Dédale et Écart …
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Dédale et Écart …

Le 4 Oct 1998
Article publié pour le numéro
Théâtre en images-Couverture du Numéro 58-59 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre en images-Couverture du Numéro 58-59 d'Alternatives Théâtrales
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LE Rideau de Brux­elles ? C’est une défer­lante de sou­venirs, une mer en mou­ve­ments qui brasse image sur image…

Pre­mière vague
J’ai 17 ans. Mon pro­fesseur de grec nous recom­mande chaleureuse­ment un midi du Rideau. Des textes de Rabindranath Tagore sur fond de musique indi­enne.
Enfin quelque chose d’approchant. Vous excuserez l’approximation du sou­venir. Moi, sans hésiter, j’embar¬que un beau matin dans les trans­ports en com­mun pour arriv­er aux Palais des Beaux-Arts. Le temps de me per­dre au sous-sol, d’hésiter entre la salle M et le stu­dio, de me ren­seign­er à la café­taria et enfin de trou­ver la salle du Petit Théâtre. J’arrive en retard. Mais de peu. Essouf­flée, je m’adresse au pré­posé :
— Bon­jour Mon­sieur. Je pour­rais avoir une place pour le spec­ta­cle de Rabindranath Tagore ?
— Mmmm, désolé Made­moi­selle, ce n’est pas ici. C’est L’offrande lyrique que l’on joue pour le moment.
Ah bon. Je tourne les talons, sans doute ai-je mal com­pris les indi­ca­tions de mon pro­fesseur. J’ai une illu­mi­na­tion, du moins je le crois. La pièce se déroule peut-être au Musée d’Art Ancien ? Et je me pré­cip­ite dans la rue.
Arrivée au pas de course devant l’im­posant bâti­ment, je com­prends vite qu’il est peu prob­a­ble qu’un spec­ta­cle se déroule ici. Je décide de retourn­er au Palais des BeauxArts. Là enfin, des affich­es me saut­ent aux yeux.

Petit Théâtre
L’offrande lyrique
(et en plus petit): Rabindranath Tagore.

À bout de souf­fle et de nerfs, je file auprès du pré­posé :
— Dites Mon­sieur, le spec­ta­cle de Rabindranath Tagore et L’offrande lyrique, c’est la même chose…
Et je pointe du doigt une affiche à côté de lui.
— Ah ? fait-il. Tiens oui. De toute façon, ça ne vaut plus la peine, il reste à peine vingt min­utes de spec­ta­cle.
Puis devant mon air décom­posé :
— Allez‑y, entrez, mais dis­crète­ment.
Et comme je fouille mon sac :
— Lais­sez. C’est bon pour une fois…
Et naturelle­ment, je lui dis mer­ci.

Quelques remous plus tard…

Me voici à nou­veau dans la salle du petit Théâtre. C’est la pre­mière d’ÉCART1. J’ai l’estomac noué, j’ai peur de pren­dre la tasse, aus­si je suis bien con­tente de me noy­er par­mi le pub­lic et d’être aus­si incon­nue que le plus con­nu des auteurs belges.
Mes par­ents sont assis au fond. Mon père me fait un clin d’œil, ma mère accentue son bon sourire.
«Youhou, Marie ! » La belle-famille débar­que et s’aligne der­rière moi. Mon mari tente vaine­ment de tem­pér­er l’agitation.
«Voyons François, je peux tout de même embrass­er Marie », proteste ma belle-mère. Oui bon mais vite. Et leurs com­men­taires fran­chissent allè­gre­ment quelques rangées de fau­teuils.
Je me rassieds, je me rata­tine au fond de mon siège, je ne bouge plus.
J’attends impatiem­ment que la lumière décline et que le rideau se lève. Par­don, de rideau, il n’y en a pas. D’ailleurs, j’entends la réflex­ion péné­trante d’une dame âgée, assise juste à côté de moi : « on voit bien que c’est la pièce d’un jeune auteur : il n’y a même pas de décor. »
Mais la magie opère. Jean-Paul, Valérie et Pierre entrent en scène et j’oublie tout. Je m’accroche à leurs mots qui ne sont plus miens, j’ai mal quand ils ont mal et je ris avec eux. Quand soudain, quand la pièce touche à sa fin, qu’elle a été menée jusque là sans écueil, une toux vient trou­bler le silence atten­tif de la salle.
La toux n’en finit pas, pire, elle en sus­cite d’autres. Elle engloutit une réplique déci­sive de Jean-Paul. J’ai beau hurler en moi-même : « Mais bon sang vous ne pou­vez pas atten­dre, il reste à peine cinq min­utes de texte ! » Rien à faire, la femme s’arrache presque la gorge puis, dans un souci de dis­cré­tion bien com­préhen­si­ble, se lève, dérange deux trois per­son­nes et se pré­cip­ite dans le couloir où le bruit rauque de sa toux se réper­cute encore longue­ment.
Au sor­tir de la pièce, Jean-Paul écume :
« Mais c’est incroy­able, ces gens qui vien­nent tou­ss­er au théâtre. Ça m’a com­plète­ment décon­cen­tré ! Il existe tout de même des pastilles ou des sirops… Mais qui a eu l’idée d’inviter cette bonne femme ! »
Ce n’était pas le moment de lui pré­cis­er que la bonne femme était ma belle-sœur.
Hum ? Vous dites ? Est-ce que je l’inviterais encore à une pre­mière ? Bien enten­du !
Ai-je l’air de plaisan­ter avec la famille ?

  1. ÉCART, de Marie Destrait, pub­lié chez Lans­man, a été créé au Rideau de Brux­elles, le 12 févri­er 1997. ↩︎
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