Cheveux flamboyants sur fond de verdure, culottes courtes et longues jambes frêles d’adolescents mêlées dans les chemins buissonniers, trois enfants hument, tout serrés, l’aventure à venir, offrant leur nuque au passé. Ils s’en vont tout en haut de la toile, presque sortis du cadre où Lombard, le peintre, avait imaginé leur fugue.
Depuis, le trio Hourdin, Perrier, Wenzel récidive « hors cadre » avec l’attention et la tenacité nécessaires pour résister au pièges de l’institution d’une part et de la marginalité forcée, d’autre part. Difficile gageure et pourtant, chaque année depuis 5 ans, l’une de leurs escapades les conduit obstinément à Hérisson, avec quelques « complices » de Strasbourg ou d’ailleurs qu’ils aiment rencontrer là. Rencontrer. Justement. Et non pas rivaliser à la bourse de la création. Lectures de pièces, esquisses, spectacles sont « donnés à voir » et à entendre, le plus souvent à l’écart de la critique parisienne, dans l’intimité de ceux qui, depuis 10 ans, travaillent l’écriture, le jeu, la représentation théâtrale, et s’attachent à rendre compte du répertoire contemporain aux gens de la région.

Mise en scène : Jean-Louis Hourdin
Photos : Georges Peltier
1975 : dans le bus qui les conduit à la dernière représentation de Timon d’Athènes de Peter Brook avec qui ils travaillent depuis un an, Hourdin, Perrier et Wenzel prennent rendez-vous pour l’année suivante à Hérisson (village de l’Allier) avec chacun un projet de spectacle. Hourdin et Chosson, fondateurs du GRAT (Groupe Régional d’Action théâtrale) proposeront des sketches de Karl Valentin, Perrier Les mémoires d’un bonhomme, et Wenzel Loin d’Hagondange, découvert l’été précédent par Théâtre Ouvert à Avignon et qui a eu, depuis, la carrière que l’on sait. D’autres, bien sûr, se sont joints à ces rencontres : Michèle Foucher et son spectacle La table (lu une année et joué l’année suivante), l’Aquarium avec La soeur de Shakespeare et Alain Mergnat du Théâtre de Bourgogne avec Le retour de Brecht. Gilberte Tsaï revient chaque année poursuivre la recherche qu’elle a entreprise avec les enfants. Son travail et celui de son équipe (Anne Desreaux, Olivier Dejours, Jean Bauer) a été mené à un point tel qu’il a donné lieu, cette année, d’abord avec les enfants de Strasbourg (pendant 6 mois) puis avec ceux de Hérisson (pendant 15 jours) à un spectacle très beau, très dense et très bouleversant : A contre-jour. Blanc/Noir.
Une petite grappe d’enfants agglutinés devant une ligne oblique faite de caisses sagement empilées. Derrière, un espace lumineux, bien protégé, qu’ils sont seuls à voir, peut-être même à connaître. Un silence tenu par le temps que leur regard met à contempler les choses ou le vide autour d’elles ; ce silence et ce temps qu’on avait oubliés ou qu’on feignait de ne pas reconnaître. Puis un visage apparaît comme un pied de nez à l’absence : « je m’appelle Sophie, j’ai 10 ans, j’aime lire », « je m’appelle Cécile, j’ai 9 ans, j’aime ma soeur ». Des voix tantôt distinctes et uniques, tantôt mêlées et multiples, ordonnées dans un Tempo que d’autres enfants, aux percussions, soutiennent. Abcd, abcd, jusqu’à l’endormissement. C’est la nuit. Olivier Dejours ouvre un univers sonore étrange et inquiétant qui réveille des peurs ancestrales. Les enfants se livrent et représentent leurs rêves. On se croirait dans un spectacle de Bob Wilson, dans cette agitation d’objets, d’histoires, de personnages qui se côtoient au même instant sans jamais se fondre. Le rêve s’éteint. Les enfants dorment, petites formes recroquevillées sur la moquette.
Une petite fille se lève et se dirige à pas lents vers le mur. Les autres se réveillent. « N’y va pas ». Elle saute de l’autre côté, là où la lumière est blanche et vive. Elle disparaît, un instant seulement. Quand elle revient, des archets caressent la surface des verres accompagnant son cheminement d’un son fragile et aigu qui nous entraîne au plus profond de cette image incontournable. Images pudiques et pourtant bien ajustées sur le réel. Une famille autour d’une table, au petit déjeuner. Insupportable. Quand les enfants mettent le couvert, il faut se méfier ; ils ne jouent pas toujours à la dînette … Images sans arrêt balançant entre une étrange fixité et une mobilité très sobre qui raconte l’essentiel. Peu de gestes, peu de mots, des signes simples et généreux qu’il vaut mieux se garder de trop interpréter. Un narcissisme discrètement canalisé par l’équipe Tsaï, pour qu’on ne fasse pas écran à ce qui nous est donné de plus grave, de plus inquiétant peut-être. Je m’appelle Arlette, j’ai 29 ans. J’aime entendre les enfants se nommer et nommer ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient, ce qu’ils pressentent avec une étrange lucidité.
