« Koniec »

« Koniec »

Le 29 Déc 1987

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
28
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Un livre récent de Georges Banu1 vient à point nom­mé rap­pel­er le rôle fon­da­men­tale­ment créa­teur de la mémoire dans la pra­tique d’un art car­ac­térisé par l’im­mé­di­at et l’éphémère. Que serait le théâtre — serait-il ? — sans la séduc­tion mys­térieuse d’un passé qui nous offre des traces où accrocher les illu­sions dont nous avons grand besoin pour accom­plir dans le présent l’acte lucide et enfiévré de la créa­tion ? Qu’im­porte que le temps qui passe mange par­fois la vérité de ce qui fut, qu’im­porte que la trace soit par­tielle, voire par­tiale­ment déchiffrée : la mémoire, par delà le vrai et le faux, fait scin­tiller l’é­clat des restes, et nous n’al­lons au théâtre qu’éblouis par le sou­venir troué de mille spec­ta­cles que nous n’avons pas vus. À voir com­bi­en l’his­toire du théâtre est riche d’anec­dotes sur « com­ment on fai­sait en ce temps-là », on déduira non sans justesse qu’il en fut tou­jours ain­si. Mais aujour­d’hui ajoute au phénomène un poids de con­science et de réflex­ion que celui-ci n’avait peut-être jamais eu.

Tout spec­ta­cle recèle en lui des frag­ments de l’his­toire du théâtre mais il arrive que ce spec­ta­cle ne veuille pas s’appe­san­tir sur cet aspect de lui-même. Il ne veut pas savoir que seule une inno­cence spec­ta­to­rielle bien improb­a­ble lui donne des allures d’ho­mogénéité. Le ques­tion­ner­iez-vous en secret qu’il accepterait sans doute de recon­naître que sa fab­rique résulte d’une adjonc­tion de matéri­au de nature et d’o­rig­ine divers­es, dont notam­ment la tra­di­tion théâ­trale, mais que c’est là une affaire de cui­sine interne et qu’en ce qui con­cerne le pro­duit fini un geste tran­scen­dant de créa­tion a ren­du tout com­pat­i­ble avec tout. Toute doc­trine esthé­tique d’obé­di­ence nat­u­ral­iste est ain­si faite : elle pro­duit l’il­lu­sion du réel au théâtre dans une ten­ta­tive tou­jours recom­mencée et tou­jours vouée à l’échec de gom­mer le car­ac­tère irré­ductible des élé­ments qui entrent dans la con­struc­tion d’un spec­ta­cle. Par con­tre, d’autres théories font de la recon­nais­sance de l’hétérogène le fonde­ment même de leur démarche. Elles dis­ent : entre le corps et le texte, entre l’e­space et le temps, entre le per­son­nage et l’ac­teur, entre hier et aujour­d’hui, il y a des con­tra­dic­tions, un non-ajuste­ment que nous ne pou­vons pas fein­dre d’ig­nor­er mais dont il faut au con­traire tir­er le max­i­mum de sig­ni­fi­ca­tions et de sen­sa­tions pos­si­bles.

