Ils récidivent… (le trio infernal)
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Ils récidivent… (le trio infernal)

Le 28 Oct 1980
A contre-jour Théâtre Tsaï
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A contre-jour Théâtre Tsaï
Article publié pour le numéro
Aspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives ThéâtralesAspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives Théâtrales
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Cheveux flam­boy­ants sur fond de ver­dure, culottes cour­tes et longues jambes frêles d’adolescents mêlées dans les chemins buis­son­niers, trois enfants hument, tout ser­rés, l’aventure à venir, offrant leur nuque au passé. Ils s’en vont tout en haut de la toile, presque sor­tis du cadre où Lom­bard, le pein­tre, avait imag­iné leur fugue.

Depuis, le trio Hour­din, Per­ri­er, Wen­zel récidive « hors cadre » avec l’attention et la tenac­ité néces­saires pour résis­ter au pièges de l’institution d’une part et de la mar­gin­al­ité for­cée, d’autre part. Dif­fi­cile gageure et pour­tant, chaque année depuis 5 ans, l’une de leurs escapades les con­duit obstiné­ment à Héris­son, avec quelques « com­plices » de Stras­bourg ou d’ailleurs qu’ils aiment ren­con­tr­er là. Ren­con­tr­er. Juste­ment. Et non pas rivalis­er à la bourse de la créa­tion. Lec­tures de pièces, esquiss­es, spec­ta­cles sont « don­nés à voir » et à enten­dre, le plus sou­vent à l’écart de la cri­tique parisi­enne, dans l’intimité de ceux qui, depuis 10 ans, tra­vail­lent l’écriture, le jeu, la représen­ta­tion théâ­trale, et s’attachent à ren­dre compte du réper­toire con­tem­po­rain aux gens de la région.

Woyzeck
Mise en scène: Jean-Louis Hourdin
Photos: Georges Peltier
Woyzeck
Mise en scène : Jean-Louis Hour­din
Pho­tos : Georges Pelti­er

