A New York et à travers le continent, plusieurs centaines de petits théâtres s’adressent à des publics particuliers dont les nécessités de vie ne trouvent pas d’écho dans la culture théâtrale uniformisée qui occupe la plus grande part du terrain aux Etats-Unis. C’est dans des lofts, des vitrines de magasins, des sous-sols, des studios dont certains ne peuvent accueillir que 25 spectateurs, qu’a lieu ce genre de théâtre, mosaïque qui résulte en grande partie de l’explosion « libératrice„ des années ’60.
Les témoignages réunis dans cet article ont trait à huit de ces mouvements théâtraux dont le rapport au public se base sur des affinités de type racial, religieux, ethnique, sexuel ou autre. A cet éventail créatif, nous aurions pu ajouter d’autres voix encore : le théâtre des travailleurs, celui des vétérans du Viêt-Nam, les théâtres qui émanent de communautés thérapeutiques ou spirituelles.
Ces groupements varient très tort en importance : au haut de l’échelle, on trouve le très actif théâtre noir dont le public provient des 20 millions de Noirs Américains mais qui attire aussi la foule du grand public, qui se presse aux succès d’affiche à distribution noire de Broadway. A l’autre extrême, il y a le fragile théâtre indien, qui se bat pour être subventionné et reconnu par sa propre communauté. Les groupes ne sont pas tous d’un seul tenant : les théâtres hispanique et chicane, par exemple, tous deux de langue espagnole, s’adressent à des ethnies distinctes dans des régions différentes. La recherche de l’identité interne à chaque groupe et sa situation par rapport à l’ensemble de la société, orientations principales de ce mouvement, encouragent ces divisions.
Si beaucoup de ces communautés théâtrales sont nées sous l’impulsion de révoltes sociales, elles ont· néanmoins servi d’école à de nombreux comédiens (ceci est moins vrai pour ce qui concerne les auteurs) qui ont pu ainsi travailler dans les théâtres commerciaux et les media ; au cours des quinze dernières années, ils se sont prudemment ouverts à ces nouvelles sources de talent. Mais, les artistes en sont conscients, les implications commerciales mettent souvent en évidence le divertissement au détriment de la revendication, et certains d’entre eux redoutent que les subventions publiques, quelle qu’en soit la nécessité, ne donnent lieu à un alibi social équivalent. Ce mouvement continue cependant à permettre l’expression de points de vue sur la société parmi les plus sagaces et les plus dynamiques du théâtre américain.
Un critique important, Robert Brustein de Harvard College, a déploré publiquement, dans un article pour le New York Times intitulé Une maison divisée, l’état de fragmentation du théâtre américain. Dans une perspective moins centralisante, pourtant, les communautés théâtrales séparées forment une des grandes richesses de l’histoire théâtrale des Etats-Unis.
Elinor Fushs
Les Américains d’Asie
Au début des années ’70, les média en Amérique taisaient l’éloge des citoyens d’origine asiatique ; nous étions des« minorités exemplaires », une preuve que le rêve américain existait toujours pour ceux que le travail n’effraye pas. Dix ans plus tard, on accuse les nouveaux immigrants indochinois d’accaparer des emplois « américains» ; en somme, la sollicitude de naguère ne témoignait, au mieux, que d’une affection inconstante.
La mise en évidence du succès matériel des Américains-asiatiques attire notre attention sur un paradoxe : si notre intégration financière est si bonne, pourquoi nous sommes-nous si peu manifestés au niveau artistique ? L’intégration ethnique ne peut être sélective ; d’être les coolies techniques de l’Amérique, nous sommes à peine exemplaires du rêve américain.
La culture des Américains asiatiques est en grande partie invisible. L’année dernière, Charlie Chan, le détective américain-chinois a encore été joué par un « Anglo » dans Yellowface. Aux Etats-Unis, quand on veut « quelque chose d’oriental », on s’adresse d’abord aux « Anglos » qui traitent de sujets exotiques (Fu Manchu, Pearl Buck) ou l’on va tout de suite en Asie, sans penser aux Asiatiques d’ici. Pourquoi ? Jusqu’il y a peu, l’idée qu’un Américain soit jaune de peau s’est heurtée à des réticences de la part des Anglos. Les Asiatiques nés de ce côté-ci du Pacifique s’entendent souvent dire : « Ca fait longtemps que vous vivez aux U.S.A.?» ou « Vous parlez très bien !‘Anglais ». Si les Américains d’Asie sont invisibles en tant qu’ethnie, il en va nécessairement de même pour notre culture.
