La scène est noire, sauf un étal, dans le fond.
Sur cette table illuminée, deux poules. Une blanche, une noire. Elles picorent et arpentent. Puis se battent. Ce territoire sécurisant, baigné de nuit et parsemé de grains ne peut être partagé. La poule noire (mais était-ce la noire?) cède la place. S’envole. Pendant tout le spectacle elle va errer et se tapir, manifestement habituée à l’obscurité et au bruit.
Un homme se saisit de la poule blanche (mais était-ce la blanche?) avec des gestes sûrs, de professionnel, il l’égorge, la saigne, la décapite. Ensuite il la plume.
On pourrait déjà entreprendre le commentaire à ce niveau. Et d’abord je me demanderais pourquoi, chaque fois que je tente d’analyser un spectacle en Belgique, il est flamand et au 140 ? Pourquoi le rapport au geste, à la langue, aux dispositifs de scène me paraît plus intense, plus juste quand il émane de créateurs néerlandophones. Mais ce serait une mauvaise piste qui aurait comme seul effet d’accroître le nombre de mes ennemis dans une corporation déjà si irritable.
Je préfère donc en revenir à ces deux poules1. L’une d’elles, m’a dit un des comédiens, est dressée pour quitter la table, c’est la mascotte, on ne la mangera jamais. Allons donc, je gage que la blanche demeure sur table, sur scène lumineuse, et que c’est la noire qui se dissout dans une nuit sans limites, la scène à faire. Le couteau frappera celle qui prend la place, celle qui a exercé sa violence. La clarté et la violence associées dans la cruauté théâtrale.
Celle qui croit savoir, par instinct, blanche, en meurt aussitôt. Celle qui semble tout ignorer, et qui détient le noir secret de ce drame, survit indéfiniment. Epigonen nous replonge d’un coup (de couteau) aux origines de la tragédie, au moment où l’on remplaça la mise à mort par le jeu théâtral.
Si la poule blanche et la poule noire avaient pu coexister sur cette table, il n’y aurait pas eu de théâtre. Car le savoir et le non-savoir, le blanc et le noir eussent préservé l’équilibre du sens, de la scène. Il y aurait eu en même temps, dans le même espace, contiguïté du blanc et du noir, et tension assumée de leur écart. On aurait pu réfléchir au su et au non-su, en vivre, le contempler. Mais le choix a été fait. La blanche a chassé la noire. La violence est née de ce choix. Voici l’acte un, l’exclusion première, le coup de bec.
Un acte vrai, suivi d’un autre, plus vrai encore, si vrai que désormais on nous le cache : honte de la chaise électrique, honte des abattoirs et inanité du théâtre … Cependant, on tue l’oiseau, en pleine lumière, sur scène. Et les comédiens, autour de cela, après cela, devront se mettre au diapason de cette intensité insoutenable. Leurs gestes auront à sonner comme des actes, sans quoi la mort du poulet les éjectera, a‑symboliquement, de la représentation.
Cependant le poulet ne fut pas exactement sacrifié. Son bourreau l’empale et l’embroche, le met au grill dans un but tout à fait prosaïque. Dans une heure et demie, il sera cuit à point. Les comédiens le mangeront.
Deuxième retour aux origines du spectacle, mais cette fois dans le domaine prosaïque du repas. Le temps de cuire, pour nos lointains ancêtres, fut celui des premières conversations, de l’élaboration d’un social convivial. La viande crue se dévore. La viande cuite se déguste, précédée et entourée de paroles. C’est là que commence le théâtre bourgeois, quelque part dans les épisodes et méandres de la Guerre du Feu … Plus tard, on attendra que Phèdre parle ou que Godot arrive. Mais au début, soyons-en sûrs, on attendait que ça cuise. Et on jouait de paroles. Le banquet était philosophie et spectacle2.
Pas étonnant si l’action scénique développée par Epigonen pendant leur heure et demie culinairement théâtrale concerne le corps, le couple, le langage, les invitations, les banquets, les noces. Oh ! pas un langage très articulé, pas de beaux textes, surtout pas ! Plutôt le moment où le pharynx et la langue, les dents et les lèvres, donnent une légère priorité à la manducation sur le discours. N’oublions pas que ça cuit, une odeur de fumet coruscant emplit la salle. On joue en plus de la rôtissoire.
C’est la broche tournante, là, en avant-scène cour qui est la grande scène, la seule de Oiseau-couteau. Et elle est d’une intensité non segmentée d’une heure et demie. Tout ce que les actants vont pouvoir faire, en sus, c’est agiter, palper, contacter, caresser leurs propres bidoches. Leur verbe sera de l’ordre du hoquet (post-alimentaire ), du borborygme (pré-gastronomique) ou de l’expression dénuée de tout contenu. De pures sensations.
Et à la fin du spectacle, lorsque les cinq comédiens bouffent le poulet, ils retournent à la dévoration, déritualisant les apprêts de la table dressée. Retour au crime.
Théâtre du corps, donc, de son exhibition à la fois ridicule et solennelle, quelque chose de grandiose, comme une mise à nu, mise à mort, et de pitoyable, comme des préparatifs d’abattoir.
Dans un petit livre, devenu rare, consacré à Stanislavski, Nina Gourfinkel rapporte un souvenir de Mme Lubov Gourévitch venue visiter…