1975 : dans le bus qui les con­duit à la dernière représen­ta­tion de Tim­on d’Athènes de Peter Brook avec qui ils tra­vail­lent depuis un an, Hour­din, Per­ri­er et Wen­zel pren­nent ren­dez-vous pour l’année suiv­ante à Héris­son (vil­lage de l’Allier) avec cha­cun un pro­jet de spec­ta­cle. Hour­din et Chos­son, fon­da­teurs du GRAT (Groupe Région­al d’Action théâ­trale) pro­poseront des sketch­es de Karl Valentin, Per­ri­er Les mémoires d’un bon­homme, et Wen­zel Loin d’Hagondange, décou­vert l’été précé­dent par Théâtre Ouvert à Avi­gnon et qui a eu, depuis, la car­rière que l’on sait. D’autres, bien sûr, se sont joints à ces ren­con­tres : Michèle Fouch­er et son spec­ta­cle La table (lu une année et joué l’année suiv­ante), l’Aquarium avec La soeur de Shake­speare et Alain Mergnat du Théâtre de Bour­gogne avec Le retour de Brecht. Gilberte Tsaï revient chaque année pour­suiv­re la recherche qu’elle a entre­prise avec les enfants. Son tra­vail et celui de son équipe (Anne Desreaux, Olivi­er Dejours, Jean Bauer) a été mené à un point tel qu’il a don­né lieu, cette année, d’abord avec les enfants de Stras­bourg (pen­dant 6 mois) puis avec ceux de Héris­son (pen­dant 15 jours) à un spec­ta­cle très beau, très dense et très boulever­sant : A con­tre-jour. Blanc/Noir.
Une petite grappe d’enfants agglu­tinés devant une ligne oblique faite de caiss­es sage­ment empilées. Der­rière, un espace lumineux, bien pro­tégé, qu’ils sont seuls à voir, peut-être même à con­naître. Un silence tenu par le temps que leur regard met à con­tem­pler les choses ou le vide autour d’elles ; ce silence et ce temps qu’on avait oubliés ou qu’on feignait de ne pas recon­naître. Puis un vis­age appa­raît comme un pied de nez à l’absence : « je m’appelle Sophie, j’ai 10 ans, j’aime lire », « je m’appelle Cécile, j’ai 9 ans, j’aime ma soeur ». Des voix tan­tôt dis­tinctes et uniques, tan­tôt mêlées et mul­ti­ples, ordon­nées dans un Tem­po que d’autres enfants, aux per­cus­sions, sou­ti­en­nent. Abcd, abcd, jusqu’à l’endormissement. C’est la nuit. Olivi­er Dejours ouvre un univers sonore étrange et inquié­tant qui réveille des peurs ances­trales. Les enfants se livrent et représen­tent leurs rêves. On se croirait dans un spec­ta­cle de Bob Wil­son, dans cette agi­ta­tion d’objets, d’histoires, de per­son­nages qui se côtoient au même instant sans jamais se fon­dre. Le rêve s’éteint. Les enfants dor­ment, petites formes recro­quevil­lées sur la moquette.
Une petite fille se lève et se dirige à pas lents vers le mur. Les autres se réveil­lent. « N’y va pas ». Elle saute de l’autre côté, là où la lumière est blanche et vive. Elle dis­paraît, un instant seule­ment. Quand elle revient, des arche­ts caressent la sur­face des ver­res accom­pa­g­nant son chem­ine­ment d’un son frag­ile et aigu qui nous entraîne au plus pro­fond de cette image incon­tourn­able. Images pudiques et pour­tant bien ajustées sur le réel. Une famille autour d’une table, au petit déje­uner. Insup­port­able. Quand les enfants met­tent le cou­vert, il faut se méfi­er ; ils ne jouent pas tou­jours à la dînette … Images sans arrêt bal­ançant entre une étrange fix­ité et une mobil­ité très sobre qui racon­te l’essentiel. Peu de gestes, peu de mots, des signes sim­ples et généreux qu’il vaut mieux se garder de trop inter­préter. Un nar­cis­sisme dis­crète­ment canal­isé par l’équipe Tsaï, pour qu’on ne fasse pas écran à ce qui nous est don­né de plus grave, de plus inquié­tant peut-être. Je m’appelle Arlette, j’ai 29 ans. J’aime enten­dre les enfants se nom­mer et nom­mer ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient, ce qu’ils pressen­tent avec une étrange lucid­ité.

« Une porte claque. On entend des pas sur le gravier. Des por­tières de voitures. François Delvieux hébété, regarde s’éloigner la grosse Mer­cédès noire ». Ca com­mence comme un film polici­er, ça se ter­mine dans l’anonymat d’un fait divers banal. Entre les deux, une his­toire sim­ple con­stru­ite sur des événe­ments ordi­naires. Une petite ville. La grève dans une usine. La pres­sion des enar­ques pour que le patron, maire de la ville, vende. Des vit­rines brisées et un homme qui revient après 7 ans au milieu du désor­dre et agrandit la para­no col­lec­tive. Sim­ple retour, c’est le fort beau titre de la dernière pièce de J.P. Wen­zel, tra­vail­lée avec sept comé­di­ens pen­dant trois jours et dont il sera don­né une pre­mière couleur et une pre­mière sonorité au pub­lic d’Hérisson et aux micros de France Cul­ture, co-organ­isa­teur avec Théâtre Ouvert des«lec­tures ».