KONIEC, le Groupov, ce spec­ta­cle-groupe où se donne à lire et à voir des per­son­nal­ités irré­ductibles à une idée ras­sur­ante du tout font de l’hétérogène l’ob­jet même de leur pra­tique. Chez eux, il n’y a pas sim­ple­ment le con­stat d’une hétérogénéité inévitable parce que con­sti­tu­tive des moyens mêmes du théâtre, il n’y a pas sim­ple­ment recon­nais­sance d’une esthé­tique pos­si­ble, il y a le sen­ti­ment tenace que l’ob­jet même du théâtre est là : dans l’acte de met­tre ensem­ble ces restes qui nous vien­nent de partout, de l’his­toire du théâtre et de l’his­toire du monde.
«Dans KONIEC il y a des acteurs, un homme qui par­le, une petite fille, un pin para­sol, trente tonnes de sable, un bureau, beau­coup de musique, un petit plateau de planch­es vernies, des spec­ta­teurs qui man­gent, un por­trait de Joseph Staline, des fleurs sauvages, la télévi­sion, etc. Ou encore : un Français vivant en Bel­gique, deux Belges fran­coph­o­nes par­lant russe, un Bul­gare dis­si­dent vivant à Brux­elles, un Lié­geois vivant à Paris, un vidéaste fla­mand par­lant brux­el­lois … et ain­si de suite. »2
On pour­rait ajouter l’é­mou­vante grandeur d’An­ton Tchekhov, le vol frag­men­té d’une mou­ette, le tombeau revis­ité de Stanislavs­ki, le sou­venir réjoui d’un acteur heureux que la com­me­dia dell’ arte ait existé, un faux pro­fesseur de droit qui fait un exposé vrai sur la pro­priété lit­téraire, des loges vis­i­bles dans le dos du spec­ta­teur, quelques par­celles du Groupov en son his­toire, Lulu tombée du ciel, un arrière-goût de Lehrstück, un texte-piv­ot de Hein­er Müller. Sa présence est sig­na­ture. Müller lui aus­si dans un geste d’écrivain accole des formes qui traî­nent çà et là, recueille des frag­ments d’in­tel­li­gence his­torique, aigu­ise par l’acte d’écrire les con­tra­dic­tions de la mémoire et du temps et nous jette à la fig­ure l’énigme d’un sens impos­si­ble.

Jean-Marie Piemme

  1. MÉMOIRES DU THÉÂTRE Actes Sud, 1987. ↩︎
  2. Texte de Jacques Del­cu­vel­lerie dans la brochure-pro­gramme de KONIEC ↩︎

Entre­tien avec Jacques Del­cu­vel­lerie

Com­ment le Groupov en est-il arrivé à la créa­tion de KONIEC (GENRE-THÉÂTRE)?
À la source se trou­ve un trau­ma­tisme, un rêve per­son­nel brisé. Après la grande per­for­mance de COMMENT ÇA SE PASSE, en 1984, deux ten­dances opposées se sont dégagées. La pre­mière, dont témoignent le titre et la réal­i­sa­tion du SHOW MUST GO ON de Francine Landrain, pro­po­sait un retour à la représen­ta­tion « tra­di­tion­nelle » et même à la fable. Cette créa­tion inté­grait beau­coup d’élé­ments précédem­ment décou­verts au Groupov, mais elle ne pou­vait exis­ter qu’en sor­tant de ce qui fai­sait l’essen­tiel de son tra­vail expéri­men­tal. Francine a donc inven­té une « philoso­phie » qui devait per­me­t­tre de dépass­er les doutes et le trag­ique du précé­dent Groupov. Elle l’a appelée la « nou­velle naïveté ». Cette ten­dance a ral­lié les acteurs du groupe et inté­gré des acteurs extérieurs. J’ai aidé Francine à réalis­er le SHOW, qui a désarçon­né une part de ceux qui aimaient notre tra­vail précé­dent mais ral­lié aus­si un beau­coup plus large pub­lic. C’é­tait notre pre­mier vrai suc­cès : tournées à l’é­tranger et pro­duc­tion d’un film avec la RTBF. Mais il y avait une autre ten­dance, dont j’é­tais le seul adepte, qui voulait engager le Groupov encore plus avant dans la recherche pure. Dans COMMENT ÇA SE PASSE, le théâtre était présent, mais aus­si des essais de per­tur­ba­tion des com­porte­ments, des inves­ti­ga­tions sur les lim­ites de la représen­ta­tion. Cet aspect devait devenir pré­dom­i­nant pour moi, avec la créa­tion d’un espace con­cret, une pro­priété rurale proche d’une grande ville par exem­ple, où se dérouleraient en per­ma­nence des expéri­ences de ce genre. Je n’ai pas été suivi. Pen­dant deux ans, je me suis sen­ti extrême­ment seul, ne croy­ant qu’en ce pro­jet et dans l’in­ca­pac­ité de le faire pro­gress­er. Alors, puisqu’il ne me restait « que » le théâtre, puisque les acteurs voulaient jouer, puisque depuis dix ans j’en­seignais quo­ti­di­en­nement les clas­siques, j’ai empoigné avec dés­espoir la tra­di­tion du « grand spec­ta­cle » et sec­oué ce vieil arbre jusqu’à ce que KONIEC finisse par en tomber. C’est donc dans la trahi­son de mon pro­pre rêve que j’erre dans KONIEC dont un des axes d’ailleurs est la ques­tion de la fidél­ité et de la mort, et pas seule­ment pour le théâtre, bien enten­du.

