Doublages, la trace de trois saisons

Doublages, la trace de trois saisons

Le 27 Avr 1892

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On peut par­ler d’un spec­ta­cle, juger de l’aspect « achevé » d’une recherche qui se cristallise là, dans un temps et un espace pré­cis : la représen­ta­tion, cette con­trac­tion du temps, cette col­li­sion de formes sur un plateau et là, devant, peut-être, cette col­li­sion d’émotions, d’impressions…

Il y a à témoign­er d’un moment reçu et puis témoign­er d’une autre durée, d’un temps de créa­tion. Avoir une mémoire indépen­dante de la trace lais­sée par le spec­ta­cle, si tant est que la représen­ta­tion ne rend compte que d’une par­tie de la recherche. C’est bien la règle du jeu : le jeu de la perte, de l’aléatoire.
La représen­ta­tion, c’est le deuil superbe de mille univers tra­ver­sés et atom­isés au prof­it d’un seul, sou­verain. C’est tous ces spec­ta­cles pos­si­bles qui s’effacent devant l’urgence de l’unique.

Invitée à « cou­vrir le voy­age » et non l’événement, le souter­rain et non le spec­tac­u­laire, voilà des bribes de ce car­net de bord : un morceau de vie partagée.

Hiv­er 80 : Ecrire autour du « banal »

Une lignée de femmes au des­tin ordi­naire.
Louise, 60 ans, fait avec une appli­ca­tion forcenée, le réc­it de sa vie. Une vie « banale », une série de petits drames et de petites joies qui ponctuent le vide du dedans et les événe­ments du dehors à peine effleurés : la guerre, les grèves de 61 etc. Trag­ique d’une femme qui ne retient de sa vie que les infimes détails, des anec­dotes, des trans­parences sur lesquelles elle sem­ble fondée et qui la devan­cent tou­jours.
La voilà à 15 ans (« je n’ai pas de sou­venirs d’enfance ») déjà han­tée par l’image de sa mère, cette mère belle, séduisante et légère qui la pour­suiv­ra toute sa vie.
Et puis, sa pre­mière nuit d’amour après ce petit bal qui « sent la tran­spi­ra­tion et la bière » ou un beau mar­lou danse « une cig­a­rette coincée dans le coin droit de la bouche ».
La guerre les arrache. Il part, elle s’enfuit pour l’attendre.
A la Libéra­tion ils se retrou­vent. La guerre a effacé un peu de l’enfance, le mariage va faire le reste. La nuit d’amour à l’Hôtel Yvette est loin. Le bel amant devient un triste mari. Un enfant naît et grandit dans l’indifférence ; le reste on pour­rait presque le devin­er en regar­dant nos albums de famille si ressem­blants…

Enroulé autour de ce réc­it, de cette mémoire « pop­u­laire », le réc­it heurté, con­vul­sif d’une autre mémoire, celle de la fille, 30 ans, qui ne peut livr­er d’elle qu’une nuit, un instant, son drame à elle, démesuré, son égare­ment devant le départ de l’homme qu’elle aime et devant ce devenir soli­taire si dif­file à inven­ter… Se per­dre une nuit dans les étour­disse­ments de la fuite, l’abandon sans cesse ressas­sé, la dérive dans les trous noirs, ces pièges de la nuit et de la mémoire, ces chocs suc­ces­sifs dont on ne sait jamais s’ils vous entraî­nent vers la mort ou s’ils vous décou­vrent, dans un éclair d’aube, une autre vie…

Ces deux réc­its sont apparem­ment étrangers l’un à l’autre et cepen­dant con­stam­ment mêlés, enlacés. On dirait qu’ils con­versent mais ce n’est qu’une illu­sion vio­lente, deux pôles de soli­tude qui se frô­lent et s’électrisent par moments : acci­dents de lan­gage, hasards du jeu de ces deux mémoires qui coïn­ci­dent étrange­ment dans leur pré­cip­i­ta­tion à se dévers­er, dans l’excitation à inven­ter un réc­it fan­tas­ma­tique, out­ré, comme un rêve éveil­lé…
La toute fin seule­ment les réu­ni­ra sur le même désir purifi­ca­teur, vision­naire : « je me vois marcher sur la mer de glace (Louise)» « enten­dre mes pas sur la neige » (Bernadette), désir enfan­tin ou désir de mort ou peut-être les deux con­fon­dus en un seul désir de dis­paraître (par­tir ou mourir), retourn­er à la case départ, être petite, un point minus­cule sur le désert blanc…

