Tout art digne de ce nom est subversif : vis-à-vis de la société, vis-à-vis de la civilisation. Déconstruisant la figure d’Homère, en qui il voyait 1’éponyme d’une multitude de poètes grecs archaïques, Vico avance déjà qu’il « n’est pas le fondateur stupide de la civilité hellénique. ( … ) Il pourrait être tout simplement un homme du peuple. » Et de poursuivre en démythifiant la figure légendaire d’Homère, qui n’est ni plus ni moins que le peuple grec lui-même, chantant sa propre histoire telle qu’il la voyait au travers de ses rhapsodes pauvres et aveugles.
Le contenu de l’œuvre balzacienne, qui fait éclater la mythologie du système social, est d’ordre révolutionnaire, mais non l’idéologie personnelle de l’écrivain. Cependant, la démystification par Balzac des rapports sociaux bourgeois est d’un tout autre poids que son adhésion supposée à la monarchie et son relatif respect pour l’aristocratie finissante.
T.S. Eliot, un conservateur en politique, entend pourtant chez le poète la voix de la communauté primitive : l’écho de cette voix, questionnant, dans son articulation même, l’autorité sociale supérieure et son exploitation réductrice de la culture. Il s’agit ici de tout autre chose que l’engagement manifeste de l’artiste, mais bien d’un aspect latent de l’acte artistique, vu globalement comme définition de l’homme par lui-même, comme création d’un univers symbolique qui produit sa propre réalité.
Thomas Merton, le poète américain converti au catholicisme, comprenait parfaitement ceci quand il constatait que les décrets (et les consolations) de l’Eglise occultaient son identité de poète. Mais Merten en parlait à l’aise : cette concession, cette soumission volontaire à une autorité acceptée contribuait à asseoir le contexte au sein duquel il trouvait la liberté d’écrire une poésie parfois remarquable ; n’avait-il pas choisi de devenir moine ? Il n’empêche que la réflexion du théologien Merten sur son identité d’artiste en dit plus long qu’il ne souhaitait : volontairement ou non, on crée à l’intérieur de certaines contraintes sociales — ou on ne crée pas.
Tandis qu’au fil des sept derniers millénaires le réseau de la civilisation allait se resserrant, et à mesure que les Etats évoluaient vers le totalitarisme, l’acte de création culturelle — l’acte artistique — est devenu de plus en plus dangereux, tant pour son auteur que pour les structures dominantes. C’est ainsi que, dans les sociétés les plus totalitaires de l’histoire contemporaine, les artistes furent tantôt bannis, marginalisés ou réduits au silence, tantôt, dans des milieux bourgeois plus tolérants, transformés en icônes, voire en lèche-bottes. L’art officiel de telles sociétés est toujours un art mort : un réalisme plat, sentimental ou brutal, un défilé de signes superficiels, la morne transposition d’une structure bureaucratique répressive. De Moscou à New York, les exemples de culture populaire officielle concordent dans toutes les disciplines. Le poète, le dramaturge, le peintre, le romancier, l’architecte (selon les vocations spéciales qui se distinguent encore au sein de la capacité créative globale propre à la race humaine) ne peuvent exister en dehors du fascisme ou de l’une ou l’autre forme encore modérée d’étatisme. Ou plutôt : leur survie implique une forme de mort. Seule la désaliénation du travail — au contraire de son intégration pseudo-politique au sein d’un Etat — établira de façon durable la désaliénation de l’art.
Il existe évidemment plus d’une façon pour le processus de civilisation de s’approprier l’art. Platon comprit et préconisa cette appropriation, cette absorption ou cet exil, mais ce fut Rousseau (incompris en ceci comme par ailleurs) qui osa mettre en cause le sort réel de l’art dans la civilisation. Il nous dit dès le Premier Discours1 que les arts sont corrompus et que les artistes se consacrent à l’exercice d’un pouvoir mondain et à la conquête du prestige. Il va plus loin dans sa Lettre à d’Alembert, dépeignant le théâtre comme la reproduction sempiternelle de la vie d’une société décadente, le rabâchage débilitant de désirs déformés en un défoulement donc illusoire.