« Une porte claque. On entend des pas sur le gravier. Des portières de voitures. François Delvieux hébété, regarde s’éloigner la grosse Mercédès noire ». Ca commence comme un film policier, ça se termine dans l’anonymat d’un fait divers banal. Entre les deux, une histoire simple construite sur des événements ordinaires. Une petite ville. La grève dans une usine. La pression des enarques pour que le patron, maire de la ville, vende. Des vitrines brisées et un homme qui revient après 7 ans au milieu du désordre et agrandit la parano collective. Simple retour, c’est le fort beau titre de la dernière pièce de J.P. Wenzel, travaillée avec sept comédiens pendant trois jours et dont il sera donné une première couleur et une première sonorité au public d’Hérisson et aux micros de France Culture, co-organisateur avec Théâtre Ouvert des«lectures ».
Noir, blanc, rouge
Greffés sur cette « fable sociale » où les cartes se brouillent petit à petit, des personnages glissent progressivement. D’abord donnés comme stéréotypes, ils vont se charger d’une épaisseur, d’une étrangeté qui les rendra d’un seul coup inclassables, « incontournables », tout comme leurs devenirs, multiples et incertains, tellement que l’imagination s’y perd infiniment.
L’homme qui revient après 7 ans voudrait se poser, un moment. Depuis les derniers échos des révoltes passées, il titube sur lui-même, ivre de questionnements qui n’ont fait que le projeter d’un endroit à l’autre, d’un être à l’autre, d’une identité à l’autre. Douloureuse et incertaine génération qui répugne à vieillir dans le calme et s’est essoufflée à tant rêver … Mais la ville est agitée. L’autodéfense s’organise. La nuit, les vitrines sautent, les ombres glissent et disparaissent sans qu’on sache si c’est un effet d’optique ou si quelqu’un a tiré. Etreinte. L’homme qui revient retrouve après 7 ans une jeune fille qui a rêvé à lui. Derrière sa fenêtre, la mère se tait depuis toujours et le frère, ancien compagnon de révolte, part dans le désert construire un hangar pour « faire de l’art ». Dans cet univers hapé, cousu de violences visibles et souterraines, de tendresse avortée, de solitudes immuables, chacun essaie de survivre sur son radeau-fantôme sans voir les noyades des autres ou leurs tentatives pour surnager et le banal finit par devenir tragique.
A Hérisson, les « lectures » se suivent et ne se ressemblent pas. Michel Deutsch arrivera in extremis avec sa dernière pièce Partage dont 3 comédiennes assureront la lecture publique.
Contrairement à Simple Retour dont la théâtralité réside plus dans l’espace entre l’énoncé d’un quotidien banal et le non-dit tragique des personnages et de leur « destin », ce qui marque l’écriture de Michel Deutsch c’est la dimension du théâtre dans le texte lui-même. Partage comme Convoi est dense, une coulée de lave organisée comme un rituel, une musique des mots qui donne à la réalité son caractère tragique, une religiosité drainée par un texte presque psalmodié, répétitif, à la limite de l’obsession et du bégaiement.

Mise en scène : Jean-Louis Hourdin
Rouge
Moite. La chambre où Susan et Leslie tissent fébrilement leur folie meurtrière. Elles sont seules, habitées par l’amour de cet homme-sorcier-Dieu-grand prêtre du carnage ordonné, une nuit dans une ferme californienne, et dont l’actrice enceinte fut une des victimes. Une troisième voix, celle de la narratrice, viendra s’ajouter à ce concert tragique sans en interrompre la tension ni désamorcer le danger. Au contraire, elle ne fera que hisser, paufiner le drame avec une extrême précision dans les descriptions. Il faut poursuivre, Charlie l’a dit, Charlie le veut, il le faut. Saura-t-on un jour de quoi est fait cet hypnotisme collectif qui conduit au meurtre ou au suicide, et les justifie. Partage dépasse les réponses et analyses possibles. Ce dialogue violent, passionnel, presque ânonné, ramenant constamment le leitmotiv du meurtre, du sacrifice, traversé d’hallucinations sans acide, nous fait toucher un peu de cette démence aux rouages complexes, de cette machinerie de pouvoir dont les sectes sont la représentation la plus outrée.

Mise en scène : Jean-Louis Hourdin
Rouge.
Le rideau rouge paraît maintenant immense. Il recouvre la scène et sert de linceul à Marie, froide, minuscule petite forme faisant à peine un relief sous cette immense surface, à moins que son sang ne se soit répandu, répandu jusqu’à faire une large flaque.
