Bernard Debroux : Comment devient-on un auteur de livret d’opéra ? J’imagine que la réponse comportera une part anecdotique, liée à ta trajectoire personnelle d’écrivain et d’homme, mais il serait intéressant d’avoir des éléments plus directement liés à l’écriture dramatique : tu n’as encore jamais écrit de pièce de théâtre, mais par contre, on a porté à la scène, quelques uns de tes romans et nouvelles (1 ). Et quand j’ai lu ton livret, j’ai été particulièrement intéressé par sa structure dramatique, très solide. Quels sont donc les moyens et exigences nécessaires pour écrire un livret d’opéra ?

La passion de Gilles
Musique de Philippe Boesmans
Livret de Pierre Mertens
Direction musicale : Pierre Bartholomée
Décors : Alain Battifoulier
Costumes : Laurence Forbin
Dramaturgie : Michel Vittoz
Interprètes : Peter Gottlieb, Carole Farley, Colette Alliot-Lugaz, Alexandre Olivier, Gérard Serkoyan, Jean-Christophe Benoit, Maurice Auzeville (etc)
Création mondiale (œuvre commandée par l’Opéra national)
Bruxelles, Opéra national, 1983
Pierre Mertens : Quand le projet est né de faire ensemble un opéra, fin 1969, Boesmans et moi avions une première idée de ce que serait ce travail, qui ne correspond plus guère à ce qu’il est devenu. En bref, nous étions fascinés, l’un comme l’autre, par les clichés, les stéréotypes qui gouvernent toute l’histoire de l’opéra. Boesmans l’était par certaines structures musicales qu’on retrouve toujours immanquablement dans les opéras de la période romantique et moi-même, à la lecture d’un certain nombre de livrets, je l’ai été par ces espèces d’impératifs catégoriques qu’apparemment presqu’aucun librettiste traditionnel ne contourne : par exemple, l’obligation de placer un duo d’amour à la fin du premier acte, de retrouver un duo à la fin du troisième, de situer les interventions du choeur à des moments très précis, toujours les mêmes, et de construire un équilibre toujours un peu fondé sur les mêmes lois. Je me suis « tapé » un certain nombre de livrets ‑ce qui n’est pas toujours désagréable- et j’ai_surtout pris conscience de ce que la mauvaise réputation du livret d’opéra en général n’était pas toujours bien fondée. Il a été de bon ton pendant des décennies entières de discréditer le livret d’opéra, comme il était de bon ton de supposer qu’il fallait toujours un musicien de génie pour transcender, sublimer un livret par ailleurs médiocre et parfois ridicule.
C’est vrai que, dans certains cas, propres à l’opéra de « bel canto », les livrets sont parfois un peu « tarte », incroyablement compliqués, d’une extrême sophistication narrative, avec des tribulations qui n’ont guère de sens ni d’objet. Mais il est vrai aussi que même les livrets de Da Ponte dont il a été bien porté de médire tant et plus, sont solidement bâtis, obéissent à des règles qui ont fait la preuve de leur efficience : ces livrets sont même agréables à lire tels quels. En outre, on a vu de plus en plus souvent, à l’époque pré-contemporaine, des musiciens accorder une attention très aiguë au livret. C’était déjà vrai pour Mozart. Quand on lit de près les lettres de Mozart, on s’aperçoit qu’avec Da Ponte, comme avec les autres de ses collaborateurs, il a toujours travaillé très étroitement, que ses lettres fourmillent d’informations, de suggestions. Un véritable dialogue se construit autour du livret. Mozart n’est pas du tout l’homme qui attend un livret tout fait et qui se contente, par un coup de baguette magique, de le projeter dans le génie, par le seul fait qu’il est le musicien qu’on sait : pas du tout!… Il a des exigences … Ces exigences sont très pointilleuses, très minutieuses. Mais, après lui, c’est encore à plus forte raison, vrai. C’est-à-dire que quand on voit le soin avec lequel Verdi, pendant la dernière partie de sa vie a travaillé avec Boïto sur Otello et Falstaff, on s’aperçoit que tout ce qui lui avait manqué jusque-là quand il travaillait avec des librettistes de moindre talent, il y remédie et ce n’est, à mon avis, pas du tout un hasard si ses plus belles oeuvres datent de cette période.