Rousseau, cependant, adorait le théâtre (pour rien au monde il n’eût voulu manquer un Molière) et .était convaincu qu’un bon acteur se justifie par lui-même. Si ceci est un de ces paradoxes typiques chez Rousseau, rendant possible son existence (et la nôtre) au sein du système social tout en gardant une prise à la critique, sa vision de l’acteur n’en reste pas moins un paradigme de l’identité comme quête inaboutie, comme échec, comme notion absente dans la société contemporaine. Cette portée apparaîtra peut-être plus clairement si on rapproche cette vision de celle du masque de l’acteur (et de tous nos masques modernes) comme réduction de la personne à un rôle — soit l’opposé du masque primitif des rituels tribaux, qui exprime au contraire les multiples aspects d’une identité développée. Le premier de ces masques dissimule une absence ; le second révèle des présences.
Mais il est un autre thème implicite dans cette pensée de Rousseau, aux implications duquel je reviendrai par la suite : la statufication (iconization) de l’artiste. Le risque est constant pour l’artiste de sanctionner sa propre aliénation par le système social. Quelques privilégiés, salués comme des génies et gauchis par ce statut, échappent aux retombées immédiates des phases les plus répressives de l’évolution politique : ils peuvent même se trouver adulés par les « masses » comme les détenteurs de dons et de pouvoirs exclusifs et mystérieux (Picasso, par exemple, fut ainsi canonisé). Observons cependant que cette statufication, peut-être propre à notre civilisation industrielle moderne, est isomorphe de la division du travail : elle constitue le signe et la cause à la fois de la non-existence artistique (artlessness) de la plupart des individus de l’humanité. En d’autres termes, l’acception de l’artiste comme génie unique est directement proportionnelle à l’amoindrissement culturel du plus grand nombre, dont les vies se trouvent rognées de leur dimension esthétique vitale et dont la capacité d’édification culturelle est muselée. On peut comparer cette situation à celle qui prévaut parmi les Zoulous d’Afrique du sud-est, où chacun est improvisateur poétique et où ce talent manifesté par chaque membre du groupe est le fondement de l’art des imbangi (poètes chanteurs), plus habiles techniquement mais en rien différents, dans leur nature, du reste de la collectivité. Ici se reflète l’identité sociale multifonctionnelle et multidimensionnelle de l’individu zoulou, qu’on peut contraster en retour avec l’existence spécialisée qui est le lot commun dans notre civilisation industrielle.
La République et le bannissement des poètes
Mais avant de poursuivre cette analyse, il nous faut en revenir aux conceptions de Platon sur la nature subversive de l’art — à l’opposé de la situation centrale de l’art dans l’expérience sociale primitive. En effet, le chef-d’œuvre de Platon est justement son plaidoyer quintessentiel contre ce que nous cherchons ici à recouvrer : un art authentiquement populaire, qui soit célébration et re-construction de la culture par le peuple.
Dans l’Etat utopique de La République, les dramaturges — les « poètes imitatifs », comme les nomme Platon, qu’ils pratiquent la tragédie ou la comédie — sont bannis et leurs œuvres éliminées ou largement censurées.
« Que l’un de ces messieurs pantomimes, si habiles à imiter n’importe quoi, vienne nous proposer le spectacle de sa personne et de sa poésie, et nous nous prosternerons pour l’honorer comme un être doux, sacré et merveilleux ; mais non sans l’informer aussi que, dans notre Etat, lui-même et ses pareils n’ont pas droit à l’existence, car la loi les proscrit. »
A ceci, Platon nous a donné une justification basée sur la division du travail : « (dans) notre Etat, la nature humaine n’est ni double ni multiple, car chacun ne joue qu’un seul rôle. » Les « messieurs pantomimes », Homère ou Eschyle par exemple, n’ont pas leur place dans la structure de classes et de fonctions de la république, modelée en l’occurence sur la doctrine des essences et des formes dernières. Socrate l’explique en ces termes à Adeimantos : « la nature humaine semble avoir été répartie en portions plus petites encore, et être incapable à la fois d’imiter de façon convaincante nombre d’actions et d’accomplir avec succès les actions ainsi imitées. »
Les poètes apparaissent comme des impies et des suborneurs de la jeunesse. Ils travestissent la nature de la divinité, qui est toute bonté, en représentant le ciel comme un théâtre de colère et de débauche. L’opposition de Platon aux poètes (ou « auteurs de fiction ») repose ainsi sur trois arguments reliés entre eux. D’abord, ils attribuent aux dieux une double nature, comme origine du bien et aussi du mal. Ensuite, ils dépeignent des dieux émotifs jusqu’à l’extravagance, parfois jusqu’à l’obscénité : ainsi Zeus qui, à la vue de Héra, « oublia ( … ) à l’instant, par concupiscence, » toutes ses intentions. Enfin les poètes présentent les dieux comme prenant diverses formes et apparences trompeuses.
