« Le mariage de Figaro » Le spectacle de la plénitude

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Le 25 Déc 1987

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Théâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre/Passion-Couverture du Numéro 28 d'Alternatives Théâtrales
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On peut lire dans ce tri­om­phe un symp­tôme. Non pas d’une mal­adie, mais d’une attente. Non pas d’une inquié­tude, mais d’un espoir : le temps retrou­vé du théâtre. LE MARIAGE qui a con­nu le suc­cès mythologique de l’opéra, réc­on­cilie le théâtre avec son anci­enne image tant décriée. Sans aucune démis­sion, Jean-Pierre Vin­cent monte le spec­ta­cle à Chail­lot, cette « Comédie Française d’op­po­si­tion » comme aime dire par­fois Antoine Vitez. L’an­cien admin­is­tra­teur du Français accom­plit ailleurs ce qu’il n’a pas réal­isé au Français. LE MARIAGE est donc aus­si la revanche qui a réc­on­cil­ié un met­teur en scène avec lui-même. L’artiste blessé en sort rés­sus­cité.

Le goût de la total­ité

Certes, ce n’é­tait pas une inno­va­tion, mais Vin­cent et son dra­maturge Bernard Char­treux ont décidé de revenir au titre d’o­rig­ine — LA FOLLE JOURNÉE — de même que de jouer l’in­té­gral­ité du texte. Cela, bizarrement, sup­pose des risques car le texte appa­raît dans toute son épais­seur, avec ses coups de génie autant qu’avec ses acci­dents liés à une époque, à une esthé­tique. LA FOLLE JOURNÉE est plus lourde que LE MARIAGE car on joue aus­si les scènes qui l’en­raci­nent dans le temps. On voit alors non pas l’œu­vre adap­tée aux goûts d’au­jour­d’hui, mais l’ œuvre dans sa total­ité. Et ain­si con­fron­tés à elle, nous prenons la mesure de ses con­flits, de ses con­tra­dic­tions. À la beauté d’une épure, on oppose la richesse d’une matière.
Vin­cent refuse le scé­nario artic­ulé autour de quelques bril­lants pro­tag­o­nistes et fait venir sur le plateau des fig­u­rants qui évo­quent le vil­lage et sa vie. Ain­si le plateau cesse d’être le lieu seule­ment réservé aux héros pour retrou­ver ce « faux inutile » de la présence des ensem­bles sur une scène. Ils appor­tent comme dans la pein­ture la sen­su­al­ité d’un col­oriste tou­jours plus tru­cu­lent qu’un dessi­na­teur. Par là aus­si le spec­ta­cle a le foi­son­nement d’une total­ité.
La total­ité du MARIAGE n’a pour autant rien de sys­té­ma­tique, ni de com­plet. L’idée con­siste à tout embrass­er, mais en ménageant des plages, en admet­tant des frac­tures. Cham­bas ne recon­stitue pas un milieu et n’im­pose pas une image unique ; sur la scène, il reste du vide comme sur une toile par­tielle­ment occupée. Pour chaque acte, il y a un motif cen­tral entouré d’un espace nu, espace de la res­pi­ra­tion, de l’air. Les objets sont rares, dis­posés comme des rap­pels du réel. On ne recon­stitue rien, mais on recon­naît tout. Le réal­isme est ici parci­monieux, car la mise en scène fuit à la fois la surenchère des signes et leur. traite­ment métonymique. Le para­doxe con­siste à sat­is­faire le goût de l’é­conomie tout en ayant les yeux rivés sur la total­ité. Cela explique pourquoi le spec­ta­cle échappe à l’é­touf­fe­ment : il entre­tient une aisance du mou­ve­ment, il invite à l’in­ve­stir par l’imag­i­na­tion. De cette alliance secrète, LE MARIAGE tire une des raisons de son suc­cès. Il est pen­sé comme une total­ité, mais inachevée … il dépasse le frag­men­taire, sans pour autant per­dre son ouver­ture.

Corps et pein­ture

Un cadre doré, cadre brisé, bor­de le plateau géant de Chail­lot. Il est, dit-on, la copie du cadre de l’Odéon où LE MARIAGE fut don­né pour la pre­mière fois, mais, au-delà de cette référence ponctuelle, on y voit le rap­pel d’un théâtre de jadis auquel on revient comme à un bâti­ment en ruines dont on éprou­ve de nou­veau la séduc­tion. Et comme dans ce théâtre-là on aime la beauté des tis­sus, mais exaltée, ren­due lyrique. LE MARIAGE cul­tive la matière fastueuse, la matière qui scelle les fiançailles de la scène avec une beauté sans con­traintes : ici les rouges écla­tent, les jaunes enivrent, les soies bruis­sent. Cham­bas con­jugue les détails réal­istes avec des traces de pinceau, des pein­tures de couleur agrandies à l’échelle de la scène. C’est un tableau habité. Un tableau qui assume les oblig­a­tions dra­maturgiques, tout en s’af­fichant comme tel.
Lorsque dans la scène du procès, des pan­neaux avec des palmiers peints clô­turent la salle du juge­ment tan­dis que le comte trône sur un piédestal face aux vil­la­geois assis, Cham­bas répond aux exi­gences de l’œu­vre en même temps qu’à son désir de pein­tre. Il ne craint pas fa faille, il la cul­tive même, en procu­rant ain­si un sen­ti­ment de lib­erté : aucune muti­la­tion n’a lieu sans que l’on assiste pour autant au tri­om­phe de l’ar­bi­traire de l’artiste. L’au­torité de l’ œuvre est désta­bil­isée et non pas anéantie.
Jean-Pierre Vin­cent adopte, lui aus­si, une pareille élas­tic­ité dans le traite­ment des corps. Ils revê­tent les attrib­uts de l’époque surtout dans les occa­sions liées au con­texte his­torique pré­cis — pour le procès en par­ti­c­uli­er — et affichent une extrême lib­erté en privé. On remar­que d’abord une con­tem­po­ranéité des vis­ages non poudrés, qui con­trastent net­te­ment avec les habits du XVI­I­Ie : la phy­s­ionomie dit une pas­sion que les vête­ments datent. Les corps s’agi­tent avec une énergie emprun­tée presque à l’ac­tu­al­ité tan­dis que tout, autour d’eux, désigne une époque. Cela donne le plaisir ambigu d’une vital­ité présente qui investit des images anci­ennes. Et ain­si, une fois encore, le spec­ta­cle sat­is­fait plusieurs attentes. Corps et pein­ture réu­nis accè­dent à un art qui ne paye pas le prix de la vie. De là vient, sans doute, le sen­ti­ment de la pléni­tude.

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