Bernard Debroux : Jocaste, texte de Michèle Fabien, n’est pas sans analogie d’écriture avec Hamlet-machine de Heiner Müller. C’est précisément à partir de ce spectacle, en 1978, que l’ETM abandonne le théâtre dialogué. Ce texte, Jocaste était-il dès le départ écrit pour être représenté ? Quels types de problèmes cela pose-t-il dans le travail de mise en scène et dans le spectacle ?
Michèle Fabien : Ce texte a été écrit pour être représenté, absolument. Je crois que ce n’est pas un hasard si on le rapproche de Hamlet-machine, car le texte de Müller a été pour nous une sorte d’expérience inaugurale. En ce qui me concerne, en tout cas, j’ai été fascinée par le rapport que, dans ce texte, le personnage entretien avec sa parole : le personnage de Müller se constitue dans et par sa parole. Ce n’est en aucun cas un personnage qui existerait d’abord, et qui exprimerait ensuite son moi ou sa pensée. Depuis, nous avons beaucoup travaillé sur le langage, sa fonction et son importance dans Les bons offices et dans Oui, mais c’est sans doute dans Jocaste que ce rapport à la parole est le plus évident puisqu’au moment où commence la pièce, Jocaste n’est plus rien : « ni reine, ni veuve, ni épouse, ni mère » … elle n’a vraiment plus qu’à se pendre t ou alors … elle parle. Dans Sophocle, elle s’est pendue ; à l’ETM, elle parle et sa parole est plus un acte qu’une communication : à la fin, au bout de sa quête, quand elle réussit à dire à Œdipe : « ta mère est une femme », elle ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà sauf que, peut-être, on ne l’avait pas vraiment dit.
B.D.: A‑t-il été décidé dès le départ qu’elle était seule ou bien a‑t-on imaginé qu’elle pouvait parler à quelqu’un ?
M.F.: Marc Liebens m’avait commandé un monologue. Mais je crois que Jocaste et la solitude, ce n’est pas aberrant. Dans son article publié dans Didascalies, Marcelle Marini parle de« l’effarante solitude de Jocaste, cette femme qui n’a pas d’enfant, qui n’a pas de confidente, qui n’a rien ». J’aime bien que Jocaste aujourd’hui soit seule à parler en scène, qu’elle émerge toute seule après avoir été délaissée (oubliée ? refoulée?) pendant si longtemps …
Cela dit, elle est seule à parler, mais pas seule en scène : un musicien l’accompagne tout au long de son parcours’ Lorsque Marc Liebens a pensé mettre de la musique, il s’est interrogé sur la fonction possible de cette musique dans le spectacle. Nous sommes partis du sphinx. Dans toutes les fictions populaires ou mythiques, il y a toujours une épreuve physique ou intellectuelle (quand ce n’est pas un sphinx, c’est un dragon) qui permet au héros de se révéler comme tel et d’obtenir le pouvoir. Mais cela n’existe que pour les hommes, pas pour les femmes … Alors, on s’est dit que Jocaste avait peut-être envie qu’on lui pose une question, que le musicien pouvait être celui dont elle attend cela, mais qu’il ne répondrait jamais à sa demande : il jouerait de la musique. Or le langage musical n’articule pas des significations comme le langage parlé, Jocaste serait donc toujours obligée de revenir à elle-même, de chercher en elle-même sa propre question avant de trouver une réponse.
B.D.: Nous sommes en présence d’une écriture en fragments. A la lecture, on voit les différents points de vue où elle se place, les différentes questions qu’elle se pose, les paroles qu’elle dit, mais au spectacle, cette fragmentation est problématique pour le spectateur, c’est assez difficile à suivre.
Marc Liebens : Nous n’avons pas souligné la division en fragments dans Jocaste, comme autrefois on soulignait la division en actes, c’est vrai.
Mais, on parlait d’Hamlet-machine, tout à l’heure …
Ce fut un spectacle inaugural aussi d’une autre façon de concevoir la mise en scène.
Auparavant, nous avions monté des classiques, nous les avions« relus », comme on disait alors, nous avons travaillé sur la dramaturgie, sur l’image, sur l’écriture scénique : la mise en scène mettait le texte en perspective, le comédien en savait plus sur son personnage que le personnage lui-même, et cela se montrait, bref, nous nous situions à notre manière dans une question brechtienne sur la représentation.
Enfin Heiner Müller vint !
Et il inscrivait toutes ces questions dans un texte de fiction.
Dans Hamlet-machine, tout est là : la relecture des classiques, l’actualisation des classiques, la dérision des classiques, la question de la réécriture, celle de la mise en scène et celle du jeu, tout cela dans un texte de théâtre. Cela détermine évidemment une autre lecture, une autre mise en scène, un autre type de jeu, un autre rapport à l’image.
M.F.: On a reproché au texte d’être totalisant, de tout dire, et donc de produire chez le spectateur des effets de persuasion, d’empêcher toute participation active. Je parle d’une participation de type intellectuel, bien sûr. Quand nous avons travaillé sur l’image, c’était pour dialectiser le texte : que l’image ne soit pas redondante par rapport au texte, et que donc le spectateur soit actif par son regard et par son écoute. Mais l’image aussi risque de devenir totalisante et persuasive, une sorte de produit fini que le spectateur consomme dans la passivité. Alors, ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le rapport salle-scène, le regard du spectateur, sa position à la fois physique et intellectuelle.
