Venise. Juillet 1983.
La seconde renaissance … Wagner e Venezia. .. Parsifal alla Fenice puis Pina Baush … Ezra Pound & Igor Stravinsky au cimetière San Michele … Tiepolo au musée Corer … La Chine au Palais des Doges … le symptôme Sida sur la lagune … rumeurs de peste … Voix de Jean-Hedern Hallier mêlée aux clapotis des gondoles … Fin vénitienne de Wagner … « Et Venise m’apparaît déjà comme un rêve enchanté(. .. ) Vous entendrez un jour un rêve que j’ai mis en musique là-bas. » (Wagner) Cette musique, ce rêve : l’orchestration du second acte de Tristan. Venise, le lieu où mourir. L’oubli & la mémoire. « Pour supporter la vie, il faudrait être mort » (Wagner)

Bruxelles. Mai 1983.
Concerto Spirituale( Salve Regina a due) de Claudio Monteverdi àla Radio. Concile de Trente … Contre- Réforme … Nouvelle spiritualité … La Parole doit façonner la musique. & Monteverdi fonda l’ Opéra. « Pour Monteverdi c’était la parole qui comptait. » ( Edgar Varèse) La voix pour voir. « L’ouïe nous restitue la vue. » ( Saint Bernard) Salve Regina… pour ouvrir nos yeux muets.
Venise. Juillet 1983.
Teatro alla Fenice. Prends appui sur ma voix sur-exposée… Rédemption du rédempteur, Wagner-Parsifal « … une façon de Michel Ange de la musique »( Varèse) & soudain dans ce quasi parlando de ma lecture & comme lié à distance del’ événement ( le congrès de la seconde renaissance) j’entends le début du troisième acte de Tristan, écrit une nuit d’insomnie sur le balcon du Pala.zzo Giustinian, sur le Grand Canal, ici, à portée de ma voix, dans la ville la moins naturelle du monde, bâtie entre chair & eau. Dans cette lecture différée, entre le parlé & le son de ma voix, j’écoutais dans une sorte de silence habité, cette « phrase mélodique, mélancolique » de Tristan, sous l’ oeil simple de Parsifal qui ne voit qu’une unique lumière : divine. Comme la musique·de Dante. Alla Fenice, la confession de Dante & la confession de Parsifal me furent données en un seul lied.
Bruxelles. Mars 1983.
Gesamtkunstwerk (oeuvre d’art totale), Finnegans Wake (Joyce) produit l’effet programmé : un système qui scelle l’histoire du texte. « La plus grande vocalised e tous les siècles. » (P. Sollers) Vocalité extrême, crépuscule des Dieux (salut à Siegfried-Wagner), monde sonore en rupture avec l’Ensemble Harmonique du Monde (salut à Wozzeck-Berg), l’excès de Finnegans Wake fait vaciller‑à la note- tout le dispositif acoustique de la rumeur littéraire. Une « onde hurlante » ( salut à PierreJeanJouve) à sa manière annonciatrice du silence blanc qui sature nos oreilles & aveugle nos yeux.
Paris. Mai 1983.
L’Annonce faite à Maria-Antonietta Macciocchi ou « Deux mille ans de bonheur » entre le Tibre & la Seine. Une errance sans rémission. & qui me parle intimement à l’oreille ravie. Mille e tre rencontres, vorei e non vorei, là ci darem la mano, la verità & par-delà les fleuves purificateurs, une voix s’inventant ( dans une ambiance très Wagnérienne du monde) une sonorité & répétant sans cesse : « Qui suis-je ? », « qu’attends-tu ? » perçus comme un son continu entre deux éclaircies de !’Histoire. A la fin du récit, !’Histoire agonise à son chevet Adieu donc à l’ Histoire ( & à sa suite) dont la sonorité va vers l’extinction. Ça commence à s’entendre. & le dernier accord sera étouffant « Le commandement de la religion : Aimez-vous les uns les autres ! a plus de rapport qu’on ne le croit avec le commandement de la nature : Mangez-vous les uns les autres ! »( Paul Claudel). Fin & retour au mouvement perpétuel.
Venise. Juillet 1983.
« C’est accompli ! » Véritable cri de délivrance de Wagner achevant la partition de Parsifal. Paroles mêmes de la Passion. Eglise Santa Maria dei Frari. L’ Assomption du Titien. A la vue du tableau Wagner décida de composer les« Maîtres chanteurs ». Rencontre salvatrice. « Je sais quej ‘ai été exaltant que j‘ai rendu les hommes fous, puisque je leur ai échappé. » ( Wagner). Wagner eut la même gloire que Picasso, et comme lui, il avait l’impression de redevenir un débutant chaque fois qu’il se mettait au travail.
Venise. Juillet 1983.
Basilique San Marco. Messe solennelle : Christe adoramus te ( Monteverdi) Contrepoint sonore ( effet du double choeur). Ici éprouvé & entendu pour la première fois dans l’histoire de la musique. Ici j’entends-pour la première fois le chant d’une blessure infinie. Ici le monde se montre & se donne à voir comme une prémonition de la mort, une vallée noire du mensonge ouverte sur la barbarie. Ici je vois Parsifal comme aboutissement del’ oeuvre de Monteverdi. Ici ma voix totalise ses manques, &, tous comptes faits, organise pour finir, son silence. «. … les jeux du Fou, de Parsifal à Don Q,uichotte t à Simplicius,é taient un joyeux prélude au sérieux de l’idiot mais à présent le destin de cet individu solitairee st devenu le destin de l’humanité. »( U rs Von Balthasar) Ici, j’entre par effraction dans l’espace du désir sans limites. Ou ce qui reste de la fable mitée d’un monde qui sonne creux.
Venise. Juillet 1983.
Santa Maria dei Frari. Capella di San Ambrogio. Saint Ambroise trônant avec Anges & Saints. ( Tableau de Vivarini & Basaiti). L’entrée de la Capella est ornée d’une dalle portant l’inscription suivante : Claudio Monteverdi 1567 ‑1643. Comme Shakespeare, son contemporain, comme plus tard Mozart, Monteverdi confine à cette émotion spirituelle dramatiséeune « passion»- par laquelle on accède progressivement à la lumière. Oracolo della musica L’ Assomption du Titien, à quelques pas de la Capella San Ambrogio, offre en contre-point cette lumière musicale du Paradis entendue au plus près l’autre jour à la messe solennelle de San Marco … « Là se trouve la Rose où le Verbe divin a pris sa chair »(Dante).
Bruxelles. Juillet 1983.
Chaleur compacte vénitienne, mais pas de ciel. La voix amplifiée par l’air chaud. A la fois dedans & dehors. « La suprême possessione est possible. »(P . Claudel) Ave Verum de Mozart. A chaque écoute cette même immersion régénératrice : le mystère de la Rédemption décacheté. Mort & résurrection en un seul souffle où Mozart élève la musique à l’infini d’ellemême. Retable de Sankt Wolfgang — Couronnement de la Vierge et Vie de Marie — ( 1481) oeuvre de Michael Pacher que Mozart aimait tant L’unité visuelle de cette oeuvre est — naturellement- confiée à la lumière & lui confère sa catholicité véritable. L’ Ave Verum magnifie cette lumière couronnée.



