Il pourrait s’appeler P., être le dernier humain sur terre, vivant sous un soleil noir et une lune de sang, après le passage des quatre chevaliers de l’Apocalypse et de quelques missiles nucléaires, et encore et toujours refuser l’inévitable.
Il pourrait être la dernière entité vivante sur terre, sans aucun espoir de survie, il refuserait catégoriquement l’extinction totale de la vie. Pas étonnant, si on prend en compte le fait qu’il est né en novembre, le mois des scorpions.
Pire, il s’attèlerait même à la tâche impossible de restaurer le rythme de la vie, le battement de coeur de la vie : c’est à dire le Temps.
Il s’attaquerait même à ce bruit blanc qui l’entoure, ce souffle de la non-vie, il essaierait de lui donner un mouvement, un balancement, une cadence, une mesure.
Il commencerait avec un rythme de base — genre le balancement d’un lustre. Au départ, il compterait vingt balancements avant que le lustre s’arrête. Il s’attaquerait à l’amélioration de l’aérodynamique pour atteindre au final cent vingt balancements, cent vingt grincements. Il déciderait que cent vingt grincements serait une journée. Et il s’endormirait apaisé.
Le deuxième jour, après cent vingt grincements du lustre, il irait à la gare, attendre le TGV qui est supposé partir à 13h01. Il retournerait dans son appartement et à nouveau ferait balancer le lustre, cent vingt balancements. Et la journée aurait un matin et un après midi.
Mais P. n’est pas un homme simple. Il veut complexifier le mouvement. À partir du rythme de base qu’il aurait instauré, les cent vingt grincements du lustre, il voudrait à présent de la polyphonie, des contrepoints dans ce rythme de la vie.
Alors la troisième journée, sur le chemin de la gare, il ferait tourner un tourniquet qu’il parviendrait à faire tourner trente-cinq fois. Avec ces trente-cinq cliquetis, il créerait le midi.
Partant de ces trois parties d’une journée, il approfondirait mouvements et sonorité.
La quatrième journée, il combinerait des sonorités afin de créer des contrepoints. D’autres bruits s’ajouteraient, des bruits d’impacts, de frottements, de glissements, de chuintement, de bruissement, de froissement, etc.
La cinquième journée, il rajouterait quelques dissonances — il est vrai qu’il serait quelque peu de mauvaise humeur ce jour-là.
La sixième journée serait décourageante, il ne se souviendrait plus très bien de l’ordre des mouvements et de ses combinaisons. Nullement découragé, il déciderait de recommencer la journée.
Et puis finalement, la septième journée dans ce rythme de mouvements et de bruits complexes, il ajouterait la parole. Parmi les quelques mots qu’il trouverait, il sèmerait des paroles ici et là sur les sonorités qu’il aurait créées.
Et il regarderait tout ce qu’il aurait fait : et voici, cela semble très bon, se dirait-il.
Mais il ne se donnerait pas le temps de se reposer. Puisqu’il faudrait recommencer une nouvelle semaine et créer les mois à présent.
Paul Pourveur