C’est un para­doxe de plus dans l’his­toire du Groupov que le sujet même de KONIEC (GENRE-THÉÂTRE), qui était la tra­di­tion, vous ait finale­ment amenés à une expéri­men­ta­tion nou­velle ?
Oui (rires). Comme chaque fois, en fait, des tech­niques nou­velles ont dû être inven­tées pour ren­con­tr­er un défi qui, si le sujet en était la tra­di­tion, n’avait rien, lui, de tra­di­tion­nel.
Par exem­ple : j’avais jusqu’i­ci organ­isé la col­lab­o­ra­tion créa­trice d’ac­teurs, de musi­ciens, de vidéastes, de pein­tres, etc. tout en brouil­lant générale­ment leur fonc­tion habituelle. Rien à voir donc avec un col­lage. Ici, comme part inéluctable d’une cer­taine con­fronta­tion à la « tra­di­tion », j’ai voulu ten­ter en plus la ren­con­tre avec la mise en scène d’un « autre ». J’ai con­fié la mise en scène de la fin de LA MOUETTE de Tchekhov à un grand artiste bul­gare : Roumen Tchakarov. J’avais vu à Sofia en 1979, en com­pag­nie de Philippe Sireuil, une représen­ta­tion remar­quable de MADEMOISELLE JULIE due à Tchakarov et nous avions sym­pa­thisé. Il a assisté, lors d’un voy­age en 1980, aux pre­mières recherch­es du Groupov sur ce que nous appe­lions « l’écri­t­ure automa­tique d’ac­teur », et enfin — au moment où le pro­jet KONIEC pre­nait forme — Roumen est arrivé en Bel­gique comme réfugié poli­tique.
Roumen Tchakarov est inté­gré à KONIEC pour de bonnes raisons. Il a fait ses études à Lén­ingrad et pra­tiqué la péd­a­gogie de la « fidél­ité » à une tra­di­tion majeure du théâtre européen : celle de Stanislavs­ki et, à tra­vers lui, celle d’un rap­port his­torique priv­ilégié, très situé, à l’œu­vre de Tchekhov. Deux­ième­ment, Tchakarov était en Bul­gar­ie un met­teur en scène célèbre, mais dis­si­dent. Quelle dis­si­dence ? Celle d’un artiste dont les vues s’op­posent à celles du pou­voir sur la représen­ta­tion du monde, un artiste non-con­formiste, mais il s’ex­prime aus­si jusqu’à un cer­tain point dans la langue même de ses enne­mis. Certes il a vu et lu beau­coup de choses de l’art actuel, mais il ne les intè­gre pas comme quelqu’un qui aurait gran­di dans l’évo­lu­tion des formes depuis Mar­cel Duchamp jusqu’au Woost­er Group. Son appar­te­nance cul­turelle est très com­plexe. Ain­si il abor­de Tchekhov avec un point de vue rad­i­cale­ment dif­férent de Stanislavs­ki mais il met en œuvre cette vision avec des armes directe­ment léguées par celui-ci. C’é­tait déjà un puis­sant motif pour l’as­soci­er à KONIEC. Un troisième motif, plus pro­fond : Tchakarov est un exilé. Il vivait déjà exilé dans sa Bul­gar­ie natale. Et le Groupov, comme son nom !‘iro­nise, vit depuis tou­jours dans le sen­ti­ment de l’ex­il. Cela nous rap­proche mais ne nous unit pas : nous ne parta­geons à peu près rien, lui et moi que cet état d’ex­il. J’ai été « stal­in­ien » en Europe de l’Ouest dans le moment où l’Est reje­tait Staline et je l’ai été dans la mor­ti­fi­ca­tion de moi-même, dans un renon­ce­ment très vio­lent à tout ce que j’aimais. Pen­dant ce temps, de l’autre côté du rideau, Tchakarov lut­tait pied à pied pour rester vivant dans ce qu’ils appel­lent le « social­isme ». Et aujour­d’hui tous deux, ici, dans ce petit pays sans iden­tité, nous voilà occupés à nous dis­put­er des dents un lam­beau de Tchekhov comme deux chiens malades, énervés mais non pas libres d’être sans maître … J’avais donc une grande con­fi­ance dans cette épreuve.
Par ailleurs, Roumen est avant tout un directeur d’ac­teurs et le Groupov est basé sur l’art de l’ac­teur au pre­mier chef. Cela rendait nos incom­préhen­sions maîtris­ables. Et ain­si, il y avait une part de souf­france organ­isée pour tout le monde. Pour moi, de céder la plus belle scène de Tchekhov à un autre. Pour les acteurs, de s’in­scrire dans une vision des per­son­nages très éloignée de la leur. Pour lui, de voir son œuvre pren­dre son sens d’une glob­al­ité qui lui échap­pait. C’est de cette façon un peu douloureuse mais haute­ment stim­u­lante, qua­si éro­tique, que j’ai situé et géré les rap­ports de pro­duc­tion des dif­férents col­lab­o­ra­teurs de KONIEC, y com­pris les tech­ni­ciens. Et cela entraîne une autre chose, essen­tielle : per­son­ne ne sait exacte­ment, totale­ment, ce qui se passe sur le tra­vail en cours, même pas le créa­teur du spec­ta­cle. Il y a une incer­ti­tude per­ma­nente sur l’in­ser­tion et la per­ti­nence de sa créa­tion per­son­nelle dans le proces­sus col­lec­tif, une oblig­a­tion soutenue de s’in­former de ce que font les autres et une igno­rance récur­rente pour­tant, et donc une sen­sa­tion d’in­sécu­rité, voire de dan­ger, tout à fait néces­saire à l’ac­couche­ment d’une œuvre comme KONIEC et à son éveil quand elle ren­con­tre enfin le spec­ta­teur.