Ajoutons que le racisme a incité nombre d’Asiatiques à la discrétion. Considérés comme ennemis durant la Deuxième Guerre, les Américains-Japonais ont été placés en camps de concentration. Pendant les années ’60, les Américains-Chinois étaient pour J. Edgar Hoover, le directeur de la C.I.A., synonymes de la Chine « rouge ». Pour beaucoup d’Asiatiques, il tallait être prudent, et ils voyaient donc les activités artistiques d’un mauvais œil.
Malgré les entraves, néanmoins, les Asiatiques d’ici ont toujours pu prendre plaisir à aller au théâtre. Des troupes d’Opéra chinois ont suivi presque immédiatement les travailleurs arrivés au milieu du 19e siècle. Les Américains-Japonais s’adonnaient au théâtre derrière les barbelés. Des acteurs tels que Sessue Hayakawa, Anna May Wong et Bruce Lee ont apporté profondeur et dignité à des rôles stéréotypés.
C’est à l’apparition de mouvements tiers-mondistes à la fin des années ’60 qu’est liée celle du théâtre dans notre communauté, qui depuis, a connu une croissance rapide et a fait preuve d’une originalité, d’une diversité étonnantes.
Notre théâtre a servi, surtout au début des années ’70, comme forum où prendre position à propos de la domination qu’exerce la société « anglo » sur notre culture, le fait d’accuser les blancs venant conforter notre identité. Bien que nécessaire, ce stade de réaction semble moins attrayant aujourd’hui. La recherche de thèmes américains-asiatiques se poursuit, selon l’évolution des expériences et de l’histoire des ethnies du tiers-monde en territoire américain.
L’épopée de la construction des chemins de fer, le traumatisme de l’internement durant la Deuxième Guerre sont d’importantes sources d’inspiration théâtrale. Momoko lko, par exemple, parle dans ses pièces des Américains-Japonais d’aujourd’hui dont les âmes sont toujours emprisonnées derrière les barbelés. Frank Chin développe sa vision particulière des Américains d’Asie comme société mise au pas par les blancs et promise à une mort rapide. Son style irrévérencieux est aussi sauvage, aussi théâtral que l’acte de bravade d’un blessé.
La recherche de formes théâtrales neuves s’est accrue ces dernières années. Beaucoup d’artistes créent des œuvres de « fusion culturelle », qui reconnaissent la variété des influences subies, du Kabouki à la télévision, et expriment ce mélange à travers des formes qui ne sont ni étrangères, ni d’Amérique blanche.
Pour Mako, le directeur d’East West Players, compagnie qui replace souvent des classiques occidentaux dans des situations asiatiques, voici comment l’Asie suscite de nouvelles formes : « Il y a des choses profondément enfouies en nous-mêmes qu’il nous faut taire resurgir … Comme si, soudain, on exerçait un muscle dont on ignorait l’existence »
C’est cette tendance qui a produit une grande part des spectacles américains-asiatiques récents. Bound Feet, la performance de Winston Tong, fait de l’ancienne pratique chinoise de bandage des pieds une fable d’amour et de sacrifice. La pièce de Philip Kan Gotanda, The Avocado Kid, situe un conte japonais pour les enfants en un monde nouveau où Kurosawa se mêle au Rocky Horror Picture Show.
Alors que nous entamons les années ’80, la « minorité invisible » a trouvé sa propre voix et la fait entendre avec verve et enthousiasme. Qu’il s’agisse de la forme ou des thèmes, nous sommes au seuil d’une ère nouvelle.
David Hwang
Les Femmes
Dès qu’il s’agit de théâtre de femmes aux Etats-Unis, on est tenté de considérer comme tel certains de nos événements ou cérémonies sociales qui, au demeurant, font le plein du public : mélodrames télévisés, concours de beauté, mariages, séances de vente de Tupperware, croisades de tempérance, etc. Si l’on envisage le rôle de révélateur social du théâtre, ces rites féminins sont la matière même du théâtre de femmes. Mais laissons cet aspect ethnologique et tournons-nous vers les réalisations théâtrales littéraires et/ou subversives, moins institutionnalisées et qui sont des créations des femmes américaines ; elles commencent à peser dans la balance à la fois dans l’art, où ces formes nouvelles correspondent à une sensibilité redéfinie, et dans la vie, où elles consacrent le naufrage de cette trinité de rôles féminins : la déesse, la salope et la putain-au-cœur-d’or.