Ces arguments de Platon trahissent un antagonisme viscéral face au Protée, au trickster2, image des dieux et une des expressions anciennes de l’humanité. Dans sa quête sans fin de lui-même, le trickster joue des métamorphoses et tente diverses identités. Doté d’un pouvoir énorme, mais énormément stupide aussi, il est créateur et destructeur à la fois, niant aussitôt ce qu’il vient de donner. Le trickster est l’incarnation de l’ambiguïté humaine ; ancêtre du clown, il est l’archétype de l’esprit comique, la caricature du problème de l’identité, le bouffon éternel et la personnification de l’absurde existentiel.
Inévitablement, le trickster est à bannir de la république, où l’identité se définit en formes pures, idéales et univoques, et où il est d’importance stratégique que l’individu soit totalement socialisé. Les poètes, qui ont créé ou acdopté le point de vue du trickster, devront donc être réduits au silence.
L’opposition de Platon à cette voix primitive qu’exaltera T.S. Eliot, si elle n’est pas nécessairement consciente, est claire.
Platon considérait l’art des dramaturges tragiques et comiques, de même que celui des peintres, comme essentiellement imitatif et occupé des seules apparences. Le peintre, par exemple, peint un lit, mais cette image est « triplement éloignée » de la vérité. La forme idéale, l’essence du lit, est une création divine : c’est le lit éternel que peuvent deviner les maîtres philosophes, le lit de vérité et de bonté, un dans sa nature, essentiellement inimitable et complet. Au second degré de fausseté, on trouve le lit tangible construit par l’artisan, chaque lit en particulier : celui-ci est un « simulacre d’existence », mais non l’existence intégrale telle qu’elle se manifeste dans le lit divin.
Le lit du peintre, lui, est tout imitation et n’est ni pratique ni idéal. D’aucune manière on ne peut l’appeler une création.
D’ailleurs, tous les artistes, à l’exception de ceux qui répondent aux besoins de l’Etat en composant « des hymnes aux Dieux et des louanges aux hommes illustres », sont des fourbes qui, en fait, s’imaginent créer mais en sont incapables. Ainsi notre peintre ignore aussi bien comment on construit un lit que comment travaille le cordonnier ou le menuisier qu’il pourrait représenter. Socrate affirme que « l’imitateur n’a aucune connaissance digne d’être mentionnée de la chose qu’il imite. L’imitation n’est rien d’autre qu’une sorte de jeu ou de divertissement, et les poètes tragiques, qu’ils écrivent en iambes ou en vers héroïques, sont des imitateurs au plus haut degré ». L’artiste-imitateur ne peut pas plus savoir ce que sont le bien et le mal « et n’imitera donc probablement que ce qui semble le bien aux yeux de la foule ignorante ». Platon semble vouloir dire ici que la connaissance intuitive de l’existence pure à l’aide des mathématiques (une branche fondamentale pour les gardiens de la république) équivaut à l’entendement du bien, ou en est du moins un préalable obligé.
L’artiste ne reproduit que des apparences, lesquelles sont variables, tandis que les essences pures ne peuvent être reproduites, mais uniquement appréhendées par l’intuition. L’artiste n’ayant aucune notion du bien, il ignore également le mal et ne comprend pas l’utile, étant à la fois éloigné des objets particuliers qu’il copie et triplement éloigné de la vérité.
Que nous acceptions ou non les termes dans lesquels est coulé ce raisonnement de Platon, il conserve un pouvoir et une beauté remarquables, exprimant pleinement ce que beaucoup, qui partagèrent par la suite son attitude, ne purent que percevoir vaguement : l’artiste est dangereux, comme la vie ; il en sait trop long, parce que tel est son seul désir, et s’imagine créer, hausser l’homme à l’égal du créateur, mais sa vision est incomplète, il ne peut pénétrer l’ordre objectif de l’univers, oeuvre de la main divine.
