En écoutant Leontyne Price, le 9 avril 1981

En écoutant Leontyne Price, le 9 avril 1981

Fragment extrait d’un roman inédit.

Le 17 Mar 1983

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Elle est entrée l’une des pre­mières dans l’amphithéâtre mauve. La timid­ité, sans doute. La crainte de ne pas aus­sitôt repér­er sa place et d’avoir à déranger des spec­ta­teurs déjà assis. Ellen’ est jamais arrivée en retard où que ce fût. Elle est tou­jours arrivée trop tôt partout. Ou bien elle n’arrivait tout sim­ple­ment pas. Elle vit un grand et douloureux tumulte. Le jour de son arrivée ici, elle croy­ait tout com­pren­dre. C’était éprou­vant, elle se retrou­vait au cen­tre d’une immense toile, immergée dans une cacoph­o­nie d’informations divers­es, mais en écho de chaque infor­ma­tion, elle répondait par une intu­ition pro­pre : tout était incroy­able­ment mul­ti­ple et com­plexe, mais rien n’était inin­tel­li­gi­ble. Autour d’elle, il y avait un chaos, mais au moins elle en avait une vue d’ensemble, panoramique. L’auditoire se rem­plit petit à petit dans une pénom­bre guimauve, de gens incroy­able­ment dif­férents les uns des autres, jeunes et vieux, en tenue de soirée ou en T‑shirt, sans répon­dre à aucun critère de sélec­tion : tout ce qui les réu­nit ici, ce soir, c’est une diva noire, une négresse super­star, dont une biogra­phie som­maire résume la car­rière dans le pro­gramme, en même temps qu’on souligne le réper­toire incroy­able­ment éten­du de l’artiste. On ne pré­cise pas son âge, par déférence sans doute : elle doit avoir moins d’avenir que de passé, Leon­tyne Price, ce nom si sou­vent enten­du, depuis si longtemps déjà, elle pour­rait bien avoir l’âge même d’Anne-Marie Strauss-Vidal dont elle a accom­pa­g­né, de loin, en par­al­lèle, la vie, l’errance, comme d’autres : Christa Lud­wig, Joan Suther­land, Grace Bum­bry, Stich-Ran­dall ( est-ce bien la même généra­tion?), elle doit avoir comme Anne-Marie Strauss-Vidal un cer­tain âge et même un âge cer­tain, un âge canon­ique, mais elle doit avoir, comme Anne-Marie Strauss-Vidal, encore, de beaux restes puisque, pour elle, dans un audi­to­ri­um de Floride, ils sont venus, en blue-jeans ou dans des cos­tumes vert per­ro­quet, bleu élec­trique, rose bon­bon, ils se pressent, oui elle doit encore tenir la dis­tance, Leon­tyne, elle doit rap­pel­er plus et mieux que de bons sou­venirs d’autrefois, elle accède à ce moment de grâce où, d’avoir été, ne vous empêche pas d’être, encore, où au tal­ent sou­verain d’aujourd’hui s’ajoute seule­ment le sou­venir d’un tal­ent plus écla­tant encore, naguère, il y a longtemps ? Oui, il y a déjà si longtemps, quelle endurance, elle tra­verse un demi-siè­cle, cette femme, tran­quille­ment, avec une belle assur­ance, comme si de rien n’était, elle a ent­hou­si­as­mé les mères et elle va encore épa­ter leurs fils, impétueuse, irré­ductible, invul­nérable, inex­tin­guible et osons-le dire : increvable … : pour cela, aus­si, il faut se pré­par­er à s’émouvoir, et d’autant mieux qu’elle est naturelle­ment émo­tive, Anne- Marie Strauss-Vidal, même si, depuis un certair1 temps, à Nicosie, Ankara, Lavalette, elle avait ten­dance à l’oublier, et que tout ici con­court à aigu­is­er, à exac­er­ber ses émo­tions. Au début elle était au cen­tre d’une immense toile mais elle en avait une vue d’ensemble, panoramique. Après elle a voulu tir­er les fils l’un après l’autre, agir avec méth­ode, et elle a per­du le fil, juste­ment, elle ne sait plus où ni quand. Elle a cru qu’elle renouait avec une logique. C’était une illu­sion. C’était un piège. Elle a voulu tra­vailler dans le détail et elle a per­du de vue l’ensemble de la com­po­si­tion. Dès qu’elle occu­pait une case, elle ne voy­ait plus l’échiquier. Elle se réjouis­sait d’investir une por­tion de ter­rain et ne dis­tin­guait plus l’horizon. Elle a pré­sumé qu’elle pour­rait ain­si men­er tran­quille­ment sa petite enquête pépère et puis tout lui a échap­pé, ou plus exacte­ment tout est ren­tré dans l’ordre, touts’ est nor­mal­isé : elle ne s’est plus trou­vée en butte qu’à un fait divers banal. Elle pen­sait pro­gress­er, elle accu­mu­lait