Au sens large, le théâtre de femmes américain, dans sa diversité, c’est le théâtre que font les femmes et qui s’adresse directement à leur condition psychologique, philosophique et politique. Un théâtre qui, parfois, s’adresse exclusivement aux femmes (les premiers spectacles, enthousiasmants, du groupe « It’s Ali Right To Be A Woman » ), un théâtre qui provient d’horizons aussi divers que l’expressionnisme littéraire (les obscurs rites de passage d’Adrienne Kennedy) et les groupes de prise de conscience des années ’60 et ’70 (For colored girls who have considered suicide when the rainbow is enuf de Ntozake Shange), un théâtre aussi paradoxal que la condition féminine elle-même aux Etats-Unis : toutes ses complexités s’éclairent dès que l’on se rend compte que l’activité théâtrale des femmes ici a longtemps dépendu de l’hospitalité des autres. Car, à la différence des autres femmes de lettres, les auteurs dramatiques n’avaient en commun aucune tradition professionnelle définie et à de rares exceptions près (citons la brillante monologuiste Lily Tomlin et Lilian Hellman, dont les pièces s’adressent au grand public), ont reçu fort peu d’appui financier pour leurs travaux.
Bien sûr, la Mère-du-Théâtre-des-Femmes aux Etats-Unis est et demeure Gertrude Stein, grande expérimentatrice de la langue. Puisqu’on ne peut pas lui reconnaître d’imitatrices, son rôle dans la brève histoire du théâtre de femmes est avant tout symbolique. Le sens de ses pièces de théâtre réside, pour l’essentiel, dans les sons du discours et dans ce qu’elle appelait son « paysage », ainsi que dans la réappropriation du langage, qui devient« la chose même », aspects qui convergent avec notre propos lorsqu’ils coïncident avec la compréhension profonde qu’elle avait des femmes, comme il ressort de son opéra The Mother of Us Ali, dont l’héroïne est Susant B. Anthony, célèbre féministe américaine du 19e siècle.
La prolifération de théâtres Off-Off-Broadway et de compagnies d’avant-garde à New York durant les années’60 a encouragé l’émergence de femmes auteurs dramatiques dont la force du propos s’accompagnait d’une nouvelle manière d’écrire. Parmi celles dont le travail comportait une tentative véritable de mettre en lumière des géographies féminines inexplorées auparavant, citons Marie Irene Fornes, Megan Terry, Adrienne Kennedy, Rosalyn Drexler, Myrna Lamb. Chacune a donné au cours des années ’70, une œuvre de forme expérimentale et de contenu explicitement féministe ; dans Fefu and Her Friends de Fornes, il s’agit d’une rencontre d’amies dont le public éprouve l’intimité du fait qu’il est mené de l’une à l’autre des quatre pièces où se déroule l’action. Terry, pour Approaching Simone d’après la vie de Simone Weill a fait usage des techniques développées à l’Open Theatre, tandis que Kennedy dépeint la lutte pour l’identité d’une femme noire dont l’imagination dépend entièrement de scènes du cinéma blanc américain dans A Mocie Star Has to Star in Black and White. Drexler est l’auteur de He Who Was Shih et Lamb, d’un opéra pour femmes intitulé Apple Pie.
Au début de la décennie précédente, l’extraordinaire faveur qu’avaient les groupes de prise de conscience, véritable rituel du féminisme américain, a donné aux compagnies féministes de théâtre à travers l’ensemble du pays une impulsion et un cadre. A la différence de leurs prédécesseurs de l’Agitprop, les féministes choisissent des thèmes extrêmement personnels, les styles de production sont fort vulnérables et la mise en scène n’est pas dévolue à une responsable unique. Ces expériences sont centrées sur les possibilités de relations entre les femmes, entre la femme et le monde, entre la femme et elle-même. « lt’s Ali Right to be A Woman Theatre », le plus radical de ces groupes, faisait du théâtre « avec nos vies, nos rêves, nos sentiments, nos fantasmes. L’usage de ces aspects privés de nous-mêmes au théâtre est une des manières par lesquelles nous essayons, tous les jours, de prendre au sérieux notre propre expérience, d’accepter nos sentiments pour valables et réels ».