M.L.: Pour l’instant, en tout cas, — car je ne veux pas aujourd’hui engager l’avenir ! — je n’ai pas envie de matérialiser certaines choses sur un plateau.
Par exemple, il y a des jeux de rôles dans Jocaste : elle joue le bouc émissaire, dans la peste, elle s’investie un combat qui est comme un combat singulier, elle joue la sphinx, etc. Tout cela est écrit, je n’ai donc pas à le montrer. Par contre, ce sur quoi j’ai préféré travailler, c’est sur le rapport qu’elle entretient d’une part avec le musicien, d’autre part avec tous ces rôles : pourquoi elle les joue, et comment le fait de les jouer fait avancer sa quête.
Je voulais aussi que le spectateur fasse fonctionner davantage son imaginaire à lui. Je ne voulais pas lui imposer mon image d’un bouc émissaire, mon image d’une sphinx, etc.
Dans Jocaste, je me situe ailleurs que là où on reconnaît habituellement la mise en scène. Ce n’est pas vraiment une décision arbitraire ou une volonté délibérée, mais depuis Hamlet-machine, on ne cherche plus à constituer un répertoire comme autrefois ; un autre processus s’est enclenché : chaque spectacle produit des questions, et ce sont les questions non-résolues qui traversent le suivant, son texte, son jeu, son espace.
Rue de la Caserne où nous sommes installés, nous ne construisons plus des décors, mais … des théâtres. Pour chaque spectacle, à la limite, on peut dire qu’il y a un autre théâtre.
M.F.: Consciemment ou inconsciemment, le spectateur est interpellé différemment dans Les bons offices, dans Oui ou dans Jocaste, parce qu’il est placé différemment dans l’espace.
M.L.: Au début du siècle, Gordon Craig disait que l’idéal, c’était la grande salle vide et une scénographie chaque fois différente. Ici nous ne sommes pas dans une salle vide, mais dans un bâtiment qui a une architecture précise, c’est un entrepôt-magasin de vin qui date de la tin du 19e siècle, avec des galeries, et des tas de colonnes. C’est une contrainte, évidemment, mais c’est cela qui est passionnant, car cette contrainte est productive : le bâtiment et sa forme interviennent dans le travail.
L’abandon de l’image, d’une part, le travail sur le rapport salle-scène, d’autre part, font que la mise en scène s’est déplacée. La spectacularité s’est transformée. En plus, il ne faut pas oublier que tous ces textes sont contemporains. Cela tait une grande différence …
Quand on montait un classique, on avait un point de vue sur le texte, une opinion, un avis, voire des réserves ; depuis Hamlet-machine, je me sens très en accord avec les textes que je choisis de monter. Je suis en accord total avec ces textes au niveau de la sensibilité, c’est-à-dire que je suis totalement partie prenante dans le processus de l’écrivain.
Ce processus, je le matérialise dans son fonctionnement interne, intime, et je tais mienne la question de Jocaste. Donc, je travaille avec une grande économie et j’irais même jusqu’à dire que la mise en scène, à la limite, passe par le corps de la comédienne et par sa sensibilité. Je ne veux pas lui imposer une interprétation, la mienne ou celle de l’auteur, mais je veux chercher avec elle comment matérialiser le rapport qu’elle entretient avec le texte, ici, la question de Jocaste.
B.D.: Quelle est la différence entre cette démarche et l’identification ?
M.F.: Dans le théâtre dit — par Brecht — aristotélicien, quand on s’identifie, c’est à un personnage constitué, il s’agit d’une identification psychologique à un personnage qui propose une vision du monde, et une vérité (la sienne) comme la vérité. Et Brecht a réagi contre cela, parce que cette vérité-là, qui passait pour universelle, n’était, la plupart du temps, dans le cas des auteurs du 19e siècle, que la vérité de l’idéologie de la bourgeoisie. Et Brecht disait : « méfions-nous de ces personnages-modèles, ils servent la plupart du temps des intérêts de classe bien précis ».
Or, Jocaste, c’est un personnage qui n’est pas constitué, justement, qui se cherche, elle ne donne ni une représentation du monde, ni une représentation de son moi, sa parole ne peut pas — je crois, j’espère ! — être persuasive, parce que c’est une parole tout le temps difficile et qui n’explique rien, qui ne démontre rien.
B.D.: Elle n’est pas normative non plus.
M.F.: Non. On ne s’identifie pas à une quête … On peut seulement se situer par rapport à elle, éventuellement y reconnaître certaines de ces propres questions, mais rien de plus. La paroi, de Jocaste est une parole qui avance pas à pas, quand elle dit quelque chose, c’est parce qu’elle a dit autre chose auparavant. Une comédienne ne peut pas s’identifier à quelque chose qui ressemble à des plates-formes ! Par contre, elle doit donner une nécessité à chaque étape de la quête, investir entre les mots, ça oui …


