Le Centre de Recherches Théâtrales de Milan a organisé aux mois de janvier et décembre 1979 deux colloques autour de l’activité de Grotowski et du Théâtre Laboratoire à l’occasion du 20ème anniversaire de sa création. Les débats du second colloque dédié aux activités parathéâtrales de Grotowski loin de garder la sérénité ennuyeuse d’une célébration, furent le théâtre d’un véritable affrontement. Les raisons ne manquent pas et elles tiennent toutes au fait qu’il nous met encore en danger. J’en ai éprouvé une plus particulièrement : comment parler de lui, de ses projets qui le mènent loin du théâtre ? Comment parler d’un Grotowski qui rejette les oeuvres, comment ne pas s’éloigner trop de la vérité de ses expériences et comment ne pas se contenter du témoignage ? Grotowski qui rêve aujourd’hui d’effacement, de perte dans la poussière du désert ou dans le silence épais de la forêt voue notre parole à la perplexité. La relation fondamentale, celle qu’il cherche à provoquer, la relation Je-Tu peut-elle être parlée ou son destin est-il le mutisme ?
« Pourquoi faites vous donc parler les gens ? » ai-je demandé à Grotowski après avoir vécu des instants de vérité. « Parce qu’autrement ils seraient malheureux ». Mais comment parler, sans être malheureux d’avoir parlé ?

…rêver de se perdre dans le silence épais de la forêt.
L’unité et le fragment

Il y a eu le temps où seul le rêve d’unité avait droit de cité, et alors c’était la constitution du Tout qu’on envisageait au théâtre ou ailleurs. Ce Tout pouvait être un peuple, une classe ou simplement un public, selon les programmes. Le plus souvent ces tentatives, marquées de ce qu’on pourrait appeler le sceau d’une conscience de gauche, se dressaient contre l’ordre industriel marchand qui réalisait alors une sorte de perfection le mettant à l’abri de l’effritement des crises. Front contre front, triomphe contre triomphe — chacun de son côté n’attendait que des victoires. La consommation ou la révolution.
A l’optimisme épanoui s’opposèrent quelques voix qui derrière le visage lisse des foules rassemblées ont perçu le bruit des édifices qui s’effondrent. Brisure, faille : rien ne pouvait plus sauver les ensembles dont on rêvait. C’était Beckett, Ionesco, …
Grotowski, lui, se dérobait aussi à toute volonté unificatrice. « C’est seulement pendant les grandes périodes du théâtre qu’il y a un public. Aujourd’hui nous n’avons que des spectateurs » disait-il. Lorsqu’il n’y avait plus rien à espérer du côté des ensembles faussement constitués, il fallait s’adresser à la partie, au spectateur. Le théâtre et l’individu. (Ne peut-on pas voir là un refus subrepticement politique — ce qu’on appelle la « dissidence par les formes » — car les pays socialistes ne connaissent qu’un seul mot d’ordre : le peuple entier autour du parti.) Mais, chose importante, cette rencontre entre l’acteur et le spectateur reconstitue l’unité, car son théâtre, en dépit des apparences, ne se rattache pas à une expérience fragmentaire du monde. L’unité peut être refaite, mais seulement dans l’individu.
Aujourd’hui, quinze ans plus tard, quand les architectures de jadis se lézardent et qu’on abandonne les grands projets d’avenir, la seule chance vient du fragment, de l’éclat. Au lointain succède le proche, à la prospective, l’immédiateté de l’acte. Il y a passage « des sociétés majoritaires » aux « sociétés minoritaires » car , désormais l’unanimité ne peut résulter que d’un trafic d’influences d’un excès de pouvoir. L’unité-;- de la consommation ou de la révolution — a cessé de s’instituer en règle ultime. Ceux qui cherchent l’efficacité s’adressent désormais aux minorités : c’est le destin d’une société aussi bien que d’une idéologie de rechange qui ont fait naufrage ensemble. On passe du Grand au Petit, de l’homogène au brisé, de l’aveuglement solaire à l’éclat nocturne. Lorsqu’on ne croit plus à un ordre sauveur, on se voue à la restauration d’une éthique partielle, d’une justice fragmentaire. Glucksmann disait quelque part que « l’essentiel est,de mettre en place une morale du coup par coup et une analyse circonstancielle qui examine les choses cas par cas. Sans quoi ce sera de nouveau l’envol théorique (terroriste) sur l’aile des grands thèmes et des solutions finales » ou, pour reprendre un refrain connu, des luttes finales.