Des groupes plus modérés, nés à la même époque : Women’s Interart à New York, The Los Angeles Feminist Theare, The Washington Area Feminist Theatre, continuent de traiter la question pratique de transmettre au public les œuvres des femmes dans une société où 7 % environ des pièces représentées sont écrites par elles. Il va sans dire que les coupes récentes dans le budget culturel mettent en péril l’existence de ces organisations.
Le grand public en est venu à accepter les formes plus bénignes de conscience féministe. Ces dernières années, des œuvres féministes de grande diffusion telles que l’m Getting My act Together and Taking lt On the Road de Gretchen Gryer et Nancy Ford et The Club d’Eve Merriam ont équilibré leur budget grâce à la billetterie. Parallèlement, des artistes expérimentaux dont la relation à cette conscience est beaucoup plus aiguë, se sont tournés vers l’histoire des femmes.
La mise à la scène par Florence Falk de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman The Yellow Wallpaper a théâtralisé le naufrage de l’esprit d’une femme dont le mari, médecin, impose à sa vie des limitations au nom d’une tendresse qui la mue en fantôme. Ma propre excursion dans les vies et la correspondance d’Américains a produit une pièce très « composée », Signs of Lite, qui s’étaye de certaines relations bizarres et extrêmes entre le romancier américain Henry James et sa sœur Alice. Maria Fornes, en ayant recours au journal tenu en 1909 par une serveuse de Nouvelle Angleterre pour Evelyn Brown, a mis en lumière la répétition des tâches quotidiennes dans toute son horreur. Dans sa mise en scène de Concert à la Carte de Kroetz, Joan ne Akalaitis a transformé le suicide du personnage de la tragédie économique que postule l’auteur en acte final d’une femme exclue des possibles à cause des limitations de rôle attachées au sexe. Usant du style de la performance, Elizabeth LeCompte a recouvré et dramatisé le suicide, véridique celui-là, de la mère de l’auteur-acteur Spalding Gray dans Rumstick Road. Split Breeches, la pièce du Spiderwoman Theater, se basait sur les activités excentriques de trois ancêtres d’une des comédiennes de la compagnie. On pourrait poursuivre l’énumération.
Ce qu’ont en commun ces spectacles au-delà de leurs caractéristiques formelles, de leur degré de visualisation ou de leurs buts esthétiques, c’est le besoin profond de mettre en lumière certaines monstruosités de la condition féminine. Ainsi, par des chemins aussi divers que la société américaine elle-même, le théâtre de femmes aux Etats-Unis commence à remplir les conditions qu’Emma jgoldman (féministe déportée par les Etats-Unis pour son activisme politique) définissait en 1914 : « Le théâtre est la dynamite qui subvertit les superstitions, secoue les fondements de la société et prépare les hommes et les femmes à la reconstruction ».
Ou, comme Gertrude Stein eût pu, avec moins de modestie, dire de ses propres intentions théâtrales : « When this you see remember me ».
Joan Schenkar
Les Noirs
Jusqu’à présent, le théâtre noir sérieux a connu une vie à la fois brève et mouvementée. Il est né en 1958 avec Raisin in the Sun de Lorraine Hansberry, un succès immédiat qui a tenu plusieurs années l’affiche à Broadway. Pour la première fois, un grand nombre de gens de toutes origines ont payé pour voir un spectacle à propos de noirs, avec des noirs, dans une situation qui ne pouvait impliquer que des noirs à ce moment de leur histoire. Et il ne s’agissait ni d’une comédie musicale, ni de chansonnettes, ni d’un dessin animé Amos ‘n Andy, mais d’une pièce sérieuse à personnages vraisemblables, dans une situation plausible, empreinte à la fois d’humour, de compassion, de sens dramatique et d’observation aussi juste qu’engagée de la condition humaine. Mais avant tout, pour nous tous qui venons après, Raisin in the Sun était noir.
