Alternatives théâtrales :
Voilà plus de vingt ans que vous travaillez avec Peter Brook, sur la scénographie de ses spectacles. En quoi consiste votre travail ?
Jean-Guy Lecat :
J’ai commencé à travaillé avec Peter Brook deux ans après son installation aux Bouffes du nord, en 1976. Peter Brook n’a pas été le premier metteur en scène à visiter les Bouffes du nord. Mais les autres ont trouvé le théâtre beaucoup trop délabré pour le faire leur. Il convenait parfaitement à Peter Brook qui y présente Timon d’Athènes et Les Iks en 1974.
Les Bouffes du nord était à l’origine un théâtre à l’italienne classique. Quand Peter Brook l’a récupéré, ce dispositif n’était plus qu’un souvenir. Dans son souci de s’approcher du public, il a coulé une dalle de béton sur le parterre et construit une petite couronne de spectateurs au dessous du premier balcon, retrouvant par là même une relation élisabethaine. D’ailleurs, on l’a découvert après coup, le théâtre de Swann, à Londres, avait exactement la même taille que les Bouffes du nord. Et les Bouffes du nord, la même taille que la salle de l’Odéon à Paris !
Mais cet aménagement élisabéthain n’est pas envisageable dans n’importe quel théâtre. C’est pourquoi Peter Brook a fait appel à moi. Il s’agissait d’organiser la tournée des Iks aux Etats-Unis. Concrètement mon rôle consiste à rechercher les espaces où cette relation est possible, puis à effectuer les modifications nécessaires afin que le spectacle puisse s’y produire.
Dans les salles à l’italienne, lorsque il est techniquement possible, de recouvrir le parterre et de recréer la couronne de spectateurs, le souci du coût, du temps que la transformation nécessite, en empêchent souvent la réalisation.
Puisque jouer dans les théâtres à l’italienne classique était si difficile, la question de savoir dans quels lieux jouer s’est posée avec urgence. Ma charge consiste exactement à en trouver les réponses.
A. T. : qu’est-ce qui vous différencie des autres scénographes ?
J.-G. L. :
La tache du scénographe consiste à créer une relation spectateurspectacle qui soit juste. Il la réalise en remplissant deux fonctions : celle de constructeur de théâtre et celle de décorateur.
Le décor est normalement ce qui ferme l’espace, c’est-à-dire, ce qui ferme le côté où il n’y a pas de spectateurs. Dans le théâtre à l’italienne, le décor est dans une boite magique à l’intérieur de laquelle jouent les acteurs. Dans le théâtre élisabéthain, il est au delà de la scène, derrière. C’est donc le plus souvent un décor permanent : fait de portes, de murs, d’ouvertures qui permettent le jeu, comme celui que nous avons aux Bouffes du nord.
Peter Brook a choisi de ne pas avoir de décor ou seulement des décors suggérés. Il cherche avec les acteurs les éléments qui serviront de support aux images que le spectateur devra construire lui-même avec son imagination. Cet imaginaire est d’autant plus fort que souvent les objets utilisés sont détournés de leur fonction d’origine.
Prenons l’utilisation des briques dans Ubu Roi : Bougrelas, sa mère dans ses bras, poursuivi par le père Ubu, s’enfuit de son château en empruntant des souterrains secrets. Il progresse en marchant en équilibre sur des briques qu’il jette devant lui. En un instant, la précarité de la situation est signifiée par le jeu de scène. À ce moment précis le besoin de décor disparaît. Le public a surtout peur qu’il soit rattrappé par ses poursuivants.
Ainsi ne construisons-nous pas de décor. Mais nous utilisons le lieu dans lequel nous jouons. C’est pourquoi nous avons besoin de lieux forts. Un lieu fort est celui qui peut propulser le jeu de l’acteur vers le public, non pas celui qui arrête l’œil du spectateur, comme c’est le cas lorsque l’on joue devant un monument historique. Le public n’est pas alors totalement attentif : ce que les acteurs ont pu créer se trouve dévié par l’architecture.
Pour Peter Brook l’espace doit être « neutre ». Le mot « neutre » n’est pas exactement adéquat, parce qu’il s’agit aussi que l’endroit ne soit pas un lieu totalement pauvre où les mots s’amortiraient. Il doit être vivant et capable de réfléchir le spectacle vers le public.
A. T.:
Comment concrètement transformez-vous l’espace choisi en outil adéquat au jeu des acteurs ?
J.-G. L. :
Théoriquement un théâtre est un outil. À ce sujet il y a une vieille controverse avec les architectes, ceux-ci estimant que l’outil c’est la scène, et que la salle est réservée aux délires de l’architecture. (Heureusement au début de ce siècle cette conception s’estompe.)
Pour Peter Brook, il n’y a pas de distinction scène/salle, mais un seul espace, celui où l’action théâtrale existe, dans une relation entre le spectateur et l’acteur. Et cette relation active ne saurait se produire que dans un lieu vivant.
Un lieu vivant est un abri à forte personnalité qui sait en même temps s’effacer. Par exemple La CONFÉRENCE DES OISEAUX se joue dans le ciel. Les personnages sont à la recherche de leur dieu, le Symorg, et bien évidemment ne le trouvent pas sur terre, mais dans leur esprit. Le spectacle doit parvenir à faire flotter le public. Le spectateur doit pouvoir faire abstraction du lieu, voyager à l’intérieur de son esprit.
Comment parvient-on à faire disparaître le lieu ?
Il suffit que le lieu soit juste. Juste pour nous, dans sa proposition, dans sa force, dans sa taille, dans son acoustique. Vous entrez dans un endroit. À partir du moment où vous êtes bien dans cet endroit, il devient le vôtre, et dès lors vous l’oubliez : ses bruits, ses odeurs… Rien de ce qui le compose ne vous dérange, vous êtes donc disponible pour autre chose.
C’est une telle sensation que nous cherchons à produire : quand le public pénètre dans notre espace transformé, il faut qu’il en intègre toutes les propositions, pendant qu’il entre. Ensuite, l’espace doit être là comme une boite qui protège, mais ne doit pas proposer une histoire à lui tout seul, il est seulement le support d’une histoire. Si l’acteur a besoin de venir s’appuyer contre un mur en bois, il faut qu’on puisse l’imaginer. Le mur ne doit pas offrir de résistance : crier qu’il est en brique.
Nous recherchons des lieux qui ont un passé, qui on déjà une proposition mais en même temps qui ont perdu leur culture, c’est-à-dire tous les détails qui le font appartenir à une époque déterminée. En construisant un lieu, au delà des décorations d’époque, l’architecte fait une proposition théâtrale qui dépasse son époque. Nous cherchons à gommer les détails pour mieux faire ressortir l’essence de cette proposition. C’est ce qui se passe aux Bouffes du Nord où il ne reste plus que l’épure du dessin : les dorures, les loges, les sièges d’époque, les mignardises, tout a disparu. Il reste un espace qui s’impose fortement tout en devenant nôtre très vite. On n’est pas gêné, on y parle naturellement. À la différence de certaines églises qui forcent à chuchoter, et que l’on quitte rapidement, parce que mal à l’aise.
Un lieu qui est juste, on doit pouvoir y être à l’aise tout de suite.
À partir de toutes ces caractéristiques, il y a des lieux qui sont possibles, d’autres qui ne le sont pas.

