LE THÉÂTRE UKRAINIEN, comme l’ensemble de la culture, se trouve ces vingt dernières années sous l’influence de deux idées déterminantes : intégrer la nation et s’identifier culturellement à elle. Certes l’évolution de l’art scénique ukrainien ne dépend pas seulement de ces idées, mais elles sont primordiales pour son développement.
L’accession à l’indépendance au début des années 90, la démocratisation de la société, les nouvelles conditions de vie ont contribué à rendre le théâtre ukrainien plus dynamique. Par ailleurs, on s’est vite aperçu que l’élan politique ne toucherait que de loin le théâtre : l’État n’avait pas l’intention de le soutenir financièrement ni même moralement. De plus — et c’est un phénomène important — l’absence d’idées pouvant unir la société a marqué la création théâtrale. Pourtant et malgré ces handicaps, le théâtre ukrainien n’est pas tombé dans l’attentisme ou la prostration, mais a manifesté au contraire une grande vitalité, libérée après ces décennies d’interdictions, de tabous, de freinage artificiel du développement interdisant un dialogue normal avec la culture européenne. Les idées d’intégration et d’identité sont aujourd’hui considérées comme essentielles à la création d’un dialogue international.
L’analyse du travail des plus grandes personnalités du théâtre ukrainien durant les deux dernières décennies permet de déterminer trois générations de metteurs en scène dynamiques et populaires.
Le premier groupe est constitué de metteurs en scène sexagénaires, actuellement à la tête des plus grands théâtres d’Ukraine qui déterminent depuis plusieurs décennies déjà les orientations des principaux théâtres de la capitale : Sergueï Dantchenko pour le Théâtre Ivan Franko de Kiev, Mikhaïlo Reznikovitch pour le Théâtre Les Oukraïnka, Fedir Strygoun pour le Théâtre Maria Zankovetska de Lviv. Au cours de leur vie, tous se sont trouvés en proie à une forte pression idéologique et esthétique, sans liberté d’expression, et furent contraints de déployer des trésors d’ingéniosité, d’employer la langue d’‘Esope pour tromper la vigilance des fonctionnaires et contourner le rigoureux système d’interdictions (plus cruel encore en Ukraine qu’en Russie où l’on pouvait voir des œuvres strictement interdites en Ukraine). Le ralentissement de tous les processus culturels rendait épineux le chemin de cette génération et déterminait en même temps la vocation sociale de leur création. Aujourd’hui, ces créateurs peuvent sembler (non sans fondement d’ailleurs) un peu fanatiques de ce messianisme social. Mais c’est à cette génération que les professionnels de théâtre doivent le développement de l’art dramatique et son mouvement vers les valeurs humanistes. C’est grâce à leurs efforts qu’a été préservée l’idée d’un théâtre comme phénomène culturel et artistique. Il est évident que ces metteurs en scène sont tous différents, chacun avec ses propres priorités. Le tempérament social et le pathétique accusateur des mises en scène d’Édouard Mytnytski, qui préfère le langage du grotesque, les procédés de satire sociale, même lorsqu’il s’agit des pièces classiques de Tolstoï ou d’Ostrovski, n’ont rien à voir avec la puissance épique des meilleurs spectacles réalisés par Sergueï Dantchenko au couts des dernières années comme LE ROI LEAR où MERLYNE, et traitent plutôt de concepts humanistes très actuels dans le monde contemporain. Fedir Strigoun de son côté prête le maximum d’attention aux œuvres traitant des thèmes autrefois tabous sur l’histoire de l’Ukraine. Des hetmans et d’autres hommes politiques jadis maudits dans tous les manuels d’histoire soviétiques sont maintenant devenus personnages de ses spectacles faisant du théâtre un lieu « éclairé ».