Auparavant, il y avait eu des spectacles comme Porgy and Bess, des auteurs comme Langston Hughes ; succès ponctuels sans lendemain. L’époque était-elle mauvaise, le public, insuffisamment préparé ? Quoi qu’il en soit, après Raisin les portes se sont ouvertes et le théâtre noir s’est vu produit à Broadway et ailleurs. Ce n’était pas que des succès mais l’activité existait. On écrit des pièces pour qu’elles soient jouées — les écrivains avaient désormais la possibilité de les faire produire, alors qu’avant Raisin, on présentait si peu de pièces noires qu’il semblait inutile d’en écrire. Le roman ou la nouvelle paraissaient des terrains plus prometteurs.
Dès lors les écrivains noirs se sont déchaînés ; de 1960 à 1965, pl us de 100 pièces noires ont été produites à New York, à Broadway où le prestige s’allie à l’exigence commerciale, dans les théâtres plus intimes Off-Broadway et dans le mouvement Ott-Off-Broadway qui naissait alors, avec ses expériences de forme et de contenu.
Un auteur dramatique nommé Le Roi Jones a heurté les spectateurs américains avec Dutchman. Il s’agit de la confrontation sexuelle entre un noir et une blanche lors d’un voyage symbolique sur un train qui ne va nulle part, qui a donné de nouvelles orientations à la dramaturgie noire. Il n’était plus obligatoire, désormais, de traiter des situations domestiques de manière conventionnelle. La poésie, le mythe, le rituel, même le vaudou pourraient servir si l’auteur y voyait une utilité de communication.
De nouveaux thèmes sont apparus : la politique, le crime, les relations des noirs entre eux et même la lutte des classes à l’intérieur de la communauté noire. Précédemment, il s’était agi de la lutte noire aux Etats-Unis : survie, racisme, économie.
C’est en 1967 qu’est fondée The Negro Ensemble Company, issue de la nécessité pour le public noir d’un théâtre qui soit exclusivement le sien, d’un lieu où être à l’aise pour réagir vis-à-vis de ce qui a lieu sur le plateau, ce qu’ils n’avaient jamais pu faire jusque-là.
Suite au succès de cette compagnie implantée à Greenwich village, de nouvelles compagnies ont surgi sur tout le territoire, à Harlem, à Watts, à Chicago, à Philadelphie, à Washington D.C., à Cleveland : partout où il y avait une forte communauté noire. Aujourd’hui, il y a plus de trois cents théâtres et troupes noirs à travers les Etats-Unis.
Mais le financement a toujours été un problème pour le théâtre noir. Les subventions gouvernementales sont d’ordinaire une source majeure de revenus. Etant donné les revenus peu élevés de la plupart des spectateurs, le prix des places (lorsqu’on les fait payer) doit rester à un niveau minimum. Mais la réalisation d’un spectacle avec décors et costumes et les salaires des acteurs (même fort réduits) dépasse de loin ce que peut rapporter la billetterie. Il faut donc entrer en contact avec des organismes tels que les Fondations Ford ou Rockefeller ou le National Endowment for the Arts et rencontrer leurs exigences. Souvent, celles-ci lient le montant des subventions aux revenus, condition très restrictive pour un petit théâtre qui ne peut augmenter ses prix. En outre, ces organismes mènent des politiques ponctuelles et parfois capricieuses. Beaucoup de compagnies noires sont mortes parce que leur mécène s’est tourné vers d’autres activités (danse, architecture, design etc) ou d’autres théâtres.
Les récentes coupes sombres pratiquées par l’administration Reagan dans le budget culturel risquent d’être désastreuses pour le théâtre noir. On nous incite à la concurrence alors qu’elle est impossible à ce stade de la brève histoire de notre théâtre. On nous dit aussi de nous adresser aux industriels, qui affirment ne pouvoir prendre en charge l’intégralité des déficits ; alors que tous les théâtres non-commerciaux sont à la recherche d’appuis financiers, ceci signifie que notre théâtre est logé à la même enseigne que les travailleurs noirs au cours de leur histoire : « Derniers engagés, premiers licenciés ».
Ainsi donc, l’ère du théâtre noir sérieux inaugurée par Raisin in the Sun est-elle peut-être finie, à moins de trouver des solutions alternatives.
