La dramaturgie visible
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La dramaturgie visible

Le 28 Nov 1983
Gwineth Jones ( Brünnhilde) Crépuscule des Dieux, Mise en scène: Patrice Chéreau, Festival de Bayreuth
Gwineth Jones ( Brünnhilde) Crépuscule des Dieux, Mise en scène: Patrice Chéreau, Festival de Bayreuth
Gwineth Jones ( Brünnhilde) Crépuscule des Dieux, Mise en scène: Patrice Chéreau, Festival de Bayreuth
Gwineth Jones ( Brünnhilde) Crépuscule des Dieux, Mise en scène: Patrice Chéreau, Festival de Bayreuth
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L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives ThéâtralesL'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
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La pra­tique con­tem­po­raine de l’opéra a mis à mort le vieux-code opéradique, il en a fait sail­lir l’usure et l’i­nadéqua­tion à notre temps. La trans­for­ma­tion des choses pro­duit le neuf et une fois là, l’an­cien paraît encore plus loin de nous. On regarde aujour­d’hui la théâ­tral­ité fanée qui naguère encore fondait la légitim­ité de l’opéra comme une sur­vivance du siè­cle dernier. La gestuelle redon­dante du chanteur, l’anec­do­tisme scéno­graphique, la sacro-sainte loi de l’ex­pres­siv­ité avaient fait de l’opéra un art bête, c’est-à-dire abêti, un art tout entier sus­pendu à la per­for­mance de la voix, un art pour tout dire un peu fétichiste, replié sur lui-même, don­nant lieu à la célébra­tion cul­turelle plus qu’à un tra­vail de con­nais­sance.

Pour que la vie lui revi­enne, il a fal­lu procéder à une trans­fu­sion des plus sérieuses : rien de moins que le trans­fert du savoir-faire d’un art sur un art à la fois proche et autre. Au fil de leur his­toire et dans les péripéties de leur pra­tique, les hommes de théâtre s’é­taient forgé une com­pé­tence indé­ni­able, d’au­tant plus prête à être investie dans l’opéra que les deux arts avaient un max­i­mum de prox­im­ité et que la scène lyrique offrait aux met­teurs en scène le plaisir d’une vraie théâ­tral­ité à l’i­tal­i­enne.

Cette approche renou­velée de l’opéra impli­quait des hommes nou­veaux, non seule­ment des met­teurs en scène capa­bles de bris­er le car­can codé des vieilles images, mais encore des directeurs d’opéra, des chefs d’orchestre, des chanteurs sus­cep­ti­bles de met­tre en jeu toutes les forces de l’opéra jouées néan­moins selon une règle nou­velle. Elle impli­quait égale­ment le plein développe­ment d’une activ­ité rel­a­tive­ment récente, celui de la dra­maturgie.

On imag­in­erait, évidem­ment bien à tort, que la nou­velle pra­tique de l’opéra a inven­té la dra­maturgie. Si la dra­maturgie peut être définie rapi­de­ment comme un ensem­ble sig­nifi­ant qui archi­tec­ture la théâ­tral­ité, force est de recon­naître son éter­nelle présence. Elle est peut-être sim­ple­ment le nom qu’il faut don­ner à l’or­don­nance de l’écri­t­ure en tant que le sens la tra­verse. Le vieil opéra du 19ème siè­cle avait son code et sa théâ­tral­ité, il avait donc sa dra­maturgie. Le mot lui fai­sait peut-être défaut, le con­cept n’y était cer­taine­ment pas réfléchi, mais la chose indé­ni­able­ment exis­tait, dont on a pu décrire les effets comme celui d’un star sys­tem.

Dès lors qu’y a‑t-il de spé­ci­fique dans cette éclo­sion dra­maturgique actuelle ? On a sou­vent fait le con­stat que nous vivons dans un monde où rien ne peut se profér­er qui n’ait déjà été dit de mille manières et que de ces mille manières notre civil­i­sa­tion occi­den­tale s’acharne à en garder la trace. Les illu­sions de la « pre­mière fois » ne sont plus de mise. Chaque auteur sait ‑ou devrait savoir- qu’il réécrit con­stam­ment le livre d’un autre et que l’acte lit­téraire se cir­con­scrit, sig­ni­fica­tive­ment par­lant, au tra­vail de l’in­ter­tex­tu­al­ité. Forgée dans le reg­istre lit­téraire pour désign­er le rap­port que les textes entre­ti­en­nent entre eux, la notion d’in­ter­tex­tu­al­ité trou­ve cepen­dant une appli­ca­tion tou­jours adéquate même là où la notion de texte se fait métaphore et désigne dif­férentes pra­tiques artis­tiques qui cepen­dant ne relèvent pas de l’écri­t­ure au sens pre­mier du mot. Ain­si peut-on dire qu’il y a une inter­tex­tu­al­ité de l’opéra. Et à un dou­ble titre : une pre­mière fois parce que l’analyse musi­cale peut met­tre à jour les mille textes qui tra­versent la par­ti­tion et dont le com­pos­i­teur a fait son matéri­au, une sec­onde fois parce que la pra­tique scénique de l’opéra ne cesse de com­pos­er son tis­su à par­tir des fils déjà tis­sés par les pra­tiques théâ­trales.

