Gérald Vinckenbosch : Quand un chef d’orchestre reçoit la partition d’une oeuvre nouvelle comme La passion de Gilles de Philippe Boesmans, comment fait-il pour s’y retrouver ?

Pierre Bartholomée : Cela se déroule en plusieurs étapes. Il y a tout d’abord un premier contact assez global, une impression visuelle relative au graphisme qui permet de se rendre compte assez rapidement du caractère limpide, surchargé ou très ompliqué d’une oeuvre.
Après avoir feuilleté l’ensemble de la partition, je tâche d’y discerner des ensembles cohérents ; dès que j’en ai délimité quelques uns, j’essaie de voir comment ils sont articulés, quelles sont les fondations par exemple sur le plan de l’harmonie …
C’est ainsi que j’ai été amené à découvrir certains procédés d’écriture qui m’ont servi en quelque sorte de guides pour le reste de la partition. Bien sûr, les conclusions que j’ai tirées à ce moment-là ont pu être révisées plus tard, à la suite d’un examen plus approfondi de l’oeuvre, mais cette première approche m’a néanmoins permis de trouver quelques clés pour me frayer un chemin à travers cet opéra terriblement riche et complexe. Très vite, avant même d’avoir procédé à une analyse complète de la structure de la pièce que le compositeur n’avait d’ailleurs pas encore terminée, j’ai eu l’impression de me trouver devant une production avant tout théâtrale. Certains procédés typiques du théâtre étaient déjà identifiables dans le seul premier acte, sans qu’il y ait le moins du monde un reniement du compositeur par rapport à sa manière habituelle, à son style et aux idées musicales qui caractérisent ses oeuvres non dramatiques. Je pense par exemple à la façon dont le texte de Pierre Mertens est traité, dans un esprit post-wagnérien ou poststraussien, c’est-à-dire sous forme de mélodie continue, d’enchaînements perpétuels d’ariosos et de récitatifs. La musique fait au fond une série de gestes autour des mots, autour des phrases, de manière à les mettre en scène, se rattachant par là à une certaine tradition lyrique du 19ème siècle. Dès que j’ai fait cette constatation, j’ai su que je pouvais développer mon travail à partir du texte. J’ai donc examiné la prosodie, la façon dont chaque mot était éclairé par la musique. Je me suis aperçu qu’en juxtaposant cette approche littéraire avec l’approche purement musicale qui avait constitué ma première démarche évoquée précédemment, je tombais sur des coïncidences qui n’étaient évidemment pas le fait du hasard. J’ai trouvé là en quelque sorte une confirmation de la validité de ma méthode analytique.
G.V.: A partir de cette constatation vous pouviez vous dire également que la musique allait épouser les différences de caractère des protagonistes de l’histoire …
P.B.: Exactement. On ne peut néanmoins pas parler de synchronisation car il arrive aussi que la musique annonce ce qui n’arrivera que plus tard ou rappelle des événements passés, en conséêluence de quoi j’ai pu du reste étendre mon travail à l’ensemble de l’oeuvre pour y trouver non plus des petits ensembles homogènes mais bien des structures globales. J’ai pris alors conscience d’une véritable évolution de la composition tout au long de l’opéra, dont chaque acte diffère profondément des deux autres par sa couleur musicale. Le troisième acte par exemple se caractérise par une lenteur solennelle, une gravité dépouillée qui convient très bien à une scène de tribunal avec ses juges et ses inquisiteurs. Le premier par contre, nous plonge brutalement dans la guerre avec une musique beaucoup plus touffue, beaucoup plus complexe … Quant au deuxième acte, c’est celui des conflits internes de Gilles. L’ensemble de la partition, avec ses trois parties bien différenciées, dessine une courbe allant de la complexité vers la simplicité.
G.V.: Vous parliez de postwagnérisme ; y‑a-il dans La passion de Gilles ‚un recours au leitmotiv ?
P.B.: On y trouve effectivement des cellules unificatrices comme la quarte triton, qui a ici valeur de symbole puisque c’est le fameux diabolus in musica, l’intervalle interdit du Moyen Age … Remarquez que ce n’est pas le « blason » d’une personne précise au sein de l’oeuvre comme chez Wagner, mais plutôt le motif essentiel de l’opéra lui-même. On le retrouve partout, évident ou dissimulé : dès que Jeanne évoque Gilles il est là, dès que Gilles parle du diable il est là ; il est là avec Minguet, il est là avec Prelati… Je pense néanmoins que c’est le seul motif proprement dit. Par contre j’ai découvert par mon travail sur le texte qu’il y avait des caractéristiques stylistiques liées aux personnages. On peut dire que certains des protagonistes ont vraiment « leur » type de musique ; prenez l’alchimiste Prelati au deuxième acte, il est entouré d’un halo orchestral tout à fait particulier : une sorte d’orchestre de chambre avec des rythmes nerveux et saccadés allant de pair avec un style vocal jouant sur des registres comme le falsetto etc. Là c’est véritablement ce qu’on peut appeler la théâtralisation d’une musique. Minguet, le page, sera par contre aisément identifiable par sa musique très polyphonique confiée surtout aux cordes.
G.V.: En somme le principe du leitmotiv, du motif conducteur, est élargi à la notion du style conducteur …
P.B.: Oui, mais sans tomber dans un systématisme trop simple. Il y a parfois interchangeabilité, quand par exemple un personnage mime l’autre ou le tourne en dérision. La fausse Jeanne est à cet égard assez typique ; elle caricature la vraie Jeanne dont les exploits vocaux du premier acte évoquaient très bien les exploits guerriers, alors que dans le deuxième acte il ne reste plus qu’une virtuosité creuse et artificielle correspondant admirablement à une situation d’imposture.
G.V.: Et Gilles ?
P.B.: Je dirais que Gilles passe par tous les stades, tous les registres. Il n’est pas enfermé dans un style car c’est l’opéra entier qui devient en quelque sorte son style.
G.V.: Dans le cas de La passion de Gilles votre travail a dû, je crois, tenir compte d’un élément fort problématique : la présence d’un metteur en scène rompu à la discipline théâtrale mais non à la lecture d’une partition !
P.B.: Cela a été sans doute une de nos conditions de travail les plus insolites, mais finalement je crois que les conséquences en auront été bénéfiques pour nous deux … et pour l’opéra. J’ai été en effet forcé de pousser encore plus loin ma compréhension de la musique dans toutes ses implications théâtrales, afin de fournir à Daniel Mesguich un maximum d’indications lui permettant de travailler sa mise en scène. C’est ainsi que j’ai découvert dans cette partition des tas de symboles, des tas de descriptions par delà la musique « pure » : des flûtes deviennent des oiseaux, des traits aux cordes rappellent une tempête, un accord grave de deux trombones et d’un tuba revêt un sens nouveau quand on constate qu’au même moment le livret nous parle d’une vallée, et ainsi de suite. Tout ceci m’a permis de « traduire » en quelque sorte la partition pour la rendre lisible à un non-musicien, mais par la force des choses cela m’a aussi amené à mettre davantage en relief l’aspect proprement dramatique de cette Passion.
G.V.: Nous avons parlé jusqu’à présent de l’oeuvre et du chef, mais pas encore de son orchestre. Or il y a là, me semble-t-il, une dimension humaine bien particulière quand il s’agit de musique contemporaine, car il vous faut convaincre vos musiciens de la beauté de l’oeuvre pour les inciter à fournir un travail très ardu …



