Choralité
Note sur le postdramatique
Théâtre
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Réflexion

Choralité
Note sur le postdramatique

Le 27 Oct 2003

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Choralité-Couverture du Numéro 76-77 d'Alternatives ThéâtralesChoralité-Couverture du Numéro 76-77 d'Alternatives Théâtrales
76 – 77

POUR CE QUI ME CONCERNE, la décou­verte de la choral­ité ren­voie à deux expéri­ences dis­tinctes. La pre­mière, artis­tique. C’est au milieu des années soix­ante-dix, en écrivant ma pre­mière pièce, LAZARE LUI AUSSI RÊVAIT D’ELDORADO, que j’ai vu appa­raître dans l’écriture, à côté de per­son­nages, si je puis dire, « déclarés » et bien dess­inés, des sortes d’ébauches de per­son­nages, mais d’ébauches qui n’auraient pas eu voca­tion à devenir des per­son­nages com­plets. Ce petit peu­ple foi­son­nant des pèlerins et autres émi­grants qui venaient inter­fér­er avec la Pas­sion de mon pro­tag­o­niste, en l’infléchissant très légère­ment ou sim­ple­ment en la dou­blant, en la com­men­tant. Un peu plus tard, dès ma sec­onde pièce, L’ENFANT-ROI, ces semi-per­son­nages, issus d’une même matrice, d’un même lieu d’écriture, sont devenus une sorte de caste que j’appelai (pour les dis­tinguer des deux autres caté­gories de per­son­nages de la pièce, Sta­tion­naires et Tran­si­taires) Les Éphémères et qui, le temps d’une brève ago­nie, venaient s’écraser en bande sur le plateau et dévers­er leurs « par­leries » sur cette autoroute où l’Enfant effec­tu­ait son périple sac­ri­fi­ciel. Mais là où, artis­tique­ment, je fis l’épreuve pra­tique directe de la choral­ité, ce fut lorsque, en 1973 – 1974, je mon­tai L’ATELIER VOLANT, la pre­mière pièce de Valère Nova­ri­na. Les Employés de Mon­sieur Boucot n’étaient que six, trois hommes et trois femmes, sim­ple­ment désignés par les pre­mières let­tres de l’alphabet ; cepen­dant, à eux seuls et d’une scène à l’autre, ils deve­naient la Mul­ti­tude, une com­mu­nauté indis­cutable (dés-)unie par la souf­france, l’exploitation et des sur­sauts (ou soubre­sauts?) de révolte. Le chœur des bernés de la terre. À ce point atom­isés qu’ils ne par­ve­naient plus à se recon­naître comme un chœur.

La sec­onde expéri­ence, ce fut, à la fin des mêmes années soix­ante-dix, celle de la recherche uni­ver­si­taire. Tra­vail­lant à ma thèse sur les écri­t­ures dra­ma­tiques con­tem­po­raines – qui allait être pub­liée en 1981 sous le titre de L’AVENIR DU DRAME –, j’observai ce courant de choral­ité qui, dès les années soix­ante et dans la décen­nie suiv­ante, tra­ver­sait le champ des écri­t­ures dra­ma­tiques français­es. Je pense, bien sûr, à Gat­ti et à sa deux­ième PASSION DU GÉNÉRAL FRANCO, celle racon­tée « par les émi­grants eux-mêmes », émi­grants for­mant
ce qui ressem­blait à un chœur mais qui n’en était pas vrai­ment un, dans la mesure où ce chœur était tout sauf à l’unisson, où ce pseu­do-chœur se présen­tait lui-même comme « dis­cor­dant ». Je pense égale­ment à Georges Michel, dont l’œuvre, injuste­ment, se trou­ve dans la pénom­bre aujourd’hui mais qui, de LA PROMENADE DU DIMANCHE à LA RUÉE VERS L’ORDRE, en pas­sant par L’AGRESSION, créa une espèce nou­velle de per­son­nage : un per­son­nage sériel, clone avant l’heure, à tra­vers lequel s’exprime une rage autode­struc­trice d’être dans la norme, iden­tique à l’autre, en défini­tive invis­i­ble, inex­is­tant.

Je pour­rais encore, par­mi tant d’autres, citer Benedet­to et, bien sûr, aigu­il­lon­nés par Kroetz, Deutsch et Wen­zel ou cer­tains spec­ta­cles du Théâtre de l’Aquarium tels MARCHANDS DE VILLE ou LA JEUNE LUNE TIENT LA VIEILLE LUNE TOUTE UNE NUIT DANS SES BRAS. L’important n’est pas le nom­bre, mais le phénomène, qui n’a fait depuis que s’amplifier et se diver­si­fi­er, d’une nou­velle ten­dance de l’écriture, d’une struc­ture dra­maturgique nou­velle qui n’était pas la reprise du chœur mais, plutôt, sa décon­struc­tion, sa dis­per­sion, sa dias­po­ra. Proces­sus pro­gres­sif, peut-être irréversible d’un efface­ment pro­gres­sif du per­son­nage indi­vidué – du per­son­nage dans sa solid­ité de « car­ac­tère » autonome – au prof­it de plus petites unités mal définies mais con­sti­tu­ant des lieux de parole par­ti­c­ulière­ment vivaces et mou­vants. Parole qu’on pour­rait dire par­a­sitaire et sub­ver­sive. Comme hier celle des voix off des moni­teurs venant per­cuter le dia­logue et harcel­er le pro­tag­o­niste – nom­mé par Adamov Le Mutilé – de LA GRANDE ET LA PETITE MANŒUVRE. Ou bien celle des trois voix qui n’en finis­sent pas de creuser dans la tête presque déjà morte du Sou­venant dans CETTE FOIS de Beck­ett. Comme aujourd’hui ces voix par­ti­c­ulière­ment intru­sives et vio­lentes qui vien­nent lit­térale­ment vio­l­er les pro­tag­o­nistes du PURIFIÉS de Sarah Kane.

Au per­son­nage agis­sant du théâtre aris­toté­lo-hégélien avait suc­cédé sous les coups de boutoir respec­tifs du théâtre épique brechtien ain­si que du théâtre dit « de l’absurde », un per­son­nage « pas­sif, réflexif, choral ». Le statut de sim­ple « con­tem­pla­teur inac­t­if de l’événement », qui était celui du chœur selon la POÉTIQUE d’Aristote, tendait para­doxale­ment à devenir celui du per­son­nage – autre­fois agis­sant, désor­mais « choral­isé ». D’une part, cette nou­velle choral­ité répondait, chez Georges Michel, mais aus­si chez Deutsch ou Wen­zel, à ce que Sartre avait dénon­cé comme ces « rela­tions imper­son­nelles et néga­tives de tout le monde avec tout le monde » ; elle nous don­nait à voir et, surtout, à enten­dre « l’état min­i­mal du per­son­nage au max­i­mum de l’aliénation ». Mais, d’autre part – et cette choral­ité-là était par­ti­c­ulière­ment celle de Benedet­to, de Gat­ti, de Dario Fo et de cer­tains spec­ta­cles de l’Aquarium –, le sacro-saint « per­son­nage » cédait la place à son pro­pre témoin, au réc­i­tant de lui-même, de sa vie sin­gulière, voire d’existences mul­ti­ples.

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Écrit par Jean-Pierre Sarrazac
Jean-Pierre Sar­razac est auteur dra­ma­tique, pro­fesseur d’études théâtrales à la Sor­bonne Nou­velle et au Cen­tre d’Études Théâtrales de...Plus d'info
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