Le pre­mier titre de ce pro­jet était LEHRSTÜK OU LA CÉRÉMONIE DES ADIEUX avec l’idée de par­ler de manière ultime de notre rap­port à la tra­di­tion théâ­trale européenne et à son sup­port essen­tiel, le texte dra­ma­tique, sin­gulière­ment le « réper­toire ». Pen­dant le tra­vail, cette idée ini­tiale s’est con­sid­érable­ment élargie et pour­tant, le spec­ta­cle, tel que les spec­ta­teurs l’ont perçu, sem­ble forte­ment enrac­iné dans cette tra­di­tion. Com­ment ce rap­port a‑t-il évolué ?

D’abord une chose : depuis des années, dans le matériel cri­tique sur le Groupov, arti­cles, com­men­taires, inter­views, notre inter­ro­ga­tion des formes théâ­trales a tou­jours été mise en avant, alors que de l’in­térieur du groupe ce n’é­tait pas du tout essen­tiel dans la recherche ou dans la genèse des spec­ta­cles. Le groupe Talk­ing Heads, la pen­sée de Georges Bataille, la troisième guerre mon­di­ale, l’u­ni­formi­sa­tion des sex­es, le niv­elle­ment accéléré de la pen­sée poli­tique, la dérélic­tion cul­turelle, notre pro­pre inca­pac­ité à inven­ter des con­cepts opérants pour par­ler de tout cela, nous inquié­taient bien davan­tage. Nous fai­sions de la con­ju­ra­tion furieuse de nos peurs la base même de notre tra­vail et bien sûr la forme théâ­trale en était quelque peu bous­culée. Le doute sur le théâtre par­tic­i­pait de cette angoisse plus générale. C’é­tait l’époque des Punks et du « No future ». Nous trou­vions évidem­ment une cer­taine délec­ta­tion à tra­vailler sur ce sen­ti­ment à l’in­térieur d’un art qui, de sur­croît, est désor­mais minori­taire, résid­u­aire et archaïque.
Pour en revenir plus pré­cisé­ment à ta ques­tion, je crois que le Groupov s’est con­sti­tué dans la coupure par rap­port aux formes de la tra­di­tion théâ­trale mais dans la fidél­ité à ses ques­tion­nements. Par exem­ple, au début, le Groupov a refusé tout texte comme matéri­au scénique ( sauf enreg­istré) et toute référence aux dif­férents sys­tèmes de jeu dra­ma­tique que nous pou­vions con­naître. Or ces deux élé­ments sont effec­tive­ment la base même de la tra­di­tion européenne. Mais en même temps, il n’ar­rê­tait pas de cir­culer des textes sur l’é­val­u­a­tion de nos grands ancêtres et des grands con­tem­po­rains. Il y avait entre nous la pro­duc­tion de textes et débat per­ma­nent sur Gro­tows­ki, Brecht, Stanislavs­ki, la per­for­mance, Wil­son, le Squat The­atre, etc. D’un autre côté, la plu­part des mem­bres du Groupov étaient devenus enseignants dans un Con­ser­va­toire et donc con­fron­tés quo­ti­di­en­nement à Shake­speare, Molière, Fey­deau ou Tchekhov. De plus cer­tains, pour gag­n­er leur vie, jouaient ailleurs les auteurs les plus divers. Il y a donc tou­jours eu, inex­tri­ca­ble­ment, sépa­ra­tion volon­taire et fréquen­ta­tion oblig­ée de la tra­di­tion et du méti­er.