des infor­ma­tions, des pièces à con­vic­tion qui, bien­tôt, se nive­laient, ne lui appre­naient plus rien, qui n’éclairaient qu’un con­texte dont elle n’avait que faire, alors que, sans s’en ren­dre compte, les per­spec­tives que tout cela eût dû ouvrir, se dérobaient à elle, rec­u­laient comme un mirage. Alors qu’au début elle croy­ait tout pressen­tir, elle se four­voy­ait déjà, elle a aus­sitôt fait fausse route. Elle a cru, un instant, que les vio­lons s’accordaient, pour prélud­er au con­cert. Est-elle dis­traite, est-elle étour­die. Il n’y a là qu’un piano, un quart-queue banal qu’on a poussé jusqu’au milieu de l’estrade. Il ne faut pas con­fon­dre con­cert et réc­i­tal. La chanteuse va seule­ment dia­loguer durant une heure et demie avec un accom­pa­g­na­teur. Un jeune homme roux vient de dépos­er sur le lutrin la pre­mière par­ti­tion, celle du réc­i­tatif et de l’aria de Cléopâtre dans Jules César, de Han­del, bien­tôt il va entr­er le pre­mier en scène, l’humble com­plice, il va chercher le la, elle va entr­er ensuite et recueil­lir tous les applaud­isse­ments, ils auront un pre­mier regard d’intelligence, de con­nivence, depuis le temps qu’ils se par­lent ain­si par les yeux à tra­vers tous les Etats con­fédérés, ils doivent faire le tour du pays avec le même réper­toire : Han­del, Puc­ci­ni ( « Un bel di », tiré de Madame But­ter­fly et « Vis­si d’arte », de la Tosca), qua­tre Améri­cains : Joseph Marx, Lee Hoi­by, Ned Rorem, et Celins Dougher­ty, pour finir par une poignée de negro spir­i­tu­al sa rrangés par Roland Hayes et Hall John­son, quel pot-pour­ri, quel savant équili­bre pour réc­on­cili­er tous les publics : serait-elle oppor­tuniste, Leon­tyne ? Son cur­ricu­lum vitae imprimé sur papi­er mauve, dans le pro­gramme, mauve comme la peluche des fau­teuils et le crépi des murs et le pla­fond en pente, tout est mauve décidé­ment à l’ Audi­to­ri­umVan Wezel rap­pelle que Miss Price a été la pre­mière étoile du spec­ta­cle à recevoir la médaille civique de pre­mière classe et à don­ner un réc­i­tal à la Mai­son Blanche, à assis­ter à la sig­na­ture du traité de paix israé­lo-égyp­tien, ain­si qu’à la céré­monie d’intronisation du Pape Jean Paul II, ou à dîn­er avec la Reine Elis­a­beth et le duc d’Edimburg … C’est éton­nant, ce pal­marès n’évoque que céré­monies et déco­ra­tions mais ne rap­pelle ni con­certs ni discogra­phie. La per­le noire reçue à la Mai­son Blanche : Miss Price serait-elle l’une de ces « bonnes négress­es » que l’Amérique récupère à son prof­it, de temps à autre, comme l’exception qui con­firme la règle ? Mais pourquoi a‑t-elle l’esprit si mal tourné, Anne- Marie Strauss-Vidal, de quel droit nour­rit-elle tant de préjugés, subite­ment, à l’égard de ce qui l’entoure ? De mesquines préven­tions de femme de diplo­mate européenne tout juste débar­quée au Nou­veau Monde : elle n’aime pas ressem­bler soudain à cette car­i­ca­ture d’elle-même. C’est parce que j’ai été pos­sédée … , pense-t-elle, songeant avec ran­cune à son entre­vue de la veille avec Bar­bara. Oui, elle m’a bien eue, la Mid­dle­ton ! D’où lui vient donc ce sen­ti­ment qu’elle sait para­noïaque­ment injuste et qui recou­vre cepen­dant une secrète vérité ? Oh ! elle con­vient volon­tiers que Bar­bara Mid­dle­ton n’y a mis aucune mal­ice … Pour­tant, elle se ressent, con­tre toute rai­son, comme quelqu’un con­damné à rechercher la vérité sur son fils, sur l’accident dont a été vic­time son fils, par­mi une mul­ti­tude de menteurs, oui, une meute de menteurs lancés à ses trouss­es, des menteurs par omis­sion, bien sûr, des menteurs qui n’auront pas à profér­er un seul men­songe parce qu’il leur suf­fi­ra de ne for­muler aucune vérité et pour­tant si, des menteurs, juste­ment, qui diraient par­fois la vérité mais alors com­ment la recon­naître?, des menteurs qui, comme dans le syl­lo­gisme fameux, diraient la vérité lorsqu’ils pré­tendraient pré­cisé­ment qu’ils mentent, et de ces menteurs acharnés con­tre elle, voués à sa perte, elle n’excluait pas son fils … D’où lui venait cette méfi­ance forcenée, cette ran­coeur imbé­cile ? Oh ! elle savait bien. Elle esti­mait