Bien entendu, il avait acquis une maturité suprême, il n’avait plus rien à prouver sur le plan de la virtuosité et par conséquent, il pouvait s’abandonner au génie en toute sérénité, mais à côté de cela, il a près de lui un homme qui sait parfaitement ce que c’est que l’opéra puisqu’il en a fait lui-même et pas toujours médiocres … C’est un homme qui avait le sens de l’adaptation des pièces de théâtre en étant parfaitement conscient des exigences de la musique. J’irais jusqu’à proférer une sorte de blasphème, en disant que l’Othello de Shakespeare revu par Boïto vaut bien l’original.
C’est remarquablement fait. Il n’y a aucune espèce de mutilation, d’amputation du texte originel. Il est, disons … dégraissé un maximum … il perd beaucoup de sa pesanteur et il en acquiert une espèce de force resserrée qui est vraiment très éblouissante. Enfin, il y a un cas qui me paraît très éclairant, celui de Strauss avec Hoffmannsthal et celui de Berg. Pourquoi ? Parce que là, on arrive au comble du dialogue, c’est-à-dire on sait qu’avant même de se mettre à composer, Strauss avait fait part à Hoffmannsthal d’un nombre invraisemblable d’exigences (je n’aime pas employer le mot exigence parce que c’est un vrai dialogue qui s’est formulé et Hoffmannsthal avait au fond beaucoup de liberté d’action), et avant de composer, tous les deux étaient déjà parfaitement au fait de la musique qui allait résulter de leur travail commun. Chacun avait eu l’occasion de s’imprégner de l’intention de l’autre. Berg évidemment est un cas à part. C’est que lui n’est pas allé s’adresser à un librettiste, il est allé choisir dans le répertoire allemand, deux pièces qui lui paraissaient fortes et saisissantes : Lulu de Wedekind, et Wozzeck de Büchner.

B.D.: On pourrait dire que c’est un peu le fonctionnement de ces quatre couples qui t’a servi de modèle ?
P.M.: Oui… tantôt, pour y obéir et tantôt pour le subvertir. En d’autres termes lorsque je disais que notre projet initial ne ressemblait guère à ce qu’il est devenu, c’est ceci : nous étions tous deux, chacun pour sa partie, portés à la démystification, à la distanciation et au fond, sans même très bien nous en rendre compte, nous étions embarqués dans une aventure qui nous tirait beaucoup plus du côté du théâtre musical que du côté de l’opéra. Etait-ce une question de mode ? C’est vrai que dans les années 60, début 70, l’opéra a complètement disparu de l’horizon culturel et qu’on lui a substitué cette espèce de formule un peu bâtarde qui est celle du théâtre musical qui à mon avis, n’a guère permis que des effets de rhétorique souvent creux et peu durables, et dans lesquels se sont empêtrés même des gens aussi estimables que Nono et Bério pour ne p&rler que de l’école italienne. Or, nous étions en fait en pleine contradiction avec nous-mêmes parce que, dans le même mouvement, nous avions quand même le souhait d’ajouter un opéra de plus aux opéras existants et ce qui au fond opérait sur nous une véritable magie, c’était justement le lieu, le théâtre à l’italienne, le rideau rouge, le lever de l’orchestre au début du deuxième acte, la structure-même d’un opéra. Et quand nous avons vu Huisman à l’époque, celui-ci ne nous a que trop encouragés à poursuivre dans la voie originelle — c’est-à-dire qu’il voulait nous reléguer dans le ghett de la deuxième salle parce qu’il pensait que nous allions immanquablement faire du théâtre expérimental… 1(2) Au fond, il était un peu timoré devant une grande réalisation de type traditionnel autour d’une musique et d’un texte nouveaux. Cela lui faisait un peu peur à beaucoup de points de vue : d’abord parce que le projet lui paraissait bien coûteux, que le sujet choisi lui paraissait quelque peu subversif, et que surtout, il n’imaginait pas pensable qu’on puisse remplir cette salle avec un public d’opéra sur des enjeux esthétiques de cette nature.
