D’une pièce de théâtre publiée mais non jouée va naître un opéra, comme si le poème avait attendu une musique qu’il contenait déjà pour donner vie au verbe. L’écharpe rouge fut d’abord prose sans musique ‑publiée en 1979 chez Maspéromême si Alain Badiou, son auteur, l’appelle un « romanopéra ». Roman par l’enchevêtrement des destinées inviduelles engluées dans le conflit du monde : un frère, une soeur,. amoureux écartelés par leur engagement politique, revivent dans un pays imaginaire l’histoire contemporaine du marxisme. Conçu comme une grande fresque de l’utopie communiste épousant volontairement le schéma claudelien du Soulier de satin, L’écharpe rouge a déjà l’étoffe d’un opéra. Il emprunte au modèle verdien sa structure en airs, récitatifs et choeurs pour traduire la conscience collective. Alain Badiou a accepté, à la demande d’Antoine Vitez et de Georges Aperghis, de « couper par l’intérieur » dans ce qui leur semblait déjà être :«le livret d’un opéra rêvé ». Intimement convaincu que l’art lyrique reste l’idéal concentré de toutes les disciplines artistiques de l’occident ; malgré les aléas de la création contemporaine, Badiou se souvient des réussites de Luigi Nono et de Luigi Dallapiccola, approchant pour lui les visions du monde suscitées par Mozart et Wagner dans La flûte enchantée et Parsifal, preuves exemplaires du lien organique subsistant entre théâtre, opéra et message philosophique. Coproduit par l’Opéra de Lyon, où il sera créé en juin 84 et le Théâtre national de Chaillot où il sera représenté quatre mois plus tard, L’écharpe rouge aura entretemps été l’invité du Festival d’Avignon. Antoine Vitez en signe la mise en scène, et Yannis Kokkos les décor et costumes.
Marcel Weiss : Georges Aperghis, est-ce d’enthousiasme qu’Alain Badiou a accepté cette mise en musique de son texte ?
Georges Aperghis : Au départ, il craignait que l’une masque l’autre. Mais je l’ai vite rassuré en affirmant ma volonté que le texte soit intégralement compris. La musique ne prend son sens qu’en fonction de sa situation envers le texte et les personnages. D’où une très grande simplicité visant à retrouver l’essentiel, la pureté des formes surgies au début de l’opéra. Par exemple, nombre d’airs seront traités a capella, sans aucun accompagnement. La partition fera appel à quinze chanteurs et à cinq musiciens ‑présents sur scène- les trois percussionnistes du Trio Le Cercle et deux pianistes, Claude Lavoix et Jay Gottlieb.
M.W.: Vous avez exprimé l’intention, je crois bien, de privilégier par le lyrisme les débats politiques au détriment des passions amoureuses …
G.A : En fait, les passions individuelles sont ancrées très fortement dans un contexte politique ‑puisqûe les protagonistes s’affrontent par leurs options personnelles- et elles sont déjà portées par le lyrisme du texte : il est inutile que la musique vienne faire pléonasme. Au contraire, pour donner vie aux réunions politiques, dans les cellules ou au Comité Central, pour représenter ceux qui sont condamnés à un langage quotidien, aussi bien les flics que les immigrés, la musique adoptera les formes archaïques de l’opéra traditionnel et les fera apparaître, comme autant de lutins, de nymphes ou de filles-fleurs. Car tout ce monde me semble plus appartenir à l’imaginaire qu’à la réalité. Depuis que je travaille sur la partition, la distance entre la réalité de ces luttes politiques et ma conscience n’a cessé de grandir. Malgré la force du texte qui s’attache à des faits très précis, j’ai l’impression d’entendre parler de personnes que j’ai très bien connues et pourtant cela me semble relever de l’imaginaire. Comme dans L’île mystérieuse où Jules Verne nous raconte le mythe de colons réinventant la société industrielle, ici dix personnages réinventent les conflits, les désirs politiques et amoureux tels que vous les entendez quotidiennement narrés sur les ondes. A force, il vous semble que tout cela s’est passé il y a fort longtemps et vous ne réagissez plus : c’est devenu de l’ordre du mythe. L’écharpe rouge nous parle d’un aujourd’hui qui se passerait il y a plusieurs siècles. La distance donne une formidable liberté pour traiter le sujet. Le Président Mao, par exemple, devient un Sarastro enveloppé d’éclairs et de nuées. Et il suffit de faire chanter le Comité Central pour que cela prenne l’allure d’une messe, d’une grande liturgie de la Révolution et de la Liberté !
M.W.: Est-ce dire qu’il s’agit d’une oeuvre à thèse ? Quel rôle la musique devrait y jouer ?
G.A : Ce n’est en aucune façon un opéra militant, même s’il représente la vision d’un ancien militant qui raconte à sa façon ce qu’il a vécu, en faisant la part du rêve et de l’utopie. Nous voulions montrer que nous nous trouvons à un moment de transition : à court terme, c’est la fin d’un grand mouvement révolutionnaire, mais à long terme c’est peutêtre l’annonce d’un autre possible et par conséquent une raison de rester optimiste. En conclusion, le texte ne prend pas parti, il présage une attente après avoir proposé une reconstruction du monde à partir de nos mythes quotidiens, comme le ferait un enfant d’un jeu de cubes naïf et utopique. D’ailleurs Antoine Vitez appelle Alain Badiou « un enfant amoureux de cartes et d’estampes ». Pour moi, le travail sur L’écharpe rouge est une manière d’en finir avec une forme sur laquelle j’ai beaucoup médité depuis dix ans. J’ai envie maintenant de fondre ensemble mon travail sur le chant avec celui, plus proprement théâtral, mené dans le cadre de !’Atelier Théâtre et Musique de Bagnolet, de trouver le point de fusion entre ces deux voies parallèles.
M.W.: Vous avez écrit, en effet, à la fois des opéras — citons Pandemonium, Jacques le Fataliste, Histoire de loups, et Je vous dis que je suis mort ‑et des pièces de