Regard noir, masque tendu, le cheveu coupé au ras du crâne : pour commencer, il y a le Hamlet de Steven Berkoff, fait d’angles et de nerfs, de rage et de tension. Au bord extrême de la violence, il occupe un temps et un espace toujours plus étroits, vertigineux. Le prince de l’East End, le skin-head des faubourgs, porte costume croisé et chemise sombre et, au fond de ses tripes, un acte de justice et, de révolte. Hamlet-drame de la vengeance ressuscite le complot et les chocs brutaux dont en leur temps, raffolaient les élizabéthains. Western haletant, kung-fu animal, où Shakespeare aurait mis un peu de rêve et d’introspection, un peu de prospective visionnaire. On y retrouvera la fable, et tous ses éléments : l’apparition du spectre du Roi son père venu révéler à Hamlet la machination qui l’a privé tout à la fois de la vie, de sa couronne et de sa Reine ; la mission de justice du Prince contre le souverain régicide auquel s’est unie sa mère : son indécision, sa folie simulée, puis son habile mise en scène, avec des comédiens de passage, d’une pantomime qui confond le Roi devant le spectacle de son propre forfait ; la mort de Polonius, le bref exil de Hamlet, la folie d’Ophélie et, dans une dernière intrigue où le poison le dispute à l’épée, la fin tragique du jeune prince enfin vengé. Mais la vengeance de Berkoff est une explosion continue, où se confondent théâtre et vie : il affrontera Claudius et son crime, Gertrude et toute la Cour du Danemark, tristes comploteurs, mais aussi, derrière le Roi, l’ordre et l’autorité, la médiocrité, la grisaille, la mort assise dans la vie de tous les jours, l’ennui.

Mise en scène : Steven Berkoff
Photos : Roger Morton
L’ultime Hamlet
Présentée au Roundhouse , cette ancienne gare de triage transformée en théâtre, chapiteau de brique sombre, la mise en scène de Steven Berkoff était déjà au mois de mai, le troisième Hamlet de l’année. Un peu plus tôt, au Royal Court, Jonathan Pryce avait donné une interprétation éblouissante du rôle-titre, alors que la B.B.C. diffusait à la télévision celle de Derek Jacobi. La Royal Shakespeare Company devait rejoindre le peloton au début de l’été, avec la mise en scène de John Sarton réalisée à Stratford avant de passer, selon le cycle traditionnel, au Alwych Theatre à Londres. Curieux embouteillage : il était donc urgent, au début de l’année 1980, de faire revivre Hamlet. Il fallait décidément encore une fois l’entendre nous parler, entre deux assassinats, de théâtre et de mensonge, de corruption et de folie. Il fallait que sa vie, et son corps trois fois exposé « sur une haute estrade à la vue de tous » nous rappellent la leçon de Shakespeare sur l’excercice du pouvoir et sur celui de l’illusion. Voilà un retour qui ressemble trop à un avertissement ; un bref passage, des paroles de fantôme sur un bout de scène avant de disparaître, sans doute jusqu’à l’aube de la prochaine décennie. De toutes ces interprétations, Berkoff nous en prévenait, la sienne serait à la fois la première et la dernière, l’ultime, le Hamlet pour en finir avec tous les Hamlet. Avec un sens radical de l’opportunité historique — à chaque époque, à chaque public, une oeuvre, une interprétation — il annonçait cette somme de ce que le théâtre pouvait aujourd’hui exprimer à partir du texte de Shakespeare. Un texte d’ailleurs non exempt de digressions et de faiblesses. Au coeur de son travail, une relation sensuelle avec le public, et l’émotion, une fête d’émoti’on « pour ceux qui savent encore ressentir quelque chose ». Sur scène, rien. Pas de décor, pas d’accessoires, pas de trappe ni de cintre. Juste des acteurs.
