D‑Duras
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D‑Duras

Le 26 Avr 2011
Edwige Baily et Jacqueline Bir dans SAVANNAHB AY de Marguerite Duras, décor, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, La Servante, 2010. Photo Zvonock.
Edwige Baily et Jacqueline Bir dans SAVANNAHB AY de Marguerite Duras, décor, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, La Servante, 2010. Photo Zvonock.
Edwige Baily et Jacqueline Bir dans SAVANNAHB AY de Marguerite Duras, décor, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, La Servante, 2010. Photo Zvonock.
Edwige Baily et Jacqueline Bir dans SAVANNAHB AY de Marguerite Duras, décor, costumes, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, La Servante, 2010. Photo Zvonock.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Tout com­mence avec la machiner­ie per­cep­ti­ble du théâtre. Un lumignon, qui dans notre voca­ble à nous se nomme la ser­vante ; seul point de lumière qui veille le décor éteint. Une ser­vante, comme garante d’une présence dans le noir épais. Une ser­vante, comme Duras, est un éclaireur. Un planch­er. Un rock­ing-chair. Un espace presque vide, donc, qui accentue puis­sam­ment la soli­tude et l’atmosphère qui s’en dégage. Et au loin, l’écho d’une chan­son de Piaf. Les mots d’amour. Avec ce rythme inso­lent.

C’est fou c’que je peux t’aimer,
C’que j’peux t’aimer, des fois,
Des fois, j’voudrais crier
Car j’n’ai jamais aimé,
Jamais aimé comme ça,
Ça, je peux te l’jur­er.
Si jamais tu par­tais,
Par­tais et me quit­tais,
Me quit­tais pour tou­jours,
C’est sûr que j’en mour­rais,
Que j’en mour­rais d’amour,
Mon amour, mon amour …

Les maux d’amour. Tout com­mence avec la machiner­ie appar­ente, donc. Et c’est là toute la sur­prise que nous réserve Philippe à nous pub­lic, car il me plaît à penser que SAVANNAH BAY peut aus­si se lire comme un objet à jouer ; un objet de trans­mis­sion d’une comé­di­enne qui aurait atteint la splen­deur de l’âge à l’autre, celle qui est encore dans la fraîcheur du méti­er. SAVANNAH BAY n’est pas qu’un texte sur le don de soi, sur l’obstination des mou­ve­ments intérieurs, aus­si minus­cules soient-ils, fur­tifs ou pro­fonds. Son essence est aus­si une parole toute en dis­tance sur le théâtre. Une parole avec un humour souter­rain. C’est fou c’que je peux t’aimer. Une dame d’un cer­tain âge, Madeleine, appa­raît, sur­gis­sant du pub­lic. Nais­sant du pub­lic pour­rait-on dire ; Madeleine a été comé­di­enne. La suit une Jeune Fille. Toutes deux sont vêtues d’un imper­méable. Oh com­bi­en objet de théâtre lui aus­si. Sous son apparence com­mune, on devine, on pro­jette. Un imper­méable, à peu de chose près, iden­tique. Ne font-elles qu’un ? Sont-elles le même corps, partagé en deux ? Un dia­logue s’engage. Madeleine perd la mémoire, par frag­ments. Elle ne recon­naît pas la Jeune Fille qui lui par­le. Peut-être est-elle sa petite fille ? Sont-elles le même corps partagé en deux à cause d’une trans­mis­sion inter­rompue ? Une trans­mis­sion fil­iale qui n’a pu se faire ? Sa fille est morte. Elle s’appelait Savan­nah. Elle est morte d’aimer, mais avant de s’effacer, elle a eu une petite fille. Qui est cette Jeune Fille qui vient chaque jour pour enten­dre l’Histoire ? La force est que le pub­lic reste avec sa pro­pre con­clu­sion. Un dia­logue s’engage, et me voilà par­tie pour un fan­tas­tique voy­age où je fais corps avec le Siam des Tropiques de Duras, et où je plonge dans la réal­ité la plus intime des deux per­son­nages, là où rési­dent les ques­tions les plus fon­da­men­tales. D’où viens-je et qui suis-je ? Philippe ne laisse aucune place à la psy­cholo­gie, à la facil­ité, à la com­plai­sance, et par un tra­vail de rythme, presque musi­cal, je peux ressen­tir l’ordre et le désor­dre de chaque parole. Je suis frap­pée, par cette recherche dés­espérée et pas­sion­née du con­tact avec l’autre ; cette explo­ration de notre nébuleux « soi », là où l’on flirte avec l’inconscient et où l’on inter­roge et remâche le con­scient. Con­vo­quer les fan­tasmes de son passé ne se fait pas dans la sérénité mais au con­traire dans une inquié­tude, une perte de repères et une cul­pa­bil­ité indi­ci­bles. Je me sur­prends à tra­quer l’inconsolable. La mort rôde sans répit. Comme un souf­fle. Et le plateau s’ouvre à une sen­sa­tion de mer, de souf­fle de la mer, de vague, de raz-de-marée. Et se fait l’écho d’un typhon cérébral. Le plateau s’ouvre à une lumière blanche éblouis­sante, ten­due vers l’infini. Ou vers la mort ? Par le droit à la mort, se per­dre dans la galax­ie jusqu’à rejoin­dre l’infini des étoiles, et devenir autre. Demeure une Pierre Blanche qui reluit au sein des ténèbres. Je me suis lais­sée sub­merg­er par les silences sans chercher à vouloir les com­pren­dre, car ils témoignent d’une fran­chise que les mots n’osent pas tou­jours. Ils sont comme les lames de fond filant sous la mer. Il y a chez Philippe Sireuil ce que j’espère tou­jours d’un artiste : le recon­naître d’emblée et me laiss­er sur­pren­dre. Avec SAVANNAH BAY de Mar­guerite Duras, il est au ren­dez-vous. Philippe, Edwige Bai­ly et Jacque­line Bir ont empoigné cette langue toute en sen­sa­tions, et sans arti­fices, en ont fait le lieu de l’émotion. Et de tant d’amour.

Anne Syl­vain

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Écrit par Anne Sylvain
Anne Syl­vain est comé­di­enne. Elle a joué Le Roi dans PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ sous la direc­tion de...Plus d'info
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