Chris Edwards
Les Juifs
Le théâtre yiddish était naguère l’expression artistique la plus vibrante de la vie juive. Né des énergies de l’Aufklarung allemande qui désenchaîna enfin le Juif des ghettos, le théâtre yiddish rayonna à son tour à travers tous les domaines de la créativité juive nouvellement libérée. Il n’y avait pas eu de théâtre institutionnel juif jusqu’à la naissance du théâtre yiddish en 1875. En 1920, New York comptait à elle seule 32 théâtres de langue yiddish. De mélodrames simplistes, la dramaturgie yiddish s’est muée, durant ces quarante-cinq ans, en mouvement yiddish de théâtre d’art influencé par Tchékhov, Ibsen et Shaw, incarné dans les œuvres de Peretz Hirshbein, David Pinski et Sholem Asch. Puis est venue la Deuxième Guerre Mondiale, et la disparition de la plus importante communauté de langue yiddish : les trois millions de Juifs polonais, un tiers de la population juive mondiale. Avec eux disparaissaient les comédiens de la troupe de Vilna en Pologne, sommet de l’art théâtral juif. Les grandes pièces yiddish étaient reléguées aux collections spéciales et aux archives. Seuls quelques puristes parlaient encore yiddish en public. En 1945, il restait quatre théâtres yiddish. Une tradition théâtrale était liquidée.
Il s’est agi, au cours des années ’60, de réévaluation. Beaucoup ont réagi contre le passé en tant qu’autoritaire. D’autres ont recherché le passé pour pouvoir s’en défaire. Le Living Theatre était l’une des forces les plus dynamiques, les plus radicales de l’époque. Sous la direction de Judith Malin a et Julian Beck, le « Living » visait à créer une anarchie affectueuse qui se tournait vers le pacifisme et le communautarisme en tant qu’alternatives à la société contemporaine. Faisant fusionner théâtre et politique, ils ont fait de la scène une arène de confrontation passionnée, exorcisant la violence pour montrer comment il fallait renverser le vieux système : pacifiquement.
Judith Malina, fille d’un rabbin allemand d’ascendance espagnole, est issue d’une famille où la presse yiddish faisait partie de l’environnement quotidien. Sa mère, actrice, connaissait bien le théâtre yiddish de l’époque dont un des fleurons était Le Golem de Halper Leivick. Etant donné ce contexte religieux et culturel, Malina avait elle-même exploré la Cabbale, dont plusieurs aspects avaient servi pour Frankenstein et Le Paradis perdu (les séfirot, qui représentent les attributs cabbalistiques de Dieu, créateur de l’homme ; l’homme, agent perpétuel de force créatrice et donc de révolution pacifique, est physiquement composé de ces onze séfirot). Malina découvrit également que l’ancienne légende du Golem, l’homme d’argile, était à la source du Frankenstein de Mary Shelley alors que Leivick en avait fait le héros de sa pièce en langue yiddish.
La légende du Golem est tirée d’un fait authentique de l’histoire juive ; à Prague au seizième siècle, on rapporte que le Maharal (le Rabbin Lowe) invoqua le nom sacré de Dieu pour créer le monstre d’argile afin de pallier concrètement la vague de meurtres et de violence antisémites qui sévissait alors en Pologne. Caché dans les greniers de la synagogue, le Golem fut invoqué lorsque l’on répandit contre les Juifs la séculaire calomnie du sang (selon laquelle les Juifs tueraient les enfants chrétiens et useraient de leur sang pour cuire le matzoh lors de la Pâque ). Dans le Frankenstein de Malina, le Golem assassinait trois rabbins afin de montrer et d’exorciser la nature auto-destructrice de la violence.
Venue pour une part de l’intérêt que lui portait Malina, la découverte de la pièce de Leivick a conduit à redécouvrir Le Dieu de la vengeance de Sholem Asch et ensuite le répertoire entier du théâtre yiddish avec toute son énergie et sa passion. Mais cette redécouverte paradoxale était en même temps la reconnaissance de la perte d’une culture et d’un peuple. Où étaient les publics européens pour qui ces pièces avaient vu le jour ? Où, la langue ? Pourquoi, cette soudaine disparition ? Pourquoi ? La réponse ne pouvait susciter que rage. De ces réalités est né en 1974 l’Américan Jewish Theatre (AJT), alors seule compagnie juive de langue anglaise aux Etats-Unis.
