Un théâtre désintégré à l’image de son pays ?
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Un théâtre désintégré à l’image de son pays ?

Yougoslavie

Le 11 Juin 2000
Article publié pour le numéro
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AUCUN ART n’a su résis­ter à la dés­in­té­gra­tion de l’ancienne Yougoslavie. Le chéâtre moins que les autres. En effet, selon une enquête menée auprès des pro­fes­sion­nels les plus en vue du pays, la décom­po­si­tion du théâtre aurait précédé celle de l’État. 

L’en­quête fut menée pen­dant le fes­ti­val Ster­ji­no Pozor­je. Créé à Novi Sad à la fin des années 70, c’est le fes­ti­val Le plus impor­tant du pays. Or, de l’avis de cer­tains il aurait tou­jours accordé un sou­tien tout à fait par­tial aux com­pag­nies insti­tu­tion­nelles. Pour­tant, au début des années 90, ces com­pag­nies ont pro­gres­sive­ment renon­cé à y par­ticiper, ce qui est un signe évi­dent de la dés­in­té­gra­tion de l’État. Depuis, Ster­ji­no Pozor­je n’a cessé de suiv­re, mieux encore, d’an­non­cer les événe­ments poli­tiques : le fes­ti­val laisse aujourd’hui transparaître les rap­ports ten­dus qu’entretiennent le Mon­téné­gro et la Ser­bie. 

L’É­tat a créé Ster­ji­no Pozor­je dans le but pré­cis de dévelop­per « l’e­sprit yougoslave » dans le domaine du théâtre, ce qui l’a amené à subir Le sort du pays. Com­ment aurait-il pu con­tin­uer à avoir lieu dès lors que la nation se trou­vait déman­telée ? Cepen­dant on peut se deman­der s’il a jamais existé en Yougoslavie de con­cep­tion nationale du théâtre qui soit vivante et orig­i­nale. 

Il y a bien eu le pro­jet de KPGT : un pro­jet de théâtre itinérant qui rassem­blait des acteurs, met­teurs en scène, auteurs, et dra­maturges venus de partout. Le pro­jet n’a pas reçu le sou­tien de l’État. Il n’é­tait pas con­forme à sa con­cep­tion de « l’e­sprit yougoslave ». Le KPGT ne prô­nait pas un esprit nation­al de façade et ne se voy­ait sûre­ment pas comme un foy­er nation­al­iste ; il avait un réel pro­jet artis­tique : mon­ter des textes écrits en épisodes et présen­ter des relec­tures auda­cieuses des clas­siques. 

Après la décom­po­si­tion de la Yougoslavie, le KPGT a ten­té de con­serv­er son autonomie, mais en vain : Lju­bisa Ris­tic, qui a ini­tié ce pro­jet, est aujourd’hui le numéro deux du le par­ti de Mir­jana Markovic, l’épouse de prési­dent Milo­se­vic ; son assise poli­tique l’a dénaturé : le KPGT n’est plus sans lieu, il a récem­ment élu domi­cile dans une somptueuse bâtisse bel­gradoise où il présente des spec­ta­cles sans enver­gure artis­tique. 

La Yougoslavie n’ex­iste plus en tant qu’u­nion fédérale. Elle n’est plus com­posée que de deux provinces : la Ser­bie et le Mon­téné­gro. 

Com­ment le théâtre y a‑t-il évolué pen­dant ces dix dernières années ? Le monde théâ­tral s’est tou­jours effor­cé de rester à l’é­cart du poli­tique. Pour­tant, son his­toire est intime­ment liée aux aléas his­toriques et aux change­ments poli­tiques. 

Pen­dant la guerre (1991 – 1994), le théâtre serbe a évité de pren­dre une posi­tion paci­fiste nette et claire et de s’en­gager en con­séquence. Il s’est réfugié dans un réper­toire et un mode d’ex­pres­sion qui le lui per­me­t­taient. C’est une atti­tude typ­ique de refoule­ment. 

Au Théâtre Nation­al, on don­nait les pièces anachroniques de réal­isme psy­chologique améri­cain et des pièces con­tem­po­raines insigni­fantes inspirées de l’histoire serbe. L’Ate­lier 212 alter­nait vaude­villes et drames roman­tiques dans des mis­es en scène extrême­ment con­ven­tion­nelles. Les grands suc­cès du moment n’é­taient autres que L’OISEAU BLEU de Maeter­linck, éthéré et onirique, ou L’ILLUSION COMIQUE de Corneille. 

C’est en 1994 – 95 avec TROILUS ET CRESSIDA de Shake­speare, LES DERNIERS JOURS DE L’HUMANITÉ de Krauss, LE TONNEAU DE POUDRE de Dejan Dukovs­ki que se pro­duisit un ren­verse­ment soudain : le théâtre serbe déci­da de s’atteler sérieuse­ment à la ques­tion poli­tique. Il ne faut cepen­dant pas per­dre de vue que ce tour­nant coïn­cide avec le début de l’action paci­fi­ca­trice du régime serbe. 

Don­nons une autre preuve de l’im­pli­ca­tion intime du théâtre et du poli­tique. Au print­emps 1997, le régime a dû avouer, sous la pres­sion des man­i­fes­ta­tions étu­di­antes et citoyennes, sa débâ­cle élec­torale. L’op­po­si­tion démoc­rate est alors par­v­enue au pou­voir et l’une de ses pre­mières mesures a con­sisté à chang­er les directeurs dans la majorité des théâtres de Bel­grade. Les nou­veaux directeurs nom­més étaient jeunes, dynamiques, et ouverts sut l’Eu­rope. Ils ont en pre­mier lieu com­plète­ment changé leur réper­toire, choi­sis­sant de mon­ter avant tout des pièces con­tem­po­raines, ce qui était une démarche rad­i­cale­ment nou­velle. Leurs prédécesseurs ne présen­taient pas de pièces con­tem­po­raines, d’abord bien enten­du pour des raisons poli­tiques, mais aus­si par igno­rance : le pays était, ne l’oublions pas totale­ment isolé du reste du monde ! 

En 1997, on a donc com­mencé à voir sur les affich­es les noms d’au­teurs vivants comme ceux de Yas­mi­na Reza, Ronald Har­wood, Mar­tin McDon­agh, Eric-Emmanuel Schmitt, etc. Mais les mis­es en scène étaient loin d’employer un lan­gage théâ­tral révo­lu­tion­naire ! Ce nou­veau réper­toire a néan­moins mar­qué un tour­nant impor­tant :il a délivré de sa rancœur xéno­phobe la société serbe, coupée du reste de monde, isolée et punie par la com­mu­nauté inter­na­tionale. En même temps qu’elle s’ouvrait sur le monde, la Yougoslavie décou­vrait le théâ­tral com­mer­cial … 

Mais le renou­veau théâ­tral de cette époque a fait long feu. Il a bru­tale­ment été inter­rompu par les bom­barde­ments de l’OTAN qui ont eu lieu en avril, mai et juin 1999. Pas com­plète­ment toute­fois ! Du moins si l’on en croit le décret pro­mul­gué par le Con­seil munic­i­pal de Bel­grade qui déclare l’entrée des théâtres gra­tu­ite et décide que les représen­ta­tions doivent avoir lieu les après-midi, afin que le pub­lic puisse ren­tr­er avant la nuit et les habituelles attaques noc­turnes.

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Écrit par Yvan Medenica
Yvan Medeni­ca est cri­tique et enseigne le théâtre à Bel­grade.Plus d'info
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