Dans ces temps où la seule lucidité semble être d’assumer le morcellement, Grotowski lance le projet du « théâtre des sources » fondé justement sur la catégorie la plus rejetée : l’universel, l’unitaire1. Par cette quête, il ne veut pas fuir ou abandonner la civilisation, mais seulement la rééquilibrer. Tout comme il y a quinze ans, il se dérobe à tout modèle, si vrai soit-il pour le moment, afin de renouveler par cet « écart » la perception, la vie. A l’époque des particularismes, des minorités, il ose se lancer à la quête de l’indivisible, du dénominateur commun. « Entre les techniques il y a quelque chose qui tient de l’ordre de la parenté et qui précède la distinction, qui est présent encore, qui peut se réactualiser … Où est la source des techniques ? » disait-il récemment à Nancy2. Trouver ce qui lie et non pas ce qui sépare — voilà son désir d’aujourd’hui. Le voilà donc, une fois encore, à contre courant. Mais pourquoi ce qui pourrait paraître retardataire s’avère-t-il, dans le contexte de la problématique unité-fragment, d’une extrême originalité ? Parce que l’unité que veut retrouver Grotowski ne s’appuie ni sur le pouvoir d’une idéologie, ni sur celui d’un ordre à venir. Une unité non contrôlée par le maître-penseur — voilà son grand défi. Et pour cela il envisage l’effacement, l’anonymat de I’« oeuvre-processus », « l’oeuvre-rivière » seule qui rend possible la rencontre Je-Tu. C’est cette relation primordiale qui nous permettra, si on la vit, d’accéder à une unité sans danger.
Je-Tu ou la naissance partagée
Grotowski dit :« Nous sommes arrivés à un point très délicat : moi-toi. Est-ce que moi-toi ce sont deux êtres ou un seul ? Est-ce que moi-toi c’est toi et moi ? Est-ce que moi-toi ce sont deux êtres ou un seul ? Est-ce que moi-toi veut dire un être qui englobe les deux ? … Moi-toi ? Est-ce que c’est uniquement une double personne ? Moi-toi ce n’est pas du tout un qui est deux, ni cieux qui sont un. Moi-toi c’est l’expérience où tout est inclus. Si on arrive à ce point là la, terre, le soleil, les vents, les cris d’oiseaux, la lumière du dedans, les grandes marées, tout est présent3. C’est donc à partir de là qu’on peut restaurer l’ordre disloqué. Mais que veut dire ce couple énigmatique ? Sans que je sache si Grotowski est parti de Je et Tu4 de Martin Buber, dont il connaît bien l’oeuvre, il y a entre lui et Buber une telle parenté que le discours du philosophe nous aide à approcher le secret de cette relation.

Pour Buber il n’y a pas de sujet indépendant, il n’y a pas de Je en soi, mais toujours en rapport avec les autres personnes, qui sont des Tu virtuels, ou avec la réalité, humaine ou non, perçue comme objet — le Cela. Il y a donc deux couples, Je-Tu et Je-Cela, couples qui rendent compte du type de rencontre effectué par Je. Tout commence par la relation, car bien que « le premier groupe Je-Tu se décompose en un Je et un Tu, il n’est pas né de leur assemblage, il est antérieur au Je ; le deuxième, Je-Cela, est né de l’assemblage du Je et du Cela, il est postérieur au Je » Je-Tu est donc le couple fondateur dont le régime ne peut être que celui de la présence. Le Cela n’a pas de présent, tandis que le Tu n’existe que dans le présent, mais il n’a de présence qu’en tant que l’autre terme de la relation originaire. C’est de cette présence que Grotowski désire chaque fois qu’il dit que le Je-Tu ne peut exister que hic stans et nunc stans. Pour eux il n’y a pas d’autre temps.