C’est une des belles images dont Hourdin rêvait depuis longtemps pour Woyzeck. Ses rêves il les a organisés autour de la très belle et très simple adaptation que Jean Jourdheuil et Sylvie Muller ont tirée de la pièce de Buchner. Il a demandé à Sylvain Gaudelette d’en inventer la musique, et à 20 comédiens et musiciens de jouer dans un décor et avec un éclairage réduits à leur plus simple expression faute de pouvoir régler certains problèmes techniques de dernière minute. La représentation que 400 personnes ont vue à Hérisson fut donc donnée sous sa forme inachevée, et il faudra attendre octobre pour voir le spectacle complet au Théâtre de !’Aquarium. D’ores et déjà Hourdin fut comme on dit « inspiré ». Il a ordonné toute l’action autour du bonimenteur, meneur de jeu tendre et inquiétant, méphisto joueur et machiavélique. Très belle présence que cette silhouette immense, aux gestes lents et calculés, ordonnateur de la cérémonie, détenteur de tous les secrets, ceux de l’histoire de Woyzeck et ceux de la représentation théâtrale elle-même.
Autour de lui, des personnages de contes populaires, le géant triste et maladroit, le petit homme agile et rusé, tous trois dessinant, autour des personnages du drame, les limites de leur devenir. Woyzeck vu par Hourdin via Jourdheuil-Muller, ne sera ni fou ni débile, ni bête de foire, plutôt un homme simple, amoureux d’une femme simple au milieu d’une société qui va se resserrer et se refermer sur eux. Un drame populaire avec musique. C’est ce que dira l’affiche en blanc sur fond rouge.
Des gens venus d’ailleurs
Enfin la régularité de la présence du trio Hourdin-Perrier-Wenzel à Hérisson depuis 5 ans et la qualité des spectacles représentés, ont donné envie à quelques habitants du village de tâter eux aussi, la chose théâtrale. L’an dernier un petit groupe s’est constitué autour des sketches de Karl Valentin, spectacle joué à Hérisson puis dans la région. Cette année, aidés de Perrier et Wenzel, ils ont travaillé sur des textes d’Emile Guillaumin, paysan et homme de lettres, pionnier du syndicalisme agricole au début du siècle, et journaliste spécialisé dans les questions rurales. Une lecture de ses histoires dialoguées, articles de presse etc … fut également donnée aux gens du village et aux micros de France-Culture. A la rentrée, « Les balladins de l’Aumance » se réuniront à nouveau autour de ces textes mais cette fois pour monter un spectacle.

Perrier, Jean-Paul Wenzel
Photo : Georges Peltier
A Hérisson, s’il y a eu un phénomène de « contagion », Hourd in, Perrier et Wenzel se gardent bien d’être les gentils animateurs de la décentralisation. Leur terrain est la création et leurs recherches se font exclusivement sur le répertoire populaire contemporain.
Que ce soit à Hérisson ou plus largement dans la région du Centre, ils entendent bien ne pas intervenir hors de ce champ, c’est la condition essentielle donnée au Ministère de la Culture qui les a chargés cette année d’une « mission de préfiguration d’un Centre de création pour l’Auvergne ». En Auvergne, on les connaît. Ils ont joué dans plusieurs villes un spectacle qu’ils ont écrit ensemble l’hiver dernier à Hérisson et qu’ils ont tourné depuis dans toute la France : Honte à l’humanité, une « épopée grotesque » racontant l’histoire des tchounes, résultat de l’accouplement d’un homme et d’une truie ; une occasion pour le trio de fondre dans le même spectacle une matière qu’ils travaillent séparément depuis 10 ans et que seules les rencontres de Hérisson, 5 années de suite, ont permis de rassembler.
Trois écritures en un seul spectacle mettant à jour leurs interrogations d’hommes et de comédiens avec des formes différentes c’était un pari difficile a tenir. Mais l’humour et la dérision, l’extrême violence et la gravité de certains propos, le plaisir et la complicité du jeu, sont venus à bout d’une projet qui aurait pu tourner au patchwork rafistolé ou à une écriture collective un peu empirique et maladroite.
Bibi la truie sert de trait d’union entre eux. C’est le « fil conducteur », l’énorme évidence rose à la fois rassurante par sa présence et insécurisante par ses sautes d’humeur imprévisibles et parfois incontrôlables.

Photo : Georges Peltier
A Hérisson cette année, avant-dernière étape de leur tournée, le spectacle qui ouvrait les Rencontres a provoqué un léger « malaise » parmi la population. En effet, Perrier, Hourdin et Wenzel apparaissent à un moment dans leur plus simple appareil, dotés seulement d’une queue de tchoune au bas des reins. Il semble que leur peau rose et la peau rose de Bibi confondues sur fond de nuit fraîche, bercées par la petite musique et la voix à peine fredonnée de Sylvain Gaudelette, aient eu raison de certains esprits frileux.
Ce ne serait qu’une anecdote un peu banale, si elle n’était révélatrice de l’extrême fragilité sur laquelle repose le contrat tacite de rencontre entre un village (ou une ville) qui a sa vie, ses histoires, son rythme, et des gens venus d’ailleurs qui impriment, le temps d’un « festival », d’autres « référents culturels », d’autres modes de pensée. Difficile d’évoluer sur un terrain où il faut sans cesse « slalomer » entre une co-habitation malsaine et abusive, une sorte d’impérialisme culturel dont on connaît plusieurs exemples, et des attitudes démagogiques de fusion, d’osmose entre un village et le Théâtre.
A Hérisson, mise à part la petite poussée de fièvre qu’a suscitée la nudité des organisateurs, la « sauce » commence à prendre. Les gens sont venus nombreux et les réactions étaient assez enthousiastes. Les « gens de théâtre » commencent à avoir une caution de sérieux d’autant plus que cette année Théâtre Ouvert et France Culture étaient présents pour enregistrer les trois lectures publiques, les débats qui ont suivi et la table ronde sur la littérature allemande et le théâtre français avec Bernard Dort, Jean Jourdheuil, Hourdin, Deutsch, Perrier et Wenzel. Mais si, jusqu’ici, les « rencontres » se faisaient dans une quasi clandestinité voulue et entretenue pour éviter la presse et le public parisien, cette année le secret a été dévoilé et Hérisson fait désormais partie du « tour de France des Festivals de l’été ». Critiques et intellectuels ont trouvé là l’apéritif culturel idéal avant le grand banquet d’Avignon. Il faut donc, face à cette reconnaissance soudaine, redoubler de vigilance et de rigueur pour ne pas faire des rencontres d’Hérisson la nouvelle pâture pour touristes de gauche qui ne veulent pas bronzer idiots. Par ailleurs, en invitant toujours la même bande de copains, l’usure risque de gagner assez vite ou la complaisance, ou les deux. Perrier, Hourdin et Wenzel savent tout ça. Ils savent qu’ils marchent sur des oeufs mais apparemment c’est comme si c’était une seconde nature. A suivre avec délicatesse.
« Parce que personne d’autre au monde, à ma connaissance, personne depuis Stanislavski, n’a étudié la nature du jeu de l’acteur, son phénomène, sa signification, la nature et la science de ses processus mentaux, physiques et émotionnels aussi profondément que Grotowski »
Peter Brook
Pologne
Le Théâtre Laboratoire de Wroclaw est un institut de recherche sur le jeu de l’acteur. Ainsi Jerzy Grotowski le définissait-il dans Toward a poor Theatre (Hölstebro, 1968) recueil publié sous le titre de Vers un Théâtre Pauvre aux presses de « La Cité » (Lausanne 1971 ).
Etabli à Opole (Pologne) dès 1959 et transféré ensuite à Wroclaw, le groupe d’acteurs de Jerzy Grotowski travaille sur la représentation de grands classiques proches des mythes véhiculés par l’inconscient collectif : Caïn de Byron, Shakuntala de Kalidasa, Les Aïeux de. Wickiewicz, Koridan de Slowacki, Akropolis de Wyspianski, Hamlet de Shakespeare, Le Docteur Faust de Marlowe.
Ils ont obtenu, avec Le Prince Constant (d’après l’oeuvre de Calderon) le succès et la reconnaissance internationale. Le spectacle est le lieu de la mise en pratique des recherches en cours sur l’art de l’acteur. Il est en grande partie confié à l’acteur qui s’y « livrera » selon une partition physique et vocale rigoureusement composée de signes. Ces principes sont poussés jusqu’à leurs conséquences extrêmes dans le cadre d’une maîtrise des actes scéniques : ce théâtre, selon Jerzy Grotowski, tient au rapport dépouillé de l’acteur au spectateur.
Depuis Le Prince Constant, un seul spectacle a été réalisé (à partir de thèmes de l’Evangile) alors que de nombreux stages, colloques ou conférences ont eu lieu, conduits par différents membres de l’équipe ou par Grotowski lui-même.
George Banu nous donne un aperçu de ces activités d’aujourd’hui. Complexes pour ceux qui l’ignorent ou tentent de l’approcher, évidentes, pour ceux, rares privilégiés, qui y participent directement, elles marquent une évolution vers un territoire aux confins de ce qu’est conventionnellement le théâtre.
Grotowski et son travail ont marqué les années 60. Continue-t-il d’inquiéter par ses questions radicales ?