B.D.: Dans d’autres entretiens, que nous avons avec les musiciens ou les dramaturges, se dégage peu à peu l’idée que le lieu, la structure dramatique, les « règles » qui font l’opéra classique, offrent une résistance terrible qui est incontournable et très difficle à déborder … On peut jouer autour, passer en dessous, au-dessus, mai la structure est là …
P.M.: Je ne suis pas du tout convaincu …
Dans un premier temps, j’accomplissais sur le plan littéraire le même dérapage que Boesmans sur le plan musical. Lui, je m’en souviens très bien, voulait démystifier l’opéra en recourant trè souvent à des citations ; c’était la grande vogue de la citation musicale. Si on se souvient des premières oeuvres de Bério, et en particulier de sa Sinfonia, on est en plein « art citationnel ». Dans Hymnen de Stockhausen, même chose. La citation fait florès … On est tantôt dans la dérision, tantôt dans l’hommage. Boesmans était fasciné par la marche du Prophète, de Meyerbeer. Il avait même pensé que les premiers accords de la marche du Prophète travaillés un peu comme Schoenberg a travaillé certaines oeuvres du passé, notamment de l’art viennois, des valses de Strauss servirait un peu de matrice à toute l’oeuvre et que cela constituerait le leitmotiv. De mon côté, je n’avais pas du tout le rapport aux deux personnages centraux qui est le mien aujourd’hui et en particulier à Jeanne d’Arc. Jeanne d’Arc, d’abord je ne l’aimais pas du tout. D’après l’idée que je m’en faisais (il faut dire que c’est un personnage qui traverse tous mes livres et si on retourne en arrière, on retrouvera dans La Fête des Anciens (3), des allusions extrêmement impertinentes au personnage de Jeanne qui m’apparaissait par excellence comme la douce illuminée activiste, genre « action française », au fond, très girl-guide, un peu fasciste sur les bords, hyper-nationaliste, donc éminemment déplaisante), j’avais imaginé une image de Jeanne presque clownesque avec un microbaladeur, un peu Sylvie Vartan à !’Olympia … Je crois que nous devions jeter notre gourme, et j’avais imaginé des « facéties » de ce genre. Et puis, tout naturellement ou peut-être par déformation professionnelle, ne trouvant guère de quoi me nourrir dans les chroniques historiques relatives aux deux personnages, je me suis finalement contenté de lire les deux procès parce que je pense qu’on trouve tout dans les procès. Tout ce qu’il y a de fondamental sur Gilles comme sur Jeanne, c’est dans leurs deux procès respectifs qu’on le découvre et je ne me suis pratiquement pas servi du reste. C’est une chose à souligner parce que tous ceux qui se sont interrogés sur Gilles et sur Jeanne, à mon avis, ont un peu trop négligé les minutes des procès qui constituent une mine de renseignements et se sont trop acharnés à relire ce qu’avaient dit des historiens, des chroniqueurs de l’époque, ce qui à mon sens présente beaucoup moins d’intérêt. C’est alors là que le parallélisme entre les deux personnages devient tout à fait saisissant et que leur image se renverse quelque peu. D’abord les préjugés horribles que je nourrissais contre Jeanne d’Arc se sont laissés dissoudre parce que j’ai découvert un personnage d’une sincérité infaillible, prodigieux, éloquent jusque dans la simplicité de son langage et qui surtout ‑et cela sera une des dominantes qui traversent la lecture des deux procès- a le même rapport à ses juges que Gilles de Rais l’aura dix ans plus tard au sien. Elle sait très bien ce qui l’attend, les jeux sont faits. Dans les deux cas, c’est une parodie de justice, une mascarade. Elle n’a donc plus aucun espoir à nourrir si ce n’est celui de déposer devant l’histoire. On a très vite le sentiment d’être en présence de quelqu’un qui se dit : « ce que je vais dire ici va rester, je dois faire très attention aux mots que j’emploie, ce texte va traverser les siècles et plus tard on saura