Noir, blanc, rouge
Gref­fés sur cette « fable sociale » où les cartes se brouil­lent petit à petit, des per­son­nages glis­sent pro­gres­sive­ment. D’abord don­nés comme stéréo­types, ils vont se charg­er d’une épais­seur, d’une étrangeté qui les ren­dra d’un seul coup inclass­ables, « incon­tourn­ables », tout comme leurs devenirs, mul­ti­ples et incer­tains, telle­ment que l’imagination s’y perd infin­i­ment.
L’homme qui revient après 7 ans voudrait se pos­er, un moment. Depuis les derniers échos des révoltes passées, il titube sur lui-même, ivre de ques­tion­nements qui n’ont fait que le pro­jeter d’un endroit à l’autre, d’un être à l’autre, d’une iden­tité à l’autre. Douloureuse et incer­taine généra­tion qui répugne à vieil­lir dans le calme et s’est essouf­flée à tant rêver … Mais la ville est agitée. L’autodéfense s’organise. La nuit, les vit­rines saut­ent, les ombres glis­sent et dis­parais­sent sans qu’on sache si c’est un effet d’optique ou si quelqu’un a tiré. Etreinte. L’homme qui revient retrou­ve après 7 ans une jeune fille qui a rêvé à lui. Der­rière sa fenêtre, la mère se tait depuis tou­jours et le frère, ancien com­pagnon de révolte, part dans le désert con­stru­ire un hangar pour « faire de l’art ». Dans cet univers hapé, cousu de vio­lences vis­i­bles et souter­raines, de ten­dresse avortée, de soli­tudes immuables, cha­cun essaie de sur­vivre sur son radeau-fan­tôme sans voir les noy­ades des autres ou leurs ten­ta­tives pour sur­nag­er et le banal finit par devenir trag­ique.

A Héris­son, les « lec­tures » se suiv­ent et ne se ressem­blent pas. Michel Deutsch arrivera in extrem­is avec sa dernière pièce Partage dont 3 comé­di­ennes assureront la lec­ture publique.
Con­traire­ment à Sim­ple Retour dont la théâ­tral­ité réside plus dans l’espace entre l’énoncé d’un quo­ti­di­en banal et le non-dit trag­ique des per­son­nages et de leur « des­tin », ce qui mar­que l’écriture de Michel Deutsch c’est la dimen­sion du théâtre dans le texte lui-même. Partage comme Con­voi est dense, une coulée de lave organ­isée comme un rit­uel, une musique des mots qui donne à la réal­ité son car­ac­tère trag­ique, une reli­giosité drainée par un texte presque psalmod­ié, répéti­tif, à la lim­ite de l’obsession et du bégaiement.

Woyzeck
Mise en scène: Jean-Louis Hourdin
Woyzeck
Mise en scène : Jean-Louis Hour­din

Rouge
Moite. La cham­bre où Susan et Leslie tis­sent fébrile­ment leur folie meur­trière. Elles sont seules, habitées par l’amour de cet homme-sor­ci­er-Dieu-grand prêtre du car­nage ordon­né, une nuit dans une ferme cal­i­forni­enne, et dont l’actrice enceinte fut une des vic­times. Une troisième voix, celle de la nar­ra­trice, vien­dra s’ajouter à ce con­cert trag­ique sans en inter­rompre la ten­sion ni désamorcer le dan­ger. Au con­traire, elle ne fera que hiss­er, paufin­er le drame avec une extrême pré­ci­sion dans les descrip­tions. Il faut pour­suiv­re, Char­lie l’a dit, Char­lie le veut, il le faut. Saura-t-on un jour de quoi est fait cet hyp­no­tisme col­lec­tif qui con­duit au meurtre ou au sui­cide, et les jus­ti­fie. Partage dépasse les répons­es et analy­ses pos­si­bles. Ce dia­logue vio­lent, pas­sion­nel, presque ânon­né, ramenant con­stam­ment le leit­mo­tiv du meurtre, du sac­ri­fice, tra­ver­sé d’hallucinations sans acide, nous fait touch­er un peu de cette démence aux rouages com­plex­es, de cette machiner­ie de pou­voir dont les sectes sont la représen­ta­tion la plus out­rée.