La génération suivante, dont les représentants ont débuté dans les années 80, est à l’origine des changements les plus radicaux du théâtre. Ce sont eux qui ont ranimé le mouvement dit « des studios » interrompu en Ukraine dans les années 20, constitué un réseau de théâtres nouveaux, fondé quelques festivals, pris de nombreuses initiatives pour ouvrir la voie de leurs troupes vers les planches européennes (tournées, festivals, projets en commun ou isolés). Grâce à leur dynamisme, leur impartialité, leur fine perception du temps, ils ont réussi à faire revenir dans l’espace culturel de Kiev et de quelques grandes villes du pays des œuvres interdites dans les théâtres d’État. Leurs efforts ont impulsé une nouvelle dynamique à la vie théâtrale, tant du côté des créateurs que des « consommateurs ». Cette génération a fait naître non seulement un théâtre nouveau, mais aussi un public. Dans les années 80, plus de soixante théâtres présentaient leurs premières au cours d’une même saison, un événement inouï. Durant de ces années, les festivals de théâtres-studios sont devenus réguliers, drainant un public fidèle nouvellement acquis. Les metteurs en scène de cette génération se trouvaient à la tête de théâtres qu’ils avaient eux-mêmes fondés, certains ayant même été obligés de quitter les institutions d’État où ils travaillaient. Ainsi, Vitali Malakhov, créateur énergique et entreprenant, fondateur du Théâtre de variété de Kiev (le futur Théâtre « Na Podolié »), a été le premier à initier une collaboration avec des théâtres étrangers (Grande-Bretagne). Plus tard, Sergueï Proskournia organise le théâtre de la nouvelle littérature ukrainienne « Boudmo ! », et Alexandre Levitt crée le théâtre de miniatures « Grotesque » dont le répertoire original traduit les tentatives de son fondateur pour faire renaître la comédie-bouffe. À Lviv, Roman Markholia cherche un langage théâtral plus moderne, attrayant pour le jeune public. Vladimir Koutchinski crée le Théâtre Les Kourbas, en s’appuyant sur l’expérience de son professeur Anatoly Vassiliev et sur certains principes de l’école de Grotowski. Varoslav Fedorychine organise plus tard le théâtre « Voskressinnia » (Résurrection) à vocation « spirituelle » qui présente des pièces de Claudel, Strindberg, Synge ou Tchékhov. C’est lui qui fonde, à la fin des années 80, le festival théâtral ukrainien le plus connu — « Zoloty lev » — devenu maintenant international. Ce festival est né peu après les premiers succès d’un autre festival théâtral — « Les jeux de Cherson » — dont le fondateur était Roman Markholia, metteur en scène et directeur du théâtre Gorki ; sa ville, Sébastopol, est désormais l’un des centres théâtraux les plus intéressants d’Ukraine.
Ce « boum » festivalier s’est rapidement étendu à d’autres régions. À Kharkiv, sont bientôt nés deux nouveaux festivals dont le premier devait son apparition au jeune metteur en scène Victor Boïko. À Kiev, Sergueï Proskournia fonde le festival-laboratoire « Berezillia » (en mémoire du réformateur du théâtre ukrainien Les Kourbas). Irina Klichtchevska organise « Les Rencontres slaves ». Le dramaturge Anatol Diatchenko tente de créer un festival de master-class, « La péninsule », pour les auteurs débutants. Aujourd’hui, on peut observer des expériences semblables dans le théâtre-studio « Dakh », réalisées par Vladislav Troïtski.
Malgré la diversité des initiatives, celles-ci avaient un trait commun : elles étaient initiées par de jeunes metteurs en scènes et non par l’État. Ces artistes tentaient de changer de façon radicale le mode de vie théâtral en Ukraine et de le rapprocher de celui pratiqué en Europe. Ces festivals étaient plus significatifs que de simples fêtes théâtrales. Ils diffusaient autour d’eux une énergie considérée par tous comme liberté de création. C’était la tentative de vivre dans une nouvelle dimension artistique et — davantage encore — la constitution d’une véritable alternative. Ces festivals ont permis de mettre l’accent sur le point le plus important de l’art contemporain : celui du contexte. L’importance de celui-ci durant des décennies d’isolement culturel et d’éloignement de l’Europe, n’était pas évident. En créant leur propre contexte, de façon parfois inattendue, les festivals de théâtre ont contribué à mettre en évidence les insuffisances du théâtre national d’alors.