vraiment ce que j’ai fait et qui j’étais ». Et c’est avec minutie qu’elle reprend ses juges quand ils se trompent sur un fait même accessoire. Elle reprend, rectifie. Elle a un sens de la précision historique tout à fait fabuleux. Elle est aussi très impertinente parce qu’elle n’a plus rien à perdre. A un moment donné, ses juges la raillent et Cauchon lui dit : « Est-ce que vos fameuses voix parlaient en bon français ? » Elle lui répond : « meilleur que le vôtre ». A un autre moment, il lui demande : « Est-ce que vous estimiez, à tel ou tel moment, être en état de grâce ? » (c’est leur idée fixe). Et elle a cette superbe formule par sa concision, par sa densité : « Si j’y suis, que Dieu m’y maintienne, si je n’y suis, que Dieu m’y mette ». Et sans cesse, le langage de Jeanne est de cet ordre. Il est assez odieux que beaucoup d’historiens aient trouvé qu’elle s’était tellement bien exprimée qu’elle ne pouvait pas, de toute évidence, être d’origine modeste, que cela devait être une fille bâtarde de prince, alors qu’en fait, elle parle un français de paysanne, u11 français très nu, une langue très blanche, très pauvre sur le plan du vocabulaire, mais avec des raccourcis syntaxiques propres au français de l’époque. Donc, il est tout à fait plausible qu’une petite bergère de Lorraine s’exprime dans une langue aussi épurée et aussi efficace. J’ai été tellement ébloui par cela que j’ai quelquefois placé dans la bouche de l’un, des paroles de l’autre, en tout cas, dans le livret initial. Cela ne se retrouve guère dans le livret final parce que ce n’était plus nécessaire, mais cela m’a aidé à mieux établir la relation qui allait de l’un à l’autre, pas du tout par souci assez banal du sacrilège : de faire dire par le démon les paroles de la sainte et vice-versa … Mais c’est parce que se trouvant très souvent dans la même situation, ils ont d’une certaine façon, répondu de la même manière.
B.D.: J’ai cru comprendre qu’à partir de là, ce que tu proposes, notamment quand tu fais allusion à l’époque et aux idées d’aujourd’hui, c’est que finalement, quels que soient les actes posés, la justice fonctionne toujours un peu de la même façon.
P.M.: D’ailleurs ce qui est fascinant dans l’histoire, c’est que celui qui va devenir le futur Barbe-Bleue et celle qui va devenir la sainte idolâtrée par excellence, non seulement ont été les meilleurs camarades du monde tout le temps qu’a duré leur geste commune, mais vont mourir dans les mêmes circonstances, du même supplice et qualifiés par leurs juges respectifs exactement dans les mêmes termes : sorcier, relapse, hérétique. Le grand grief des juges de Nantes contre de Rais n’a pas tant résulté des infanticides, crimes accessoires à l’époque puisque quantité de barons les commettaient ( les crimes sexuels étaient très à la mode) et n’aurait-il commis que cela, il n’aurait sans doute pas eu d’ennuis, ne serait-ce que pour une seule raison, c’est qu’il ne s’en prenait qu’aux enfants de roturiers, ce qui ne gênait personne. Quand il s’est attaqué à des pages de seigneurs, ça a commencé de mal tourner parce que le problème des classes interférait. Mais ce qui l’a vraiment coulé, d’une part c’est son immense richesse et sa prodigalité inquiétante qui ont fait que sa famille, et surtout le duc de Monfort ont imaginé qu’il allait dilapider son patrimoine sans leur laisser l’occasion de participer au partage. Ils se sont dit que ce serait une bonne affaire de s’en débarrasser parce que tout allait leur revenir de droit. Et enfin, il ne payait pas ses impôts à l’Eglise, il injuriait les curés à la messe en haranguant les fidèles, ce qui n’était pas particulièrement bien vu. Ce fut le prétexte et à mon avis, plus que le prétexte de la procédure. Bien entendu, il a fallu parler de tout le reste. Et quand on voit les griefs formulés contre Jeanne, ils sont tout à fait du même