, qu’il s’agisse du divertissement populaire ou de l’avant-garde, une tradition de nouveauté, rien ne s’évanouit aussi vite que le succès. Un coup d’œil sur la littérature dramatique américaine de la génération précédente révèle à l’évidence ces promesses sans lendemain. Dans les années ’50, le mouvement auquel sa vocation non-commerciale a valu, en même temps que sa situation géographique, le nom d’Off-Broadway, a donné lieu à un grand nombre de jeunes auteurs, dont Jack Richardson, Jack Gelber, Arthur Kopit, Kenneth Brown, Adrienne Kennedy, qui ont, pour la plupart, disparu de la scène théâtrale. Lorsque, plus radical, le mouvement Off-Off-Broadway a supplanté le premier, une autre génération d’auteurs est apparue qui ont connu des carrières au mieux sporadiques. Michael Smith célébrait « l’avenir promis » à Rosalyn Drexler, H.M. Koutoukas, Diane di Prima, Leonard Melfi, Rochelle Owens, Ronald Tavel, « pour en citer quelques uns », mais cet avenir est resté en grande partie lettre morte.
Il y a, néanmoins, deux exceptions à cette triste litanie : Sam Shepard et Lanford Wilson ont survécu à la dispersion d’énergie de l’époque de leurs débuts pour créer des œuvres dramatiques amples et suivies. Durant les deux décennies écoulées, chacun a écrit environ quarante pièces longues ou brèves et s’est impliqué dans des collaborations théâtrales réussies qui ont donné vie à leurs pièces sur scène. Si d’autres de leur génération ont continué à écrire (vient à l’esprit le nom du prolifique Robert Patrick), seuls Shepard et Wilson ont réussi ces dernières années chacun selon son orientation à produire un travail qui étaye et renforce leurs thèmes de prédilection et qui mérite d’être qualifié de majeur.
Leurs trajets sont différents et c’est différemment qu’ils ont obtenu la reconnaissance. Wilson a pris le chemin dramatique américain plus traditionnel qui mène à Broadway et qui engage les auteurs sérieux à toucher le large éventail des classes moyennes (ainsi ont procédé O’Neill, Miller, Williams, Albee). Shepard, toujours rebelle après bien des années malgré des orientations esthétiques devenues récemment plus accessibles, s’est vu refuser l’imprimatur de Broadway, bien qu’avec Buried Child, il ait reçu le prix Pulitzer, récompense de !‘Establishment. Une vague récente de livres et d’articles à son propos témoigne cependant de sa réputation croissante chez les critiques attentifs.
En dépit des différences d’itinéraire et de sensibilité, Shepard et Wilson ont en commun des thèmes nés de la période radicale de leur émergence. Ils sont venus, jeunes, à New York en plein bouillonnement des années ’60 et s’y sont branchés sur les énergies d’une société et d’un théâtre en mutation. Ils sont tous deux originaires du Middle West, cœur de l’Amérique, bien que Shepard ait passé la plus grande part de sa jeunesse en Californie. Dans le contexte fécond d’une naissante, culture des jeunes les deux se sont astreints à un rite de passage familier : ils se sont sevrés des contraintes familiales et des valeurs conservatrices du puritanisme étriqué des petites villes. Ils sont arrivés à New York au moment propice d’une concentration d’énergie, pour se joindre à une communauté nouvelle de révolte artistique et sociale. Tandis qu’apparaissaient des groupes de théâtre et des auteurs dans des cafés, des devantures de magasin, des lofts, des églises, on hissait l’étendard d’un nouveau mouvement : Off-Off-Broadway. Une esthétique de plus en plus radicale y rejoignait le tourbillon d’une décennie troublée. De l’idée de contre-culture procédait nécessairement celle d’un contre-théâtre.
Alors que sous son aspect le plus évidemment politique, il s’agissait de théâtre de rue et de guérilla, d’autres protestations ont pris les formes plus indirectes de recherche d’alternatives communautaires et de rejet des normes sociales, raciales et sexuelles en vigueur.