Woyzeck
Mise en scène: Jean-Louis Hourdin
Woyzeck
Mise en scène : Jean-Louis Hour­din

Rouge.
Le rideau rouge paraît main­tenant immense. Il recou­vre la scène et sert de linceul à Marie, froide, minus­cule petite forme faisant à peine un relief sous cette immense sur­face, à moins que son sang ne se soit répan­du, répan­du jusqu’à faire une large flaque.
C’est une des belles images dont Hour­din rêvait depuis longtemps pour Woyzeck. Ses rêves il les a organ­isés autour de la très belle et très sim­ple adap­ta­tion que Jean Jour­d­heuil et Sylvie Muller ont tirée de la pièce de Buch­n­er. Il a demandé à Syl­vain Gaudelette d’en inven­ter la musique, et à 20 comé­di­ens et musi­ciens de jouer dans un décor et avec un éclairage réduits à leur plus sim­ple expres­sion faute de pou­voir régler cer­tains prob­lèmes tech­niques de dernière minute. La représen­ta­tion que 400 per­son­nes ont vue à Héris­son fut donc don­née sous sa forme inachevée, et il fau­dra atten­dre octo­bre pour voir le spec­ta­cle com­plet au Théâtre de !’Aquar­i­um. D’ores et déjà Hour­din fut comme on dit « inspiré ». Il a ordon­né toute l’action autour du bon­i­menteur, meneur de jeu ten­dre et inquié­tant, méphis­to joueur et machi­avélique. Très belle présence que cette sil­hou­ette immense, aux gestes lents et cal­culés, ordon­na­teur de la céré­monie, déten­teur de tous les secrets, ceux de l’histoire de Woyzeck et ceux de la représen­ta­tion théâ­trale elle-même.
Autour de lui, des per­son­nages de con­tes pop­u­laires, le géant triste et mal­adroit, le petit homme agile et rusé, tous trois dessi­nant, autour des per­son­nages du drame, les lim­ites de leur devenir. Woyzeck vu par Hour­din via Jour­d­heuil-Muller, ne sera ni fou ni débile, ni bête de foire, plutôt un homme sim­ple, amoureux d’une femme sim­ple au milieu d’une société qui va se resser­rer et se refer­mer sur eux. Un drame pop­u­laire avec musique. C’est ce que dira l’affiche en blanc sur fond rouge.

Des gens venus d’ailleurs
Enfin la régu­lar­ité de la présence du trio Hour­din-Per­ri­er-Wen­zel à Héris­son depuis 5 ans et la qual­ité des spec­ta­cles représen­tés, ont don­né envie à quelques habi­tants du vil­lage de tâter eux aus­si, la chose théâ­trale. L’an dernier un petit groupe s’est con­sti­tué autour des sketch­es de Karl Valentin, spec­ta­cle joué à Héris­son puis dans la région. Cette année, aidés de Per­ri­er et Wen­zel, ils ont tra­vail­lé sur des textes d’Emile Guil­lau­min, paysan et homme de let­tres, pio­nnier du syn­di­cal­isme agri­cole au début du siè­cle, et jour­nal­iste spé­cial­isé dans les ques­tions rurales. Une lec­ture de ses his­toires dia­loguées, arti­cles de presse etc … fut égale­ment don­née aux gens du vil­lage et aux micros de France-Cul­ture. A la ren­trée, « Les bal­ladins de l’Aumance » se réu­niront à nou­veau autour de ces textes mais cette fois pour mon­ter un spec­ta­cle.

Jean-Louis Hourdin, Olivier
Perrier, Jean-Paul Wenzel
Photo: Georges Peltier
Jean-Louis Hour­din, Olivi­er
Per­ri­er, Jean-Paul Wen­zel
Pho­to : Georges Pelti­er