ordre. Ces deux destinées sont incroyablement parallèles, alors qu’aujourd’hui, avec le recul, nous considérons que l’un était l’ogre et l’autre la sainte. Je trouve que c’est assez extraordinaire. Cela nous en dit beaucoup sur la Justice. Il n’y a évidemment pas que la forfaiture de Gilles sur laquelle on peut quand même s’interroger, mais il y a aussi la forfaiture de l’époque. Ce n’est donc pas un opéra sur la destinée singulière d’un homme qui, à mon avis, est devenu mauvais par désespoir, ce qui est déjà en soi un beau sujet et très familier à l’histoire de l’opéra : Otello, Lulu, Wozzeck, Don Juan, Boris Godounov, ce n’est pas autre chose, il faut y penser … Ces grands pervers-là sont souvent des pervers poignants … Il n’y a pas si souvent à l’opéra, à part Scarpia ou Alberich et encore, des grandes crapules monobloc, ce sont souvent des personnages pathétiques qui nous touchent par quelque chose. Boris a beau être un assez sombre personnage, tout à coup, il nous prend à la gorge. Pouchkine l’a d’abord voulu ainsi et à plus forte raison Moussorgski. De la même façon Lulu et de même Otello, est un dupé. Ce n’est pas par hasard que l’histoire de l’opéra est vraiment balisée, parcourue par ces grands monstres poignants. C’est aussi pour obéir à cette tradition de l’opéra que j’ai voulu m’emparer d’un personnage comme celui-là. Il faut ajouter à cela l’attrait que Jeanne est morte sans savoir ce que Gilles allait devenir après elle. Après tout, tant qu’ils sont vivants tous les deux, ils sont tout à fait immergés dans la même cause, ils défendent les mêmes idéaux, ils sont dans le même camp. Ils chevauchent côte à côte. li lui est parfaitement loyal. C’est parfaitement prouvé et ce n’est pas si courant parce qu’à l’époque, même les preux de bonne réputation ‑je pense à Duguesclin‑, étaient des gens qui maquignonnaient volontiers, qui étaient un peu agents doubles. Ce qui a notamment perdu Jeanne à l’époque, c’est que Charles VII était entouré en permanence de toute une cour d’intrigants qui basculaient pour un oui ou pour un non, qui tantôt étaient favorables à Jeanne et tantôt voulaient la perdre et qui avaient tous pour commun dénominateur, la jalousie de la réputation qu’elle s’était acquise. Et Gilles, à travers tout cela, a refusé des propositions très alléchantes qui lui étaient faites. On peut supposer qu’il était fasciné non pas seulement par un grand idéal nationaliste ou par la perspective d’accomplir des actes de bravoure sur les champs de bataille, mais parce qu’il fonctionnait dans le sillage de cette femme avec la certitude que là était le bien. Et la gratitude qu’elle en a éprouvée doit avoir été bien forte puisque . c’est pratiquement le seul chevalier qu’elle a voulu récompenser pour ses hauts faits, en réclamant à Reims au moment du sacre du roi, un bâton de maréchal de France. Et la thèse que je défends et qui n’est évidemment attestée par rien ‑je la défends parce que j’ai été frappé par une circonstance historique particulière‑c’est que c’est après le supplice de Jeanne que tout bascule. C’est-à-dire que jusque-là, Gilles est irréprochable (bien que certains historiens aient trouvé qu’il avait dans son adolescence des dispositions pour l’homosexualité). Il n’a accompli encore aucune espèce de forfait. Or, après la mort de Jeanne, cela va aller très vite. Il essaie de lever une armée pour la libérer pendant le procès et il échoue. Il commence par se désintéresser de la carrière militaire, il renvoie son bâton de maréchal au roi, il n’accepte plus de se battre pour lui et il se retire définitivement dans ses trois forteresses de Tiffauge, Machecoul et Champtocé, et il n’en sortira plus jamais. Il s’installe dans une espèce de huis-clos qui sera vraiment l’arène où se déroulera son ultime combat avec l’ange et avec le démon. Cela se passe sur une période de quelques mois. Moi, j’y