Cinq hommes, deux femmes. Un peu en retrait, surplombant le public, un pianiste. Au centre du chapiteau, la piste, à la fois champ de bataille et terrain de jeu. On y présente en noir et blanc, une géométrie du crime. Vêtus de costumes stricts, modernes, les comédiens tranchent l’espace en suivant de longues lignes posées au sol qui dessinent un cercle inscrit dans un carré. Des diagonales et des transversales traversent l’aire de jeu de part en part : sur ces itinéraires rigides, les comédiens se rencontrent. Chacun de ces moments marque un changement de rythme, une étape de ce cérémonial que construit le spectacle : gestes gelés, attitudes denses et fixes de Hamlet face au spectre, ou au contraire, accélération brutale, virtuosité diabolique, (Matthew Scurfield) pour l’évocation de l’assassinat du Roi. La précision vocale est la même, variant du souffle repris en canon au cri où se perdent les vers shakespeariens. Autour de cet objet dense et sans concession, l’atmosphère est difficile, un peu angoissante. Il y a entre acteurs et spectateurs quelque chose comme une culpabilité, un élément de noirceur sans failles et sans recoins, une fatalité construite de toutes pièces à partir du jeu des comédiens et de leur manière de dire le texte. Berkoff a travaillé le mime à Paris, chez Jacques Lecocq ; il a lu Artaud, qu’il place, avec Meyerhold, parmi ses maîtres spirituels. Opposé à la solide tradition du naturalisme britannique, cet apport continental détermine au sein du London Theatre Group une relation de travail, un esprit, un style tout à fait originaux. Théâtre d’excès, théâtre d’outrance physique, où l’expressionisme des comédiens s’accompagne d’une rare maîtrise du détail et de l’enchaînement des gestes.
La Tragédie, c’est la culpabilité sans faute, ou sans faute repérable : une définition comme une autre. Mais pour l’avoir prise un peu trop au pied de la lettre, le Hamlet de Berkoff manque de peu la cible qu’il s’était fixée : fasciner le public, l’assommer d’émotion, l’impliquer, même malgré lui, dans un phénomène de résonance avec le spectacle. Exaltée, explosive, imprécatoire, l’émotion souffre en effet d’un point focal, d’un lieu de cristallisation. Quelque part au dessus du cercle, l’énergie s’échappe. Il faut sans doute s’en prendre à la psychologie : si la faute est diffuse ou immatérielle, abstraite, si elle procède de la tiédeur humaine, de la mesquinerie faite institution, de la laideur du système, elle s’exprime pourtant entre des personnages, qui, ici, manquent un peu de chaleur et de vie, de nuances dans leur expression. Les personnages féminins, Gertrude, Ophélie, en souffrent le plus, ce qui n’est pas un hasard. Inquiet, Berkoff, par moments, quitte le sien, et risque l’oeil du maître pour vérifier l’équilibre de la construction, mais ça ne suffit pas tout à fait. Drame pour drame : curieusement, pour la même raison qui gêne un peu cette mise en scène, la précédente production du L.T.G. avait, elle, tapé dans le mille. Greek, transposition de l’Oedipe de Sophocle dans une banlieue de la capitale, était une concentration d’énergie dramatique, un noeud de rire et de force provocant et audacieux.