qu’on ne pour­rait désor­mais que lui men­tir parce qu’elle se jugeait indigne de la vérité. Elle avait beau­coup espéré, trop atten­du de son entre­vue avec Bar­bara Mid­dle­ton. Cela devait se pass­er, dans son esprit, comme la ren­con­tre de deux mères, oui, de deux mères du même fils ( Mon Dieu, elle devait être com­plète­ment folle!) et elle avait été déçue. Elle avait cru d’abord que c’était par les répons­es de Bar­bara, par Bar­bara elle-même, et puis elle avait décou­vert, à l’audition des répons­es, qu’elle posait elle-même de mau­vais­es ques­tions, qu’elle n’était pas à la hau­teur, Anne- Marie Strauss-Vidal, qu’elle était en-dessous de tout et qu’en enten­dant pos­er des ques­tions aus­si faibles, aus­si déplacées sur ce qui était arrivé, en Amérique, à David Red­daway, on ne pou­vait que répon­dre sur un même plan, on ne pou­vait relever le débat. Finale­ment Bar­bara ne l’avait rejointe que dans cette com­mune décep­tion que celle-ci partageait avec elle, cette décep­tion qu’Anne-Marie Strauss-Vidal inspi­rait à Anne- Marie Strauss-Vidal et Bar­bara Mid­dle­ton … Ce n’était bien sûr pas irrémé­di­a­ble, il ne s’agissait que d’une occa­sion per­due, il n’importait que d’en créer d’autres, il ne s’imposait que de regag­n­er la toile, que de repar­tir à la recherche de David, le vrai David, celui qui était partout et nulle part en Amérique, celui qui avait seule­ment lais­sé ici et là des traces de son pas­sage, comme un explo­rateur men­acé de se per­dre aban­donne tout au long de sa route les dis­crets ves­tiges, les signes mys­térieux et irréfuta­bles qui attes­tent sa dérive … Et, pour com­mencer, il faudrait sous peu quit­ter Sara­so­ta, la Floride, remon­ter vers le nord, pour aller voir « ce qui s’y passe », se dis­ait-elle, avec un humour involon­taire, comme elle aurait pen­sé plutôt : « pour aller voir sije n’y suis pas … ». Durant toute la journée, elle avait, dans sa cham­bre à l’hôtel H yatt, repoussé la ten­ta­tion de par­courir fébrile­ment les feuil­lets que lui avait remis, la veille au soir, Bar­bara Mid­dle­ton, la « légataire » de son fils, comme si elle avait pressen­ti qu’elle devait d’abord faire le point, comme si elle avait craint que les quelques phras­es que son fils avait, de temps à autre, jetées sur le papi­er, risquaient au demeu­rant se dress­er entre elle et lui un nou­v­el écran de fumée. Elle avait atten­du dans ces dis­po­si­tions d’esprit l’heure du con­cert, le moment de la vérité, de la mise à mort, l’instant où une diva, pour le bon­heur de son pub­lic, s’immole en scène dans un dernier san­glot, Tosca, Travi­a­ta ou Isol­de, et il n’était pas indif­férent qu’ici, ce soir, en Amérique, ce fût une But­ter­fly, et que cette But­ter­fly fût noire. Al’ entracte, elle alla respir­er sur le per­ron. La nuit lui parut douce. On ne voy­ait plus la mer, on la dev­inait. Elle déci­da de ne pas rester pour la par­tie améri­caine du réc­i­tal de Miss Price et de ren­tr­er tout de suite à l’hôtel. En tra­ver­sant le park­ing désert, que seuls éclairaient des éclats lunaires réver­bérés par les toits des voitures, elle se dit que Leon­tyne Price devait loger au même hôtel qu’elle-même et, dans cet hôtel, au même étage, dans la suite prévue à cet effet. Elle se dit encore que, le lende­main matin, en pas­sant dans le couloir, elle risquait de la ren­con­tr­er, déesse imposante et hagarde, som­nam­bulique, jamais tout à fait rev­enue d’une noc­turne rêver­ie … A moins qu’en pas­sant devant sa suite, elle n’aperçût, par la porte entrou­verte, le corps de la diva baig­nant dans son sang par­mi les draps frois­sés … Jamais, pen­sa-t-elle, au grand jamais, jusqu’à ce jour, je n’ai eu des idées pareilles. Ou plutôt, s’avoua ‑t-elle : je me hâtais de les oubli­er. Elle crut recon­naître l’étrange sen­ti­ment que lui inspi­ra cette décou­verte : une sorte de délivrance.

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Écrit par Pierre Mertens
Né en 1939 à Brux­elles Pierre Mertens, qui fut aus­si obser­va­teur judi­ci­aire inter­na­tion­al, s’est illus­tré dans tous les...Plus d'info
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