Même les groupes, les individus de prime abord non politisés partageaient une sensibilité dissidente. A travers les différences esthétiques et idéologiques, il y avait une énergie commune surgie de l’opposition à une société qui semblait se dissoudre en discorde politique et sociale.
Je pense, quant à moi, que les travaux de Shepard et Wilson, malgré les différences formelles, se sont articulés en fonction de ce nouveau rapport entre dissidence et recherche communautaire. Chacun à sa manière affirme cette tension que les Américains connaissent bien, renforcée durant les années ’50, entre l’individu solitaire en révolte contre les valeurs mortifères des communautés dont il est issu et le besoin puissant (optimiste ou non, selon les moments) d’alternatives communautaires viables. Ce thème trouve à s’exprimer dans la traditionnelle tragédie domestique américaine, car la famille, pour nombre d’auteurs dramatiques américains modernes, polarise les valeurs et rivalités de la société dans son ensemble. Au cours de sa carrière, Wilson est revenu sur la famille en tant qu’elle concentre le mécontentement individuel et social ; sa récente trilogie Talley, qu’il compte étendre en un cycle de pièces qui traversent les siècles, représente sa création la plus ambitieuse sur ce plan jusqu’à présent.
Le cas de Shepard est plus complexe, car les expériences radicales de ses premières pièces, courtes et sous forme de fragments, semblent rejeter complètement la dramaturgie et les thèmes traditionnels. Avec pour point de départ, ni personnage, ni intrigue, ni thème, mais bien une image, « un type dans une baignoire, ou deux types sur le plateau avec un clignotant », Shepard, en partie par candeur théâtrale authentique, a déchaîné un flux de ce qui semblait de l’écriture automatique dans la tradition surréaliste. Mais en dépit de leurs ambiguïtés, les modifications visuelles et verbales évocatrices et souvent inattendues dont il assortissait ses images premières véhiculaient toujours des résonances thématiques. Leur pouvoir de suggestion, colorant des thèmes sociaux plus vastes, fournissaient à ces premières œuvres une énergie théâtrale incontestable. Récemment, il a réalisé des pièces plus amples, plus conventionnelles, quasi réalistes, et c’est là, sans doute, une rupture stylistique par rapport à sa préoccupation initiale pour l’image. Mais les premières pièces révèlent, à l’examen, des thèmes identiques à ceux qu’il aborde aujourd’hui, traités, il est vrai, de manière indirecte. En se polarisant sur la famille, il réunit des préoccupations sociales et personnelles qui étaient, dès le début, présentes à son travail.
Lanford Wilson
Arrivant à New York en 1962, Lanford Wilson s’est presque immédiatement retrouvé parmi le groupe de jeunes artistes de théâtre accueillis par Joe Cino, patron de bistro visionnaire et protecteur de l’Off-Off-Broadway jusqu’à sa mort en 1967, qui a offert une scène à une génération de jeunes auteurs et comédiens. Après sa première pièce, So Long at the Fair, un acte joué au Cafte Cino en 1963, il a donné à ce lieu son plus grand succès d’affiche : The Madness of Lady Bright (1964), œuvre qui affirme un des buts de la nouvelles écriture dramatique. Il s’agissait de représenter honnêtement et sans ménagements des sujets trop marginaux pour le théâtre conventionnel. Le héros en est un homosexuel vieillissant, au bout du rouleau. « Grande folle jacassante », Lady Bright est en proie à la déchéance mentale. Seul dans un appartement minuscule, si ce n’est pour des présences hallucinées, il essaye désespérément de rester sain d’esprit en donnant frénétiquement des coups de téléphone qui demeurent sans réponse et en se prenant lui-même en pitié. Par son insistance sur la souffrance hystérique de Leslie, Wilson verse sans doute dans le sentimentalisme, mais il refuse de sentimentaliser le personnage lui-même ; sa tragédie consiste en une distance corrosive par rapport à lui-même, conscient qu’il est de demeurer « un spécimen très rare qu’il faudrait… placer dans une capsule à l’abri du temps, ensevelir dans une carrière de goudron : fragment inabouti du vingtième siècle ».
Au moment même où Wilson célèbre la liberté d’explorer les frontières du tabou, il s’oblige à envisager la liberté sans attaches de la vie urbaine d’aujourd’hui. Cette vision ironique du pouvoir destructeur d’une communauté faussée apparaît surtout dans sa première œuvre de longue haleine. Balm in Gilead brosse un ample tableau de la faune de ce lieu de nuit : voleurs de troisième classe, macs, putains hommes et femmes, drogués, travestis, « la lie, les égarés, les désespérés, les dépossédés ». Des notes descriptives précisent que, s’il s’agit de personnages distincts qui ont chacun leur but, « ils forment un ensemble qui gravite autour d’un centre commun ».
Mais le centre est voué à l’effrondrement : portrait de société sombre et sans rémission possible. Nul baume, nul secours. Ce qui reste d’humanité est réprimé et détruit.
Le regard ironique et aigu de Wilson ne trouve pas de communauté là où elle est absente. Ne la voyant pas dans les rues pauvres d’une société en dispersion, il constate avec colère qu’elle n’est pas non plus dans ses souvenirs de la vie des villes de province qu’il a fui. La pièce suivante, The Rimers of Eldritch (produite par La Marna comme la précédente), dissèque avec amertume les valeurs répressives d’une culture qui affiche un respect extérieur des valeurs chrétiennes tout en appliquant une morale déshumanisante. La pièce se passe dans une petite ville presque abandonnée du Middle West. La ville meurt, comme ses habitants, encroûtés dans des valeurs pétrifiantes comme la ri me auquel le titre fait allusion (il s’agit, en anglais, d’un homonyme qui désigne le gel). A détruire le « fou du village », les rimeurs d’Eldritch affirment la perte spirituelle que pointe la citation de Jérémie en tête de la pièce : « La moisson est finie, l’été est passé, et nous ne sommes pas sauvés ».
Le retour à la famille, dès les premières représentations du malaise urbain actuel, indique que Wilson est conscient de ne pouvoir échapper à ce sujet. La famille est gardienne des valeurs les plus destructrices en Amérique et, quelqu’en soit le prix, il faut arracher liberté et identité à l’hypocrisie. Dans The Sand Castle (1965) et Lemon Sky (1970), il s’inspire d’une période traumatisante de sa vie, lorsqu’il est allé vivre en Californie avec son père divorcé et travailler comme riveteur dans la même usine que lui tout en étudiant au San Diego State Collage. Comme le montrent les titres des pièces, la Californie devient pour Wilson un symbole d’irréalité poussiéreuse, de stérilité, de lumière implacable qu’aucun nuage ne vient atténuer. The Sand Castle met en scène, dans la banlieue de San Diego, un groupe de parents et amis stable en apparence mais qui finit par se dissoudre en inimitié et en acrimonie. Le sous-titre de la pièce se réfère à une chanson nostalgique qui a la perte pour thème : « Adieu, il me faut partir/ Ne sois pas triste/ Souviens-toi que les meilleurs des amis doivent se quitter ». Des fragments de souvenirs qui « font retour » composent Lemon Sky, la pièce la plus autobiographique de l’auteur. A 29 ans, Alan se rappelle son arrivée en Californie chez son père, douze ans plus tôt : réunion désastreuse qui précipite une rupture inévitable. Le père se révèle un imposteur et une brute, il détruit même la nouvelle famille qu’il a fondée. Dans cette œuvre, la Californie reste toujours la terre des promesses empoisonnées : « Il y a ici tant de vérité, tant d’ouverture, tant d’honnêteté — et tant de choses inadmissibles ».
En 1969, avec plusieurs artistes dont Marshall Mason qui avait déjà porté à la scène plusieurs de ses pièces, Wilson fonde la Circle Repertory Company auquel il est, depuis, resté fidèle. Toutes ses pièces y ont été produites, et Mason est devenu son alter ego pour la mise en scène. Cette longue collaboration n’est pas indifférente pour notre propos : Wilson a, d’une certaine manière, trouvé ici la famille, la sympathie dont son œuvre exprime la vaine recherche.
Voilà qui rejoint un thème qui s’amplifie au fil des pièces : seule la création donne l’espoir de transcender l’effondrement de la communauté. Au-delà de la danse insistante de la prostituée April et de Jamie, laissé à l’abandon, dans Hotel Baltimore, au-delà de la joie de Sally fuyant les griffes et la vénalité des Talley avec le gentil Matt, s’il y a un optimisme dans les pièces plus récentes de Wilson, c’est dans The Fifth of July (lendemain de la fête nationale américaine) où Ken décide de reprendre l’enseignement, de parler à son élève bègue « de l’avenir ».
Mais ce chemin s’est parcouru en plusieurs étapes. L’optimisme relatif de la conclusion d’Hotel Baltimore vient comme une sorte de défi porté à cette représentation de communauté mourante qu’est l’hôtel de gare qu’on va démolir. Comme les oisifs de Balm in Gilead, les derniers hôtes forment un groupe hétéroclite de perdants marginaux. S’ils ne nous sont pas présentés avec la même distance ironique ni la même sympathie, Wilson admire en fin de compte l’appui qu’ils se donnent l’un l’autre, la résolution qu’ils mettent à survivre. Notons aussi que les personnages les plus aliénés sont les membres de familles biologiques : Jackie abandonne son frère et Paul refuse de continuer à rechercher son grand-père alors qu’il est sans doute sur le point d’aboutir.
C’est dans The Mound Builders (1975) que Wilson nous offre sa vision de la désintégration familiale sous l’angle le plus pessimiste.
Pièce ambitieuse qui mêle mythe et naturalisme, y apparaît une stratégie dramatique désormais prééminente dans son travail. Des interactions tchékhoviennes créent peu à peu un réseau, stable en apparence, de relations entre membres d’une famille et amis, réseau qui en fin de compte subit l’inexorable déchirure de révélations ibséniennes.
Dans The Mound Builders, nous avons affaire à un groupe d’archéologues avec leurs familles et leur équipe qui viennent fouiller un site du sud de l’Illinois où se trouvent les tumuli d’une civilisation amérindienne disparue, et ce, pour le troisième été — qui sera le dernier. Car les conflits personnels et économiques détruisent non seulement l’expédition et les tumuli mais aussi les vies, les espoirs, les relations humaines. La métaphore archéologique suggère que nos créations, nos aspirations les plus profondes sont aussi éphémères que le moindre tesson, le plus modeste artefact du passé enseveli. Comme Lady Bright. notre travail attend d’être protégé du temps, dans une capsule, pour la postérité. Wilson cherche désespérément à partager la foi de Dan, le jeune archéologue : il faut bien que les monts, les « tumuli » d’art et de connaissance que nous créons avec la sensibilité et l’histoire aient un sens, autrement la vie n’en aurait pas.
Mais le déroulement de la pièce va à l’encontre de cette affirmation. Dan est détruit car, à l’instar de son mentor Auguste, il ne voit pas que les passions de l’heure et les leçons du passé sont inséparables. La pièce se termine sur une image d’impuissance muette : on voit Auguste, sans famille ni travail désormais, silencieux, micro en main, tandis que tourne l’enregistreur auquel il confie le récit de la funeste expédition.
S’obstinant à refuser toute assertion facile, Wilson s’est pris au piège d’un paradoxe créatif : engagé avec la Circle Repertory Company dans une collaboration féconde et stimulante, l’artiste ne voyait dans la société que stérilité et désagrégation. D’où sa recherche de racines nourricières ; mais le retour à Lebanon, sa ville natale du Missouri dans la trilogie Talley n’est pas, pour autant, un voyage sentimental. Il appartenait, non à la classe des riches Talley qui résidaient sur la colline, mais à celle de leurs domestiques. Sa mère était leur femme de ménage et travaillait dans leur usine textile.
S’il se voit difficilement « gravir la colline et devenir propriétaire », il ne voit pas entre les Talley et lui une barrière de classe infranchissable. Malgré le pouvoir qu’ils détiennent, ils forment « une famille ordinaire » qui l’incite à modifier la célèbre phrase de Tolstoï : « chaque famille malheureuse l’est à sa propre manière ». C’est, malgré tout, la ressemblance qui le frappe.