C’était la ville aux prises avec la violence, la Peste et la Crise réunies dans un même fléau. Londres frappée de stérilité, toutes vitrines aveugles, alignant ses chômeurs. La rue livrée à l’émeute, pointes de chaussures en acier, chaînes de vélo, fléchettes de pub recyclées dans les affrontements de factions. Eddie, jeune homme moderne, y était un nouvel Oedipe perdu dans la triste Angleterre de Margaret Thatcher. Autour de lui, sa famille, Mum, Dad, Doreen, quatre visages fermés sous un ovale de maquillage blanc. Ameublement réduit : une table et quatre chaises peintes en gris posées sur le minuscule plateau du Half-Moon Theatre. Il y avait là la même extériorisation, la même maîtrise des comédiens dans leur interprétation, mais il y avait aussi un humour, intime, parfois volontairement brutal, fondé sur le langage, lourd accent des faubourgs mêlé d’envolées shakespeariennes, et sur le texte, où Berkoff ne s’embarrassait pas d’une fidélité excessive pour le texte de Sophocle, s’abandonnant à un débordement d’adjectifs et de métaphores, et à une imagerie sexuelle des plus agressives. Pas une perte de rythme, pas un moment de relâchement jusqu’à l’ironie du retournement final : apprenant la noirceur de ses actes — la vraie Peste est en lui — Eddie refuse pourtant de se crever les yeux ; contre la mutilation, il choisit la douceur, le bien-être — et l’inceste, auprès de sa tendre mère-épouse. D’un côté un bout de dock au bord de la Tamise, derrière les entrepôts de Pier Wapping ; de l’autre un port méditerranéen abruti de soleil. Oedipe n’a pas choisi. Eddie non plus : sa vie était une tragédie, une impasse un peu sale, une rue délabrée. Une somme de souvenirs où Berkoff, comme à chaque spectacle, retrouvait son adolescence. Après avoir adapté Kafka, Edgar Poe, Strindberg, Eschyle, il avait écrit, dans East, une chronique de ces années passées dans le East End. Avec Greek, il s’en prenait à un mythe fondamental, transcendant sa propre existence en destin. Mais Shakespeare, apparemment, pèse encore un peu plus lourd : le fondement, ici, est celui sur lequel repose à peu près toute l’histoire du théâtre britannique. Shakespeare-mythe fondateur, dur obstacle.

Mise en scène : Steven Berkoff

Mise en scène : Steven Berkoff
Dans la tradition, celle de Shakespeare
Le sens du tragique, ce frisson de l’esprit que le théâtre ne sait plus fabriquer qu’à de si rares occasions, cela peut être l’affaire d’une interprétation. Il y en a une par décennie, ou par demi-siècle : Laurence Olivier, perché sur les murailles d’Elsinor, pâle figure doucement penchée vers le vide. Après sa performance au Royal Court Théâtre, Jonathan Pryce, au moins pour quelques mois, aura été le Ham let de notre temps : jeune homme vulnérable et charmeur, possédé par l’angoisse, et conscient de cette possession. Hamlet est ici, dans la tradition, le drame de la conscience impuissante.
Mais Pryce y rajoute quelque chose : une jeunesse, une fougue, une maestria dans la mise en scène de son désespoir, un humour. S’il doit jouer le jeu de l’intrigue et de la machination, il le fait magistralement, avec ce détachement ironique que lui donne la connaissance de l’enjeu. Hamlet sait ce qu’il gagne : sa propre perte, la folie et la mort. Sa science des événements lui vient de son esprit mais surtout, et d’abord, de son intuition et de sa sensibilité. Déchiré par son propre drame, il simule la folie par calcul, mais il la subit aussi, par cette faiblesse orgueilleuse de rester ouvert aux remous de ses propres sentiments. Contre la raison d’Etat, contre le cynisme du délire rationnel, c’est l’affirmation de la prééminence de l’expérience sensible. Point fort du spectacle : l’apparition du spectre venu investir Hamlet de sa mission de vengeance. Pas de fumées théâtrales, pas de miroirs multiplicateurs : dans une prise de position hallucinante, l’âme du Roi défunt s’installe dans le corps de Hamlet, d’un seul coup transfiguré, lé’ poitrine écartelée, la voix méconnaissable. Sous la violence de ce soudain dédoublement sous la douleur de cette révélation, il se retourne littéralement, il se vide, comme par l’effet de cet étrange enfantement. Brutal retour du père, dialogue schizophrène dans les paroles bouleversées du fils. C’est une fabuleuse dépense d’énergie : le public en reste pantois, et Pryce, épuisé, le teint hâve, chaque jour un peu plus proche de la réalité divisée de son personnage.

Mise en scène : Steven Berkoff