Cette génération était très différente des autres par son vif désir de s’intégrer à la culture théâtrale européenne. Les tentatives de ses représentants pour rompre les entraves de la stagnation imposée, étaient facteurs de dynamisme. Elles ont touché l’espace du « spectacle », mais aussi le processus théâtral dans son ensemble : en mettant leurs idées en œuvre, les metteurs en scène de cette génération ont réussi à concentrer autour d’eux des groupes d’acteurs, de décorateurs et de critiques. On y vit germer les graines de futures créations, de futures écoles. Il faut également souligner l’apparition de « couples » composés d’un metteur en scène et d’un acteur comme, par exemple, Sergueï Proskournia et Vladimir Karachevski, Valéri Biltchenko et Éléna Bogatyriova. Ce fait, important en soi, illustre l’absence quasi totale, à côté des metteurs en scène, de dramaturges contemporains. Cette situation exige sans doute une analyse d’autant plus détaillée qu’elle n’a pas changé depuis lors, bien que le développement du théâtre ukrainien soit passé, au cours des six ou sept dernières années, à une phase tout à fait nouvelle.
À la veille de l’effondrement de l’ex-URSS, au moment où la dictature idéologique était encore assez forte, les tentatives de jeunes metteurs en scène pour changer le théâtre ukrainien ont provoqué une vive itritation des fonctionnaires. Les sanctions imposées par des responsables souvent incultes ont mis fin à de nombreuses initiatives. Ainsi, après le licenciement de Roman Markholia, fondateur des « Jeux de Cherson », et son expulsion de l’Ukraine, ce festival a pratiquement cessé d’exister en tant que laboratoire de la jeune création. Marc Nestantiner a été licencié du Jeune Théâtre et privé du droit de réaliser des spectacles dans le pays. Grigoriy Gladiy a été obligé de quitter le même théâtre. Valéri Biltchenko et Oleg Liptsine ont été privés de leurs lieux scéniques. Vladimir Petrov et Igor Affanassiev ont été chassés d’Ukraine. Ils travaillent aujourd’hui en Allemagne, en Russie, aux États-Unis, au Canada ou en Autriche.
La vitesse à laquelle ces metteurs en scène ont tenté de changer les choses a souvent fait obstacle à leurs propres expériences artistiques. Il leur fallait agir vite, trop vite peut-être. Ce qui ne veut pas dire que leur travail ait été superfñciel ou bâclé : ils étaient très attentifs au contenu artistique de leurs propres œuvres. Mais expulsés ou entravés, leur engouement pour les nouvelles formes de théâtralité n’a que rarement pu s’approfondir. La toute jeune génération, peu nombreuse, est particulièrement dynamique du point de vue de la création et possède plusieurs traits distinctifs. Elle compte trois phares, tous disciples d’Édouard Mytnytski : Dmitri Bogomazov, Dmitri Lazorko et Youri Odynokiy. Ces jeunes créateurs ont fait leurs débuts sur la scène du Théâtre du Drame et de la Comédie de Kiev fondés par leur maître, qui vient de célébrer son vingtième anniversaire. Depuis lors, une quinzaine de créateurs ont débuté sur cette scène avec environ cinquante spectacles. C’est un exemple tout à fait exceptionnel pour l’Ukraine.
À la différence des metteurs en scène de la génération intermédiaire qui ont fondé chacun leur théâtre, la plupart des jeunes créateurs réalisent leurs idées — quel que soit leur caractère radical — un peu n’importe où et souvent (voire régulièrement) sur le territoire « légitime » d’un théâtre admis. Ils ne limitent pas leur liberté de mouvement et « greffent », sans aucune crainte, leurs créations originales sur les scènes institutionnelles.


