Dire la légende du siècle, en chanter l’utopie…

Dire la légende du siècle, en chanter l’utopie…

Entretien avec Georges Aperghis

Le 19 Mar 1983
Christian Buttard dans Self-Instantanées de Georges Aperghis, 1981, Atem, Bagnolet . Photo Enguerand
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L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives ThéâtralesL'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
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D’une pièce de théâtre pub­liée mais non jouée va naître un opéra, comme si le poème avait atten­du une musique qu’il con­te­nait déjà pour don­ner vie au verbe. L’écharpe rouge fut d’abord prose sans musique ‑pub­liée en 1979 chez Maspéromême si Alain Badiou, son auteur, l’appelle un « romanopéra ». Roman par l’enchevêtrement des des­tinées invidu­elles engluées dans le con­flit du monde : un frère, une soeur,. amoureux écartelés par leur engage­ment poli­tique, revivent dans un pays imag­i­naire l’histoire con­tem­po­raine du marx­isme. Conçu comme une grande fresque de l’utopie com­mu­niste épou­sant volon­taire­ment le sché­ma claudelien du Souli­er de satin, L’écharpe rouge a déjà l’étoffe d’un opéra. Il emprunte au mod­èle ver­di­en sa struc­ture en airs, réc­i­tat­ifs et choeurs pour traduire la con­science col­lec­tive. Alain Badiou a accep­té, à la demande d’Antoine Vitez et de Georges Aperghis, de « couper par l’intérieur » dans ce qui leur sem­blait déjà être :«le livret d’un opéra rêvé ». Intime­ment con­va­in­cu que l’art lyrique reste l’idéal con­cen­tré de toutes les dis­ci­plines artis­tiques de l’occident ; mal­gré les aléas de la créa­tion con­tem­po­raine, Badiou se sou­vient des réus­sites de Lui­gi Nono et de Lui­gi Dal­lapic­co­la, approchant pour lui les visions du monde sus­citées par Mozart et Wag­n­er dans La flûte enchan­tée et Par­si­fal, preuves exem­plaires du lien organique sub­sis­tant entre théâtre, opéra et mes­sage philosophique. Copro­duit par l’Opéra de Lyon, où il sera créé en juin 84 et le Théâtre nation­al de Chail­lot où il sera représen­té qua­tre mois plus tard, L’écharpe rouge aura entretemps été l’invité du Fes­ti­val d’Avignon. Antoine Vitez en signe la mise en scène, et Yan­nis Kokkos les décor et cos­tumes.

Mar­cel Weiss : Georges Aperghis, est-ce d’enthousiasme qu’Alain Badiou a accep­té cette mise en musique de son texte ?

Georges Aperghis : Au départ, il craig­nait que l’une masque l’autre. Mais je l’ai vite ras­suré en affir­mant ma volon­té que le texte soit inté­grale­ment com­pris. La musique ne prend son sens qu’en fonc­tion de sa sit­u­a­tion envers le texte et les per­son­nages. D’où une très grande sim­plic­ité visant à retrou­ver l’essentiel, la pureté des formes sur­gies au début de l’opéra. Par exem­ple, nom­bre d’airs seront traités a capel­la, sans aucun accom­pa­g­ne­ment. La par­ti­tion fera appel à quinze chanteurs et à cinq musi­ciens ‑présents sur scène- les trois per­cus­sion­nistes du Trio Le Cer­cle et deux pianistes, Claude Lavoix et Jay Got­tlieb.