Pas de signes vis­i­bles de théâ­tral­ité, ni de par­ti pris de mise en scène, si ce n’est la musi­cal­ité elle-même de l’écriture (deux voix), son rythme et sa con­struc­tion (une ouver­ture, trois mou­ve­ments) qui ren­dent alors évi­dent la présence dans le spec­ta­cle d’une « autre » musique. Jean-Paul Wen­zel entend déjà deux instru­ments : une con­tre­basse et un saxo pour élargir le champ sonore du texte et lui apporter d’autres « couleurs» ; intro­duire une autre écri­t­ure indépen­dante la voilà qui ripe sur le réel, ric­oche sur les fan­tasmes, l’imaginaire et revient à notre émo­tion, nos sen­sa­tions présentes, éton­nam­ment remod­elée par l’image idéal­isée ou drama­tisée que l’on se fait de notre passé.

Le temps

Le temps de créa­tion du spec­ta­cle s’est fait en deux étapes :
L’une, som­maire, devait en trac­er les gros traits, en don­ner les bases après 5 semaines de répéti­tions et une seule représen­ta­tion aux Ren­con­tres annuelles d’Hérisson (Alli­er) en Juil­let.
L’autre étape, plus élaborée, aurait lieu au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis en Octo­bre après 5 semaines de répéti­tion.

Héris­son, Héris­son, deux min­utes d’arrêt

Début du print­emps :

Wen­zel et Lom­bard (déco­ra­teur) rodent dans les rues et les alen­tours du vil­lage à la recherche d’un lieu.
Der­rière une bar­rière de ronces, au fond d’une ruelle au bord de l’Aumance, ils tombent en arrêt devant la sil­hou­ette d’une mai­son en brique rouge inachevée dont la con­struc­tion avait dû être stop­pée nette pour de mys­térieuses raisons il y a sans doute plusieurs années. Les herbes hautes ont envahi l’intérieur mais les murs résis­tent à l’érosion du temps et gar­dent leur aspect « vieux-neuf ». Pas de toit mais des encadrements de portes et de fenêtres bien découpés dans la brique. Pas de mai­son mais juste une idée, un dessin, des frag­ments… frag­ments de… l’idée fait son chemin.
Frag­ments d’un univers famil­ial per­du, aban­don­né, frag­ments d’une mémoire, d’un drame qui se serait figé là, qui aurait fos­sil­isé le présent et rayé l’avenir d’un seul coup, comme une coulée de lave.
Ce décor chargé d’histoire, de drame prob­a­ble en pointil­lé, cette con­struc­tion à ciel ouvert, ces morceaux de réel dans un ensem­ble abstrait, coïn­cidaient étrange­ment à l’écriture de ces deux mémoires tan­tôt floues, tan­tôt pré­cis­es et détail­lées, presque hyper­réal­istes. Il entraî­nait l’imaginaire vers les mêmes zones : l’opacité et la net­teté, les cadrages et les lignes de fuite, les appari­tions et dis­pari­tions.

En revanche sa sit­u­a­tion impo­sait une seule pos­si­bil­ité de jeu frontal et l’utilisation d’une seule façade de la mai­son (2 encadrements de fenêtre et une porte). Plus tard on allait ajouter trois prat­i­ca­bles à l’intérieur de la mai­son pour avoir sinon une pro­fondeur, du moins une ver­ti­cal­ité.

Print­emps

Il s’agit de tailler en cinq semaines un par­ti pris brut et de le traiter en fonc­tion d’un lieu.
Dès les pre­mières « notes », Andrée Tain­sy (Louise) s’adresse au pub­lic. « Mon vrai nom est Berg­er, Louise Berg­er », comme une comé­di­enne qui s’arrêterait de jouer et révélerait sa véri­ta­ble iden­tité, sa « vraie » vie…
«8 h du soir, il tarde…» la sec­onde voix vient de der­rière invis­i­ble et ten­due, comme prostrée dans la peur et traquée dans le silence. « 8 h 27. Il ne ren­tr­era plus ». Elle appa­raît bru­tale­ment dans l’en­cadrement d’une porte. La couleur des deux réc­its est don­née. Celui de Louise sera large et ouvert sur le pub­lic. Celui de Bernadette vien­dra sans cesse se cogn­er con­tre sa pro­pre impos­si­bil­ité à émerg­er du drame (dou­blée encore de la dif­fi­culté pour la comé­di­enne, Mar­tine Scham­bach­er, à trou­ver une dis­tance dans ce texte grif­fé).