Ce terme « tra­di­tion », au fait, auquel on ne cesse de se référ­er, per­son­ne ne l’en­tend vrai­ment de la même manière. Com­ment le Groupov, après cette longue pra­tique de rejet et d’amour mêlés comme tu l’as expliqué, a‑t-il fini par en approcher une déf­i­ni­tion ?
Nous n’avons pas de déf­i­ni­tion parce qu’en par­lant de « tra­di­tion occi­den­tale du théâtre » on par­le encore d’un objet théorique à con­stituer. À notre con­nais­sance, per­son­ne n’a encore pro­posé une approche glob­al­isante qui intè­gre réelle­ment les deux fac­teurs con­sti­tu­tifs du théâtre européen : le poème dra­ma­tique, d’une part, et tous les élé­ments con­cour­ant à la représen­ta­tion scénique, d’autre part. Même en renonçant au rêve, peut-être fal­lac­i­eux, d’une his­toire ou d’une théorie glob­ale, la dis­pro­por­tion con­sid­érable des études dans les deux domaines est pro­fondé­ment sig­ni­fica­tive. L’héritage des grands textes clas­siques s’ac­com­pa­gne d’une foule de thès­es et d’es­sais his­toriques, lit­téraires, lin­guis­tiques, philosophiques, etc. Autour du texte de Racine, des approches aus­si dif­férentes et émi­nentes que celles de Gold­mann, Mau­ron, Barthes et même Picard exis­tent, c’est-à-dire un scope allant de l’é­tude uni­ver­si­taire tra­di­tion­nelle aux analy­ses les plus fines et les plus fouil­lées à par­tir de Marx, Freud ou Saus­sure. Mais com­ment Racine exis­tait-il sur le théâtre ? Com­ment, donc, le théâtre de Racine exis­tait-il ( et en dehors de cela nous sommes dans la lit­téra­ture et pas dans l’art pro­pre du théâtre)? Nous n’en savons à peu près rien.
Nous pou­vons ou non croire qu’il s’ag­it d’une malé­dic­tion intrin­sèque au fait théâ­tral occi­den­tal, à son car­ac­tère insai­siss­able et éphémère. Sur l’art des acteurs, de la mise en scène, de la trans­mis­sion des savoir-faire des divers métiers, nous n’avons pour l’essen­tiel que des études soci­ologiques, des témoignages décousus, des essais « sémi­ologiques » embry­on­naires. Donc, la part lit­téraire de notre tra­di­tion est maîtris­able et forte­ment explorée, la part pro­pre­ment théâ­trale est qua­si­ment incon­nue.
Les livres les plus exigeants sur la Com­me­dia dell’ Arte sont non seule­ment inca­pables de nous « faire voir » ce qui se pas­sait réelle­ment sur le plateau, mais même de nous en don­ner une idée approx­i­ma­tive. On n’en retire qu’une exas­péra­tion du désir, c’est leur seul usage prof­itable. Et je ne crois pas que les nou­veaux moyens d’en­reg­istrement, pho­to-vidéo-ciné, sans nier leur impérieuse util­ité de trace com­plé­men­taire aux textes, nous ren­dent la tâche beau­coup plus facile. Les pho­tos du Cocu MAGNIFIQUE ou de HURLE CHINE mis en scène par Mey­er­hold nous don­nent à rêver, la voix de Sarah Bern­hardt ou de Salvi­ni aus­si … pas beau­coup plus.