Et pour des hommes d’un tempérament tel que celui de Platon, cet ordre objectif, cette pure anatomie de la raison est aussi vitale que l’air. Sans doute, si l’artiste daignait accepter cet ordre éternel et ainsi devenir humble, s’il pouvait convertir son art en une stratégie publique au service d’une idée abstraite de ce qu’est le bien, l’Etat lui ferait une place en son sein. Que les émules d’Homère et de la poésie prouvent leur valeur, et ils seront rappelés d’exil. Mais il existe un lien passionné entre l’artiste et la « foule ignorante ». L’artiste ne croit pas aux systèmes abstraits : il s’occupe de notions émotionnelles ressenties et ordonnées ; il soutient que la forme résulte des contradictions, de l’harmonie tiraillée de l’expérience quotidienne. De la sorte, l’artiste civilisé lui-même peut s’avérer un« instable », un mutant, et ceci est une menace contre tout ordre établi.
Les poètes, donc, sont à bannir de l’Etat idéal. Ils n’y ont tout simplement pas leur place ; ils sont les premiers à devenir superflus. Les rois-philosophes appréhendent les formes dernières universelles, tandis que la multitude fréquente et construit leurs manifestations particulières .. C’est en ceci que la structure de classes de la république reproduit la doctrine des formes ou des essences : elle descend d’un rang supérieur, celui de l’abstrait, créé par Dieu et compris par les gardiens, jusqu’au rang inférieur des manifestations, compréhensibles aux artisans et aux citoyens ordinaires, vivant dans un monde de choses ordinaires, utiles et sensibles.
La séparation en classes distinctes des intellectuels associés à l’institution et des hommes participant à l’économie relève d’une condition développée par la civilisation antique, à contre-courant de la culture primitive. Non qu’il n’existe parmi les primitifs aucune distinction fondée sur le tempérament : ces divisions apparaissent dans les sociétés primitives également, mais à la différence qu’elles y sont mutuellement complémentaires, intégrant le concret et l’abstrait, le « penseur » et« l’homme d’action» ; elles peuvent à l’occasion, comme le fait remarquer Radin, coexister au sein du même individu ; en tous cas, elles ne seront pas politisées.
Dès que cette politisation apparaît, dans l’Etat naissant ou dans l’idéalisation qu’en propose La République, elle entraîne à la fois un appauvrissement et une négation des sources de la créativité humaine.
En outre, dans les premiers Etats apparus au monde, les différences de valeur souvent attribuées aux gens de diverses professions au sein des classes principales est une rationalisation politique inspirée par le sommet de la pyramide. En effet, au-delà des hasards de naissance et de formation qui déterminent les destins sociaux, le point de vue qui gouverne ces évaluations est celui des scribes, des prêtres et de la noblesse. Certes, dans le monde idéal de La République, la division établie par Platon entre le travail et la capacité conceptuelle est d’ordre prétendûment génétique. Mais, si le hasard social est ainsi aboli, cette distinction reste artificielle en ce qu’elle isole l’abstrait du concret et l’intellect de l’émotion, et tient l’artisan comme le paysan pour des êtres utiles mais inférieurs, non plus dans la perspective du prêtre ou du noble, mais désormais dans celle de la philosophie platonicienne.
J’alléguerais en outre que la définition platonicienne de l’abstrait s’est incrustée si profondément dans la pensée occidentale, que l’attitude fréquemment adoptée vis-à-vis des primitifs (à savoir qu’ils seraient incapables d’abstraction ou du moins déficients sous ce rapport) en est une manifestation, de même que sa réciproque, soit la façon dont les tentatives de prouver les capacités d’abstraction des primitifs reposent le plus souvent sur des types d’abstraction propres à l’histoire de la culture occidentale.
La séparation n’est pas moins radicale dans le discours platonicien entre la perception et la conception, une séparation que la science occidentale n’a jamais cessé de sécréter, jusqu’à la morbidité et aux dépens des sens. La réalité elle-même s’est trouvée remise en question : l’objet tel qu’il se conçoit a été abstrait, non seulement du sujet qui le perçoit, mais aussi de lui-même.
