LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE YOUGOSLAVIE (la Serbie et le Monténégro), contrairement aux autres pays du sud-est de l’Europe, n’a pas connu de transformation démocratique : les dix ans de son existence ont été jalonnés de désastres successifs. Les guerres en ex-Yougoslavie ont devasté Le pays, plus particulièrement les dernières frappes aériennes de l’OTAN. Les guerres, mais aussi dix ans de sanctions économiques et donc d’isolement intégral, ont engendré une pauvreté généralisée qui touche aussi bien la population que l’État. On se doute bien que dans cette situation le montant des subventions accordées à la culture ait considérablement diminué. Et ce ne sont pas les spectateurs, par l’achat de billets, qui pourraient compenser cet état de fait. Le théâtre se trouve donc, matériellement du moins, en bien mauvaise posture. Car, malgré les drames familiaux et les tragédies quotidiennes, les théâtres et les académies d’art dramatique n’ont pas fermé du jour au lendemain, et le public n’a pas cessé non plus d’aller au théâtre.
Aujourd’hui, les tensions politiques n’ont pas disparu :le pays frôle constamment la guerre civile. Le pays est divisé en deux. Les uns soutiennent le gouvernement actuellement au pouvoir qui protège leurs intérêts ; les autres soutiennent le bloc démocatique qui ne réussit pas toujours à être à la hauteur de ses ambitions réformatrices et à son désir de redonner à la Serbie une place au sein de l’Europe. Cette situation électrique ne favorise pas le renouveau théâtral. Le théâtre politique, qui a connu une forte poussée les dix années passées, tombe aujourd’hui en désuétude. Et ce en bonne partie à cause de l’auto-censure qu’exercent les directeurs de théâtres sur leurs propres productions. L’attribution des subventions dépend en effet du bon vouloir des autorités qui les coiffent. Les Théâtres nationaux dépendent du gouvernement ; les Théâtres municipaux, de l’opposition démocratique ; quant aux Théâtres indépendants, ils sont sans ressources. Les Théâtres municipaux ne sont pas engagés politiquement : ils présentent plutôt des pièces classiques qui rencontrent la faveur du public, Shakespeare ou Tchékhov, ou bien des pièces contemporaines yougoslaves (Srbljenovic, Markovic, Romcevic, Kovacevic, Pavlovic). Les Théâtres indépendants ne survivent que grâce à la vente de billets. Autant dire qu’ils sont amenés à disparaître, à moins d’un prompt ressaisissement du problème par l’État. Malgré leur situation catastrophique, des théâtres et des festivals comme le Dah, l’Ister, le Cult/Kult, le Mimart, et le Bitef ont persisté à créer des spectacles très intéressants.
Le public va plus que jamais au théâtre. Pour entendre un texte et voir des comédiens mais aussi pour assister à un événement. Ce à quoi il eut droit récemment au Théâtre national de Belgrade. Ce théâtre soutenu par l’État accueillait le Théâtre yougoslave dramatique (TYD), sans lieu depuis qu’un incendie avait ravagé ses bâtiments deux ans auparavant. Le TYD y reprenait LE TONNEAU DE POUDRE. Lors de la dernière scène, l’un des comédiens principaux, l’acteur préféré du public belgradois, Voja Brajovic, a soudain défait la ceinture de son manteau et montré au public son tee-shirt qui représentait un poing serré surmonté du slogan : Résistance ! Jusqu’à la victoire ! Le mot d’ordre du mouvement de résistance étudiants contre le gouvernement actuel. Le comédien Brajovic a ensuite levé le poing suivi du reste des comédiens sous les applaudissements nourris du public. Analysant ce geste courageux, le célébre critique du théâtre, Aleksandar Milosavljevic, écrit dans l’hebdomadaire indépendant, Vreme : « Le geste final de l’équipe du TONNEAU DE POUDRE prouve que les comédiens, dès le début, ont interrogé leur rôle dans la société, partagés entre leur désir de continuer à faire du théâtre et le besoin de prendre publiquement position. Car le théâtre, n’est pas immuable, mais s’adresse tous les soirs à des gens plongés dans la réalité quotidienne, une réalité qui, en même temps, doit et ne doit pas être présente sur scène. » Le pouvoir en place a déclaré que les spectateurs de ce soir-là n’avaient pas agi en spectateurs de théâtre, qu’ils avaient accompli un « acte non-théâtral » en montrant leur admiration pour le courage des comédiens. Quinze minutes d’applaudissement … Quand les journalistes ont interrogé l’acteur Brajovic sur Les raisons de son acte, il a répondu : « Mon geste n’est pas un acte non théâtral, mais au contraire un geste contre les hommes non-théâtraux. C’est une attitude personnelle, et je n’avais nullement l’intention de me servir de qui que ce soit. Si certains se sont sentis utilisés, je le regrette. Je ne désire au contraire que le bien de chacun. »
La situation politique et sociale a incité de nombreux jeunes metteurs en scène et comédiens à quitter le pays. Parmi eux, le cinéaste Srdjan Dragojevic, exilé à Los Angeles. Il dit ne pas être surpris de voir les grands producteurs de cinéma occidentaux s’intéresser aux artistes de l’Est : « Nous avons été élevés dans des univers bien différents, traversés par des expériences et des émotions intenses, certainement plus étranges, moins raisonnables que celles de la plupart des occidentaux, ce qui nous donne d’emblée une vision du monde particulière, étonnante. Je suis parti à l’Ouest uniquement parce que les circonstance ne m’ont pas permis de continuer à travailler dans mon pays. Tout en étant aux États-Unis, je reste avant tout un Européen. Je vis à Hollywood, mais j’écris une histoire sur le Monténégro, pour un producteur anglais qui veut travailler avec un producteur français. Le travail d’un cinéaste est semblable à la vie d’un gitan vagabond, et c’est justement tout le charme de notre profession. »1
À la différence d’artistes comme Srdjan Dragojevic qui sont allés travailler à l’étranger, d’autres ont choisi de rester et d’assurer le renouveau artistique du pays. On assiste en effet aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle génération de comédiens, metteurs en scène, mais aussi d’auteurs comme Srbljenovic, Romcevic, Kovacevic, ou Markovic. Les mises en scène d’Egon Savin, Nikita Milivojevic, Kokan Mladenovic, Jagos Markovic ou Pavle Lazic mettent en lumière leur vision aigüe de la réalité, leur désir de proposer de nouvelles lectures des classiques, d’adresser davantage leur propos aux spectateurs. Leur répertoire interroge aussi bien les classiques que la dramaturgie contemporaine ; ils découvrent et montent le répertoire étranger contemporain inconnu jusqu’à présent du public yougoslave : Harwood, Kroetz, Kolyada, Frayn, Singer, Elton, McDonagh, ou Smith. Ils ont su renouer rapidement des liens avec le reste de l’Europe en renforçant les réseaux entretenus principalement grâce au festival BITEF qui n’a jamais cessé d’exister malgré les dix années d’isolement qu’a vécues le pays, mais aussi grâce aux nouveaux médias électroniques…
- Extrait d’un entretien paru dans l’hebdomadaire VREME, le 1er janvier 2000. ↩︎