Dans KONIEC (GENRE-THÉÂTRE) nous avons tra­vail­lé notre rap­port à la tra­di­tion sur ces deux plans : texte et théâtre, autour de deux foy­ers : LA MOUETTE de Tchekhov et la Com­me­dia del­l’Arte. La pièce de Tchekhov a finale­ment syn­thétisé pour nous tous les clas­siques sélec­tion­nés au départ. Elle expose pas­sion­né­ment et lucide­ment les rap­ports com­plex­es des écrivains et du théâtre, donc — en out­re — du texte et des acteurs, à tra­vers des rap­ports amoureux et des con­tra­dic­tions de généra­tions dans une époque pré-cat­a­clysmique. Ce qui nous unit à cette pièce et ce qui nous en dis­tingue pour­rait presque servir de toile de fond à tout le théâtre du XXe siè­cle. Il y a un écho per­ma­nent et occulte à cette pièce dans notre créa­tion à tra­vers, aus­si, la présence dis­simulée d’Hein­er Müller.
L’autre pôle, nous l’ap­pelons « Com­me­dia del­l’Arte » pour sim­pli­fi­er, s’i­den­ti­fie à l’art de l’ac­teur : méti­er, appren­tis­sage, tech­nique, place sociale, droit d’au­teur ( ! ), créa­teur ou non à part entière. La dialec­tique avec le pre­mier pôle est très riche puisque dans LA MOUETTE les deux rôles féminins prin­ci­paux sont des actri­ces. Cette part, dans le spec­ta­cle, cor­re­spond à la grande per­for­mance de François Sikivie, à mon pro­pre mono­logue, à la vidéo d’Er­ic Duy­ck­aerts, mais en ral­ité on ne peut la cern­er pré­cisé­ment puisque l’in­ter­ven­tion créa­trice des acteurs est con­stante dans l’élab­o­ra­tion du spec­ta­cle. Les acteurs qui m’avaient jeté dans le désar­roi de KONIEC ont aus­si tran­scendé leur rôle, cela porte au-delà des textes qu’ils ont écrits ou des per­for­mances du spec­ta­cle.

Par exem­ple ?
La manière dont Francine Landrain se détache de ma pater­nité tout en m’aidant très fidèle­ment à pour­suiv­re mon errance pro­pre, l’ex­i­gence même qu’elle met à son œuvre per­son­nelle, sont un des rares encour­age­ments que je reçoive à vivre.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
2
Partager
auteur
Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
#28
mai 2025

Théâtre / Passion

30 Déc 1987 — Il y eut quelques nuits, l'été dernier où le mur d'Avignon s'est trouvé la frontière de l'univers: «la scène est…

Il y eut quelques nuits, l’été dernier où le mur d’Av­i­gnon s’est trou­vé la fron­tière de l’u­nivers : « la…

Par Anne Ubersfeld
Précédent
28 Déc 1987 — Annoncé à la fin de la saison sans tambours ni trompettes mais plutôt discret tam-tam, le dernier spectacle de Martine…

Annon­cé à la fin de la sai­son sans tam­bours ni trompettes mais plutôt dis­cret tam-tam, le dernier spec­ta­cle de Mar­tine Wijck­aert, LA THÉORIE DU MOUCHOIR, a rejoint cette couche sédi­men­taire qui est ce qu’il nous…

Par Nicole Cabes
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total