Il existe pourtant une autre façon de se rapporter à un objet. Le fait de voir, par exemple, peut devenir une expérience de perception intense où l’objet, sous le regard — disons — d’un Vermeer, apparaîtra dans son absolue singularité. Il éclate alors comme une chose unique au monde, irréductible à une catégorie préalable et exclusive, et pourtant ouvert à une multitude de relations : un objet qui aurait été fabriqué, utilisé, négocié, mais qui n’en révélerait pas moins divers aspects selon la qualité de la lumière, sa position parmi d’autres objets ou sa signification pour celui qui s’y rapporte. Ou encore l’objet peut se manifester comme une chose dans la nature, son essence comprise dans son existence.
L’unicité de l’objet est inhérente à la réaction directe et concentrée, à l’œil nu de l’expérience humaine. L’objet est connotatif. Par la structure d’analogies et de métaphores qui caractérise le discours chez les primitifs, il déploie une réalité multiple et spontanée. Aucun énoncé décisif et dénotatif ne peut être appliqué à cet objet, aucune affirmation mathématique ou métaphysique le définir. Cette perception intensifiée est, bien entendu, un aspect d’une définition de l’art, et elle entraîne un tel degré de concentration sur la singularité de l’objet que tout semble à la fois merveilleux, étrange, familier et inattendu. Nulle catégorisation ne peut épuiser un tel objet : il sature le sujet qui le perçoit. C’est ce que signifiait William Blake — qui vouait à Platon un profond mépris — en disant qu’il pouvait contempler le trou d’un nœud dans le tronc d’un arbre jusqu’à en être terrifié. Cette perception existentielle, celle de l’artiste et celle du mystique, ne peut se ramener à une classe métaphysique et est tout l’inverse d’une construction théorique.
Ces trois types de regard — utilitaire, platonicien et poétique — sont pourtant également abstraits et relationnels. Mais ce qui importe est le type d’abstraction mis en jeu. Les abstractions non-platoniciennes ou « concrètes » comprennent le mode traditionnel de la pensée primitive, non pas génériquement mais culturellement, et définissent de même le regard de l’artiste politiquement aliéné vis-à-vis de l’homme ordinaire. Malgré tout cela, l’artiste reste plus proche de l’homme ordinaire, même séparé de son bagage primitif, que du prêtre, du savant ou du politicien. Comme l’homme ordinaire, il ressent de façon ambivalente sa dépendance par rapport aux structures que ceux-là dominent. Comme l’homme ordinaire encore, il se concentre sur l’objet, à la différence que celui-ci lui apparaît comme incandescent, transformé en sujet. L’artiste recouvre continuellement sa primitivité.
La théorie de la connaissance de Platon est donc, inévitablement, un aspect de son esthétique et définit son sens de la justice — ou plutôt nous démontre une fois de plus à quel point sa pensée est incroyablement cohérente et définitive. La justice, but de La République, confine chaque individu à une vocation, et ce principe d’ordre esthétique et politique est étendu de manière à fonder la présence de « réalités » uniques derrière la multitude des « apparences ». De fait, la morale ontologique de Platon s’applique précisément ici : qu’un homme pratique plusieurs métiers irait à l’encontre de sa nature essentielle ; que les hommes se concentrent sur l’unicité des choses dans le monde serait de même au détriment de leur nature essentielle ; et que des hommes se mêlent de surpasser leur état naturel porterait atteinte à la nature essentielle de l’Etat. La justice dans La République est fonction de la structure donnée et de l’indivisibilité des essences.
Ceci ne constitue pas qu’une réflexion sur les impératifs politiques de la civilisation : il s’agit en même temps de fonder une définition du mal (comme atteinte à l’ordre) et d’affirmer le sens de la vertu (comme reconnaissance de l’ordre). Dans l’ordre platonicien s’aperçoit le lien entre les classifications politique, métaphysique et scientifique, et donc la signification de l’abstraction platonicienne, l’essence des modes de pensée civilisés.
L’opposition de Platon au drame et aux dramaturges est étroitement liée à la structure de classes et à la structure conceptuelle de La République . Plus fondamentalement, il s’agit d’une opposition à l’expérience primitive, non seulement par rapport à l’ancienne connivence entre l’artiste et le magicien, mais aussi de façon plus large, vis-à-vis de la forme et de la signification du drame rituel primitif.
Du drame primitif aux « rituels de la résistance »