M.W.: Vous avez exprimé l’intention, je crois bien, de priv­ilégi­er par le lyrisme les débats poli­tiques au détri­ment des pas­sions amoureuses …

G.A : En fait, les pas­sions indi­vidu­elles sont ancrées très forte­ment dans un con­texte poli­tique ‑puisqûe les pro­tag­o­nistes s’affrontent par leurs options per­son­nelles- et elles sont déjà portées par le lyrisme du texte : il est inutile que la musique vienne faire pléonasme. Au con­traire, pour don­ner vie aux réu­nions poli­tiques, dans les cel­lules ou au Comité Cen­tral, pour représen­ter ceux qui sont con­damnés à un lan­gage quo­ti­di­en, aus­si bien les flics que les immi­grés, la musique adoptera les formes archaïques de l’opéra tra­di­tion­nel et les fera appa­raître, comme autant de lutins, de nymphes ou de filles-fleurs. Car tout ce monde me sem­ble plus appartenir à l’imaginaire qu’à la réal­ité. Depuis que je tra­vaille sur la par­ti­tion, la dis­tance entre la réal­ité de ces luttes poli­tiques et ma con­science n’a cessé de grandir. Mal­gré la force du texte qui s’attache à des faits très pré­cis, j’ai l’impression d’entendre par­ler de per­son­nes que j’ai très bien con­nues et pour­tant cela me sem­ble relever de l’imaginaire. Comme dans L’île mys­térieuse où Jules Verne nous racon­te le mythe de colons réin­ven­tant la société indus­trielle, ici dix per­son­nages réin­ven­tent les con­flits, les désirs poli­tiques et amoureux tels que vous les enten­dez quo­ti­di­en­nement nar­rés sur les ondes. A force, il vous sem­ble que tout cela s’est passé il y a fort longtemps et vous ne réagis­sez plus : c’est devenu de l’ordre du mythe. L’écharpe rouge nous par­le d’un aujourd’hui qui se passerait il y a plusieurs siè­cles. La dis­tance donne une for­mi­da­ble lib­erté pour traiter le sujet. Le Prési­dent Mao, par exem­ple, devient un Saras­tro envelop­pé d’éclairs et de nuées. Et il suf­fit de faire chanter le Comité Cen­tral pour que cela prenne l’allure d’une messe, d’une grande liturgie de la Révo­lu­tion et de la Lib­erté !

M.W.: Est-ce dire qu’il s’agit d’une oeu­vre à thèse ? Quel rôle la musique devrait y jouer ?

G.A : Ce n’est en aucune façon un opéra mil­i­tant, même s’il représente la vision d’un ancien mil­i­tant qui racon­te à sa façon ce qu’il a vécu, en faisant la part du rêve et de l’utopie. Nous voulions mon­tr­er que nous nous trou­vons à un moment de tran­si­tion : à court terme, c’est la fin d’un grand mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, mais à long terme c’est peutêtre l’annonce d’un autre pos­si­ble et par con­séquent une rai­son de rester opti­miste. En con­clu­sion, le texte ne prend pas par­ti, il présage une attente après avoir pro­posé une recon­struc­tion du monde à par­tir de nos mythes quo­ti­di­ens, comme le ferait un enfant d’un jeu de cubes naïf et utopique. D’ailleurs Antoine Vitez appelle Alain Badiou « un enfant amoureux de cartes et d’estampes ». Pour moi, le tra­vail sur L’écharpe rouge est une manière d’en finir avec une forme sur laque­lle j’ai beau­coup médité depuis dix ans. J’ai envie main­tenant de fon­dre ensem­ble mon tra­vail sur le chant avec celui, plus pro­pre­ment théâ­tral, mené dans le cadre de !’Ate­lier Théâtre et Musique de Bag­no­let, de trou­ver le point de fusion entre ces deux voies par­al­lèles.

M.W.: Vous avez écrit, en effet, à la fois des opéras — citons Pan­de­mo­ni­um, Jacques le Fatal­iste, His­toire de loups, et Je vous dis que je suis mort ‑et des pièces de théâtre musi­cal notam­ment La Bouteille à la mer, Self-Instan­ta­nés, et Société adoucie, créée en novem­bre dernier. Existe-t-il une dif­férence fon­da­men­tale entre ces deux dis­ci­plines ?

Société adoucie
de Georges Aperghis
Société adoucie de Georges Aperghis

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