Ses premières années ont été vouées à la traduction et à la présentation en Anglais des grands classiques yiddish. Il ne s’agissait pas de les« préserver » mais de les réintroduire dans le courant principal du théâtre américain en s’adressant au public le plus large possible. D’autre part, il s’est agi de développer des pièces nouvelles en vue de provoquer et de susciter la conscience juive et d’expliciter la personne historique du Juif. L’AJT s’est toujours adressé à tous, mais son public, bien sûr, est juif, à 90 % ; trois générations d’Américains y sont représentées.
En cinq ans, les réactions à ces productions en langue anglaise ont mené à un épanouissement rapide et positif du théâtre. Parties des plus âgés, elles ont gagné les jeunes, puis le grand public. En 1979/1980, il y avait également quatre troupes non-juives qui jouaient des pièces yiddish en traduction, au nombre desquelles le prestigieux New York Shakespeare Festival, alors que pendant 30 ans à Broadway, il n’avait eu que des « imitations » de pièces juives comme Fiddler on the Roof. Cette renaissance d’intérêt pour les pièces yiddish marque donc la fin de l’ère des ersatz.
C’est lors de cette même saison que l’American Jewish Theatre est devenu la troupe attitrée d’une des premières institutions culturelles juives d’amérique : le YM/YWHA (Young Men’s/Women’s Hebrew Association). Cet appui de programmation et de production a permis à l’AJT d’étendre sa capacité à proposer des œuvres nouvelles importantes avec un personnel plus qualifié. En l’espace d’une saison, le nombre d’abonnés (pour cinq productions avec six semaines de représentations chacune) a atteint 65 % de la capacité de la salle, avec la perspective d’une occupation de 100 % en 1981 – 82.
Il a fallu un effort encore plus grand pour maintenir la perspective initiale de provoquer et susciter la conscience juive. Le système des abonnés se prête à des options dépourvues de risque. Les reprises sont plus sûres et attirent davantage les abonnés. Il s’agit dès lors, classiquement, d’équilibrer une saison avec des œuvres confirmées, et d’autre part, une sélection d’œuvres nouvelles telles que From the Memoirs of Pontius Pilate, la pièce d’eric Bentley sur l’antisémitisme ou la pièce de Shellen Lubin sur le féminisme juif contemporain, Molly’s Daughters. Mais, de toute évidence, le succès d’un théâtre se mesure à l’aune de ses paris.
En 1980 – 81, une Jewish Theatre Association est née, qui compte plus de vingt théâtres ou groupes de langue anglaise parmi ses fondateurs. La léthargie des Juifs face aux événements de 1933 – 1945 semble s’être dissipée. On peut prévoir que durant l’actuelle décennie, le théâtre juif dé langue anglaise prendra des directions plus politiques et plus expérimentales ; il hérite du théâtre yiddish et de quatre mille ans de culture emplies de merveilles, mais aussi de douleur et de destruction. On espère qu’il ne faillira pas à la tâche.
Stanley Brechner
Les prisonniers
J’ai fondé The Family comme prolongement à une série d’ateliers dirigés avec Clay Stevenson à la prison de Sing Sing à Ossing, dans l’état de New York en 1971 et 1972. J’avais travaillé comme acteur dans cette prison auparavant avec le Street Theatre, dans Ceremonies in Dark Old Men de Lonne Eider et dans Street Sounds de Ed Bullins. Durant une représentation de cette dernière pièce, où je jouais un personnage du ghetto légèrement retardé et qui s’était lui-même promu agent de circulation, j’ai eu un dialogue impromptu avec un membre hispanique du public. En tant qu’acteur, j’étais bouleversé par la réaction passionnée qu’avait le public face au théâtre, dont c’était, pour beaucoup, la première expérience. Ayant grandi à Newark dans le New Jersey, et partageant beaucoup des expériences de ce public, je me suis rendu compte des possibilités artistiques de ce groupe d’Américains.
Ainsi, The Family est-elle née d’une demi-douzaine d’hommes durs et tenaces qui, sortis de prison au début de la décennie précédente, voulaient explorer leurs possibilités en même temps que celles du théâtre. Alors, comme aujourd’hui, il s’agissait de voir ce que pouvaient les Américains qui normalement n’auraient pas ni ne rechercheraient pas un moyen d’expression artistique. Ce faisant, nous espérons donner à ces Américains, à notre compagnie, doués d’une passion née de l’expérience de vie, la compréhension d’un mode de vie d’origine spécifique.