vois la marque évidente d’un désespoir absolu, d’un sentiment de dérision qui a dû être catastrophique. C’est pour cela que dans l’introduction au livret, je rappelle cette étonnante phrase de Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Je crois que c’est vraiment ça … Il s’est dit : « Tout ce en quoi j’ai cru ne valait rien, on s’est payé ma tête, l’histoire marche à reculons, elle fait n’importe quoi, c’est la nef des fous, c’est le Moyen Age imbécile, on m’a implanté toute une série de devises qui n’ont ni queue ni tête, j’ai cru à toutes ces balivernes, eh bien, on va voir ! » Et il s’adonne à tout le reste, à tout ce qui est à l’opposé. Et comme c’est un être d’absolu, il ne fait jamais les choses à moitié et autant il était un « héros positif », autant il va devenir une brute sanguinaire. Il y a quelqu’un qui s’est bien interrogé sur Gilles .de Rais, et à mon avis, mieux sur son époque que sur Gilles lui-même, c’est Georges Bataille. Pourtant Bataille commet, à mon avis, à l’égard de Gilles, une curieuse bévue. Dans son introduction au procès, qui a paru chez Pauvert en 1965, il s’obstine à voir en Gilles comme beaucoup d’autres et notamment Huysmans, un être assez primitif, un hobereau grossier, très peu raffiné. Une espèce de sale brute qui n’a accompli ses crimes que dans une extrême brutalité. A la limite, ce serait encore lui trouver des excuses : on pourrait se dire que c’était un être mal équarri, irresponsable : .. Or, tout son comportement au procès atteste le contraire. Autant Jeanne a fonctionné à travers son procès par l’impertinence, dans la subtilité, dans l’humour et dans l’ironie cinglante, autant lui a fonctionné dans l’arrogance et il a constamment donné au juriste que je suis, l’impression de mener ses juges là où il voulait les mener. C’est lui qui instruit son propre procès. Je trouve que c’est supplémentairement un très beau sujet parce que j’ai l’impression d’un homme qui met en scène luimême son procès. Il est, en quelque sorte, le premier metteur en scène de l’opéra. Il fait joujou avec ses juges, il sait qu’il ne pourra pas sauver sa tête, _c’est évident. .. Je le soupçonne même d’en avoir un peu remis. Quand il se met à table et qu’il lâche le morceau, il est dans une surenchère qui fait crier ses juges d’épouvante et d’horreur. Il fait de son procès un « grand show ». Il n’y a plus qu’une unique chose qui lui fasse souci, c’est son âme, puisque cet homme qui croit au Diable, croit nécessairement aussi en Dieu. Il conserve la conviction, et en tous cas l’espoir, d’accéder au Paradis. C’est tout ce qui lui fait encore problème. Il emploie tous les moyens procéduriers pour y arriver. Il signe avec les magistrats une espèce de pacte disant : « Qu’est-ce que je dois faire pour que vous ne m’excommuniiez pas et que vous me gardiez en bon catholique au sein de l’Eglise ? Qu’est-ce que je dois faire pour que même les parents de mes victimes me conduisent en procession jusqu’au lieu du supplice ultime ? ». On lui répond : « Tu lâches tout. Devant tes aveux, nous ne pourrons pas t’éloigner du sein de l’Eglise ». C’est alors qu’il formule une confession qu’à l’origine on ne lui demandait pas de faire, puisque les actes dont il avait à répondre étaient d’une autre nature …

B.D.: Quand tu dis la fascination qu’a exercée sur toi et Boesmans la grande tradition de l’opéra, et plus particulièrement celle du 19ème siècle, la fascination du lieu, de la fosse d’orchestre, du rideau rouge etc., ne peut-on se risquer à dire qu’il y a un hommage de temps à autre aux artistes du 19ème siècle. J’ai lu La passion de Gilles comme un grand poème, comme un livret qui glisse sans cesse du théâtre à la poésie. Lorsque je lis : « Beau page, assieds-toi donc et tiens-toi tranquille … », j’entends évidemment : « Sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille ».