L’opéra est lui aus­si soumis au régime des autres arts : son inno­cence est à jamais per­due. Et peut-être est-ce la perte d’in­no­cence qui a fait de la dra­maturgie une réal­ité vis­i­ble. Ce que l’opéra et les arts savent d’eux-mêmes inter­dit aujour­d’hui de faire de la dra­maturgie sans le savoir.

A côté de la dra­maturgie tou­jours déjà là, au coeur de la théâ­tral­ité, il faut donc ajouter main­tenant une activ­ité dra­maturgique délibérée, sys­té­ma­tique, auto-réflex­ive dont l’indi­ca­teur le plus vis­i­ble est con­sti­tué par la présence régulière de dra­maturges au sein des équipes de créa­tion. Le dra­maturge a com­merce intime avec la dra­maturgie mais il n’en est pas pour autant le pro­prié­taire ou le patron. Il aide seule­ment tous ceux qui par dêmarche de créa­tion sont immergés dans du dra­maturgique à nag­er vers tel ou tel point du rivage, à tra­vers­er cet océan qui est l’oeu­vre, à décou­vrir avec les autres la nou­velle route des Indes. La pra­tique dra­maturgique défriche, déchiffre, balise, repère, restitue l’in­ter­texte pour que renaisse la sur­prise de l’oeu­vre, sa prise sur nous. Dans cette mesure, on peut la définir comme un mode de trans­for­ma­tion des savoirs ambiants en un out­il théâ­tral. La pra­tique dra­maturgique n’est pas du savoir tout pur même si le savoir con­stitue un de ses matéri­aux fon­da­men­taux, ce n’est pas non plus et directe­ment une mise en oeu­vre du sen­si­ble, de l’e­space, de la matéri­al­ité du corps — tout ce qui fait le ter­reau de la théâ­tral­ité. C’est une ten­ta­tive per­ma­nente pour nouer le savoir et le sen­si­ble dans un jeu sig­nifi­ant élaboré pour et sous le regard de l’autre.

La dra­maturgie est un noeud de noeuds, un dénoue­ment-renoue­ment, une machine à trans­for­ma­tion logée dans l’e­space infi­ni du sym­bol­ique dont elle s’a­muse à explor­er les mille ressources. Comme telle, ce n’est pas une activ­ité qui relèverait de l’or­dre du vrai. Le dra­maturge, la dra­maturgie ne cherche pas (ne doit pas chercher, n’a plus à chercher!) la vérité de l’oeu­vre, n’a pas à fein­dre de la redé­cou­vrir ( enfin, enfin ! et une fois pour toutes!) après des lus­tres d’ob­scu­ran­tisme. L’opéra du 19ème siè­cle n’é­tait pas moins « vrai » que le nôtre, le Ver­di de cette époque moins bien servi qu’au­jour­d’hui : sim­ple­ment notre temps et celui des vérités d’hi­er ne sont plus adéquats et ce qui nous tra­verse aujour­d’hui crée dans l’oeu­vre d’hi­er un nou­v­el espace de déchiffre­ment. Lorsque Chéreau et Boulez inter­ro­gent Wag­n­er, lorsque Her­rmann et Cam­brel­ing inter­ro­gent La clé­mence de Titus de Mozart, lorsque Cam­brel­ing et Sireuil tra­vail­lent sur Janacek, ce n’est pas pour les retrou­ver tels qu’en eux-mêmes enfin l’é­ter­nité ne les a pas changés, mais tels qu’au­jour­d’hui ils par­lent dans l’in­ter­ac­tion de leur dire, du regard spec­ta­to­riel et de la dou­ble exé­cu­tion scénique et musi­cale. La pra­tique sys­té­ma­tique de la dra­maturgie instau­re entre le regard spec­ta­to­riel et les oeu­vres qui lui sont présen­tées, les con­di­tions d’une con­tem­po­ranéité.

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Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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L’opéra aujourd’hui

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