Première pièce de la trilogie à être produite, The Fifth of July est celle des pièces de Wilson qui a le mieux « marché ». Chronologiquement, il s’agit de la dernière du cycle qui, en fin de compte, comprendra cinq pièces. L’ensemble aura pour titre The War in Lebanon : il s’agira de suivre l’impact de la guerre sur le clan Talley au cours d’un siècle d’histoire américaine. Les pièces qui restent à écrire traiteront de la Grande Guerre et de la Guerre de Sécession. Les autres se passent le jour de la Fête de l’indépendance ou à ses environs, avec les associations symboliques que cela implique. Qu’à partir de la Guerre du Viêt-Nam, Wilson accomplisse un périple rétrospectif, correspond à sa manière d’éprouver le présent en fonction du poids caché du passé.
The Fifth of July est construit sur le thème du retour. Les Talley et leurs amis se réunissent pour le week-end de l’indépendance à la ferme familiale où habite Ken, qui a perdu les jambes au Viêt-Nam.
Quatre sont vétérans du mouvement étudiant des années ’60 à l’Université de Californie à Berkeley : Ken, sa sœur June, Gwen, héritière qui aspire à devenir une vedette du disque, et son amant et imprésario, John. Chacun a dû s’adapter au calme des années 70.
Gwen et John envisagent d’acheter la ferme pour en faire un studio d’enregistrement ; c’est eux qui ont le plus ostensiblement choisi la réussite personnelle. June, qui avait été la plus militante des quatre, est maintenant mère et femme d’intérieur. Le radicalisme éteint qu’évoque le titre de la pièce (c’est après le feu d’artifice qu’a lieu l’action) est renforcé par la stratégie désormais familière de désagrégation d’un groupe social d’apparence cohérente, mais des assertions neuves viennent le contrecarrer. Ken ne vendra pas la ferme à Gwen, la frivole ; il continuera à y vivre avec Jed, son amant, en essayant de trouver un sens à son travail d’enseignant : « c’était à eux de devenir ce qu’ils imaginaient ». Lui et la fille de June, précoce à 13 ans, poursuivent la tradition positive des Talley, l’individualisme rebelle qu’incarnent Lottie (que nous ne rencontrerons que dans la troisième pièce) et Sally, excentrique pleine d’allant qui promène les cendres de son mari défunt dans la campagne qu’il aimait.
La romance naissante de Sally et Matt en 1944, le jour de l’indépendance : tel est le sujet de la pièce suivante : Talley’s Folly (1979). Il s’agit bel et bien d’une romance, celle de deux inadaptés pleins de charme qui ont le bonheur de se trouver l’un l’autre. Contrairement à son habitude, Wilson insiste volontairement sur ce côté romantique. Mais Matt Friedman, que nous accompagnons tandis qu’il séduit la vulnérable Sally nous donne un bref aperçu des profondeurs : « Il y a là une maison sur la colline, une famille qui n’est pas en paix mais en grave danger de prospérité. Et dans cette maison, il y a une fille qui met sa famille très mal à l’aise : elle se souvient de ce vieil espoir, met en cause la nouvelle fortune ; ce regard-là se fait rare aujourd’hui ».
Ces profondeurs, c’est A Tale Told (1979) qui les révèle. La pièce se passe dans la maison sur la colline, le soir où Sally s’enfuit avec Matt. Le clan Talley, mené par un patriarche irascible qui a pour devise « prévoir pour agir » n’a pas la méchanceté mélodramatique des « petits renards » de Lilian Hel man ; même dans les comportements vénaux, Wilson recherche la dimension humaine. Mais face aux troubles économiques qui pèsent sur la fortune des Talley, leur vénalité est incontestable. Voués à l’éthique américaine de la réussite matérielle, bigots et sexuellement hypocrites, les Talley se battent pour leur place au soleil capitaliste. Sachant ce qui a lieu dans la pièce qui fait suite chronologiquement, nous sommes mieux à même d’apprécier cette lutte — Wilson célèbre le fait que Sally restaure la tradition de dissidence, qui transcende celle d’avidité. « Faut qu’ils en aient un à chaque génération », un qui garde le vieil espoir, met en cause la nouvelle fortune et retrouve un héritage.