Les musi­ciens, eux, regar­dent, écoutent, relisent le texte, se lais­sent envahir, par­tent dans leur coin « traiter cette matière », font des impros, tor­dent les sons et con­tour­nent déjà quelques univers qu’ils vien­nent injecter dans les répéti­tions.
Très vite appa­rais­sent deux sortes de moments musi­caux :
D’une part des « dia­logues », con­tre­dis­ant, accen­tu­ant, heur­tant celui des deux femmes et puis les « quatuor », ces tis­sus sonores où la musique s’inscrit entre les mots, se grave dans les souf­fles, fait jail­lir une autre vio­lence, donne à l’instant une dimen­sion cos­mique, fan­tas­ma­tique, un éclat aigu de con­science, une rayure dans le réc­it… Il restait à créer l’équivalence dans l’image.

Etre qua­tre dans l’univers visuel et sonore, ce fut vite une autre inter­ro­ga­tion. Com­ment les musi­ciens pou­vaient-ils exis­ter physique­ment sur scène sans que leur représen­ta­tion soit en-deça du principe musi­cal act­if qu’ils pro­po­saient, sans non plus que leur présence sur­charge le jeu des comé­di­ennes, le rende con­fus.

Le décor et la nuit d’Hérisson impo­saient un type de mise en scène basé sur les appari­tions et dis­pari­tions, le dehors et le dedans, le vis­i­ble et l’invisible. Le déplace­ment des musi­ciens suiv­rait ces principes. Leur présence serait ellip­tique : un homme (le sax­o­phon­iste) peut-être l’image de ces hommes qui hantent l’univers men­tal de ces deux femmes… Une femme (la con­tre­bassiste), peut-être cette mère qui dévore la tête de Louise depuis l’enfance ; ou bien la « vamp » que Bernadette rêve d’être en souri­ant… enfin peut-être, cette image de moder­nité et de séduc­tion qu’elles ne seront ni l’une ni l’autre, Pénélopes d’un autre temps, pris­on­nières de sen­sa­tions con­stam­ment saignées…
Pas de sym­bol­isme appuyé mais des images à peine effleurées en fil­igrane au réc­it et au corps des deux comé­di­ennes.
Images que les éclairages vien­dront saisir dans la nuit ; des lumières découpées selon une géométrie pré­cise : celle de l’ombre, du silence, des murs en brique. Morceaux de clarté sai­sis­sant des bribes de mémoire, de corps, des frag­ments de musique… une lumière qui a, elle aus­si, sa pro­pre per­cep­tion du temps, des cadrages, des flous…

La nuit promet d’être belle… elle le sera.

Au lende­main d’Hérisson, ce qui sem­ble gag­né c’est le par­ti pris du spec­ta­cle où plusieurs formes « dia­loguent » ensem­ble sans qu’aucune ne soit assu­jet­tie à l’autre.

Cet été-là

Au cours de l’été il faut repenser un décor pour Saint-Denis. Wen­zel et Lom­bard écar­tent défini­tive­ment la toute pre­mière idée : un pic enneigé, une éten­due de glace, un désert blanc où les deux femmes seraient là, por­tant cha­cune dans une valise des objets du passé…
La mai­son en con­struc­tion de Héris­son résiste à toute autre ten­ta­tion. Il faut repar­tir de cette idée. Fin juil­let, Lom­bard présente une maque­tte : la sil­hou­ette de la mai­son mais cette fois en tôle ajourée. Le jeu des éclairages sur la tôle lui don­nera un aspect tan­tôt trans­par­ent tan­tôt opaque.
Wen­zel cassera l’horizontalité trop con­traig­nante de la façade et la fera légère­ment piv­ot­er de telle sorte que l’ensemble appa­raisse comme la proue d’un navire.

Ce dis­posi­tif implique d’ores et déjà une mise en scène totale­ment dif­férente basée non plus sur les dis­pari­tions et appari­tions mais sur une tra­jec­toire, un par­cours vis­i­ble un peu comme dans un labyrinthe trans­par­ent, parsemé d’objets en série (géra­ni­ums, cra­vates d’hommes, vête­ments d’enfants, cin­tres vides, etc.) en quelque sorte une choré­gra­phie dans laque­lle les musi­ciens seraient con­stam­ment inscrits et représen­teraient d’une manière plus affir­mée et plus con­stante, l’imaginaire des deux per­son­nages.

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27 Avr 1892 — On peut parler d’un spectacle, juger de l’aspect « achevé » d’une recherche qui se cristallise là, dans un temps…

On peut par­ler d’un spec­ta­cle, juger de l’aspect « achevé » d’une recherche qui se cristallise là, dans un temps et un espace pré­cis : la représen­ta­tion, cette con­trac­tion du temps, cette col­li­sion de formes…

Par Arlette Namiand
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