A Héris­son, s’il y a eu un phénomène de « con­ta­gion », Hourd in, Per­ri­er et Wen­zel se gar­dent bien d’être les gen­tils ani­ma­teurs de la décen­tral­i­sa­tion. Leur ter­rain est la créa­tion et leurs recherch­es se font exclu­sive­ment sur le réper­toire pop­u­laire con­tem­po­rain.
Que ce soit à Héris­son ou plus large­ment dans la région du Cen­tre, ils enten­dent bien ne pas inter­venir hors de ce champ, c’est la con­di­tion essen­tielle don­née au Min­istère de la Cul­ture qui les a chargés cette année d’une « mis­sion de pré­fig­u­ra­tion d’un Cen­tre de créa­tion pour l’Auvergne ». En Auvergne, on les con­naît. Ils ont joué dans plusieurs villes un spec­ta­cle qu’ils ont écrit ensem­ble l’hiver dernier à Héris­son et qu’ils ont tourné depuis dans toute la France : Honte à l’humanité, une « épopée grotesque » racon­tant l’histoire des tchounes, résul­tat de l’accouplement d’un homme et d’une tru­ie ; une occa­sion pour le trio de fon­dre dans le même spec­ta­cle une matière qu’ils tra­vail­lent séparé­ment depuis 10 ans et que seules les ren­con­tres de Héris­son, 5 années de suite, ont per­mis de rassem­bler.
Trois écri­t­ures en un seul spec­ta­cle met­tant à jour leurs inter­ro­ga­tions d’hommes et de comé­di­ens avec des formes dif­férentes c’était un pari dif­fi­cile a tenir. Mais l’humour et la déri­sion, l’extrême vio­lence et la grav­ité de cer­tains pro­pos, le plaisir et la com­plic­ité du jeu, sont venus à bout d’une pro­jet qui aurait pu tourn­er au patch­work rafis­tolé ou à une écri­t­ure col­lec­tive un peu empirique et mal­adroite.
Bibi la tru­ie sert de trait d’union entre eux. C’est le « fil con­duc­teur », l’énorme évi­dence rose à la fois ras­sur­ante par sa présence et insécurisante par ses sautes d’humeur imprévis­i­bles et par­fois incon­trôlables.

Honte à l'humanité
Photo: Georges Peltier
Honte à l’hu­man­ité
Pho­to : Georges Pelti­er

A Héris­son cette année, avant-dernière étape de leur tournée, le spec­ta­cle qui ouvrait les Ren­con­tres a provo­qué un léger « malaise » par­mi la pop­u­la­tion. En effet, Per­ri­er, Hour­din et Wen­zel appa­rais­sent à un moment dans leur plus sim­ple appareil, dotés seule­ment d’une queue de tchoune au bas des reins. Il sem­ble que leur peau rose et la peau rose de Bibi con­fon­dues sur fond de nuit fraîche, bercées par la petite musique et la voix à peine fre­donnée de Syl­vain Gaudelette, aient eu rai­son de cer­tains esprits frileux.
Ce ne serait qu’une anec­dote un peu banale, si elle n’était révéla­trice de l’extrême fragilité sur laque­lle repose le con­trat tacite de ren­con­tre entre un vil­lage (ou une ville) qui a sa vie, ses his­toires, son rythme, et des gens venus d’ailleurs qui impri­ment, le temps d’un « fes­ti­val », d’autres « référents cul­turels », d’autres modes de pen­sée. Dif­fi­cile d’évoluer sur un ter­rain où il faut sans cesse « slalom­er » entre une co-habi­ta­tion mal­saine et abu­sive, une sorte d’impérialisme cul­turel dont on con­naît plusieurs exem­ples, et des atti­tudes dém­a­gogiques de fusion, d’osmose entre un vil­lage et le Théâtre.
A Héris­son, mise à part la petite poussée de fièvre qu’a sus­citée la nudité des organ­isa­teurs, la « sauce » com­mence à pren­dre. Les gens sont venus nom­breux et les réac­tions étaient assez ent­hou­si­astes. Les « gens de théâtre » com­men­cent à avoir une cau­tion de sérieux d’autant plus que cette année Théâtre Ouvert et France Cul­ture étaient présents pour enreg­istr­er les trois lec­tures publiques, les débats qui ont suivi et la table ronde sur la lit­téra­ture alle­mande et le théâtre français avec Bernard Dort, Jean Jour­d­heuil, Hour­din, Deutsch, Per­ri­er et Wen­zel. Mais si, jusqu’ici, les « ren­con­tres » se fai­saient dans une qua­si clan­des­tinité voulue et entretenue pour éviter la presse et le pub­lic parisien, cette année le secret a été dévoilé et Héris­son fait désor­mais par­tie du « tour de France des Fes­ti­vals de l’été ». Cri­tiques et intel­lectuels ont trou­vé là l’apéritif cul­turel idéal avant le grand ban­quet d’Avignon. Il faut donc, face à cette recon­nais­sance soudaine, redou­bler de vig­i­lance et de rigueur pour ne pas faire des ren­con­tres d’Hérisson la nou­velle pâture pour touristes de gauche qui ne veu­lent pas bronz­er idiots. Par ailleurs, en invi­tant tou­jours la même bande de copains, l’usure risque de gag­n­er assez vite ou la com­plai­sance, ou les deux. Per­ri­er, Hour­din et Wen­zel savent tout ça. Ils savent qu’ils marchent sur des oeufs mais apparem­ment c’est comme si c’était une sec­onde nature. A suiv­re avec déli­catesse.

« Parce que per­son­ne d’autre au monde, à ma con­nais­sance, per­son­ne depuis Stanislavs­ki, n’a étudié la nature du jeu de l’ac­teur, son phénomène, sa sig­ni­fi­ca­tion, la nature et la sci­ence de ses proces­sus men­taux, physiques et émo­tion­nels aus­si pro­fondé­ment que Gro­tows­ki »

Peter Brook

Pologne

Le Théâtre Lab­o­ra­toire de Wro­claw est un insti­tut de recherche sur le jeu de l’acteur. Ain­si Jerzy Gro­tows­ki le définis­sait-il dans Toward a poor The­atre (Höl­ste­bro, 1968) recueil pub­lié sous le titre de Vers un Théâtre Pau­vre aux press­es de « La Cité » (Lau­sanne 1971 ).
Etabli à Opole (Pologne) dès 1959 et trans­féré ensuite à Wro­claw, le groupe d’acteurs de Jerzy Gro­tows­ki tra­vaille sur la représen­ta­tion de grands clas­siques proches des mythes véhiculés par l’inconscient col­lec­tif : Caïn de Byron, Shakun­ta­la de Kali­dasa, Les Aïeux de. Wick­iewicz, Kori­dan de Slowac­ki, Akropo­lis de Wyspi­ans­ki, Ham­let de Shake­speare, Le Doc­teur Faust de Mar­lowe.
Ils ont obtenu, avec Le Prince Con­stant (d’après l’oeuvre de Calderon) le suc­cès et la recon­nais­sance inter­na­tionale. Le spec­ta­cle est le lieu de la mise en pra­tique des recherch­es en cours sur l’art de l’acteur. Il est en grande par­tie con­fié à l’acteur qui s’y « livr­era » selon une par­ti­tion physique et vocale rigoureuse­ment com­posée de signes. Ces principes sont poussés jusqu’à leurs con­séquences extrêmes dans le cadre d’une maîtrise des actes scéniques : ce théâtre, selon Jerzy Gro­tows­ki, tient au rap­port dépouil­lé de l’acteur au spec­ta­teur.
Depuis Le Prince Con­stant, un seul spec­ta­cle a été réal­isé (à par­tir de thèmes de l’Evangile) alors que de nom­breux stages, col­lo­ques ou con­férences ont eu lieu, con­duits par dif­férents mem­bres de l’équipe ou par Gro­tows­ki lui-même.
George Banu nous donne un aperçu de ces activ­ités d’aujourd’hui. Com­plex­es pour ceux qui l’ignorent ou ten­tent de l’approcher, évi­dentes, pour ceux, rares priv­ilégiés, qui y par­ticipent directe­ment, elles mar­quent une évo­lu­tion vers un ter­ri­toire aux con­fins de ce qu’est con­ven­tion­nelle­ment le théâtre.
Gro­tows­ki et son tra­vail ont mar­qué les années 60. Con­tin­ue-t-il d’inquiéter par ses ques­tions rad­i­cales ?

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Aspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives Théâtrales
#5
mars 2025

Aspects du théâtre contemporain en Europe 2

29 Oct 1980 — Savons-nous encore ce que créer veut dire, dans l’encombrement actuel des maîtres mots culturels où il n’est question que de…

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Par Jean Florence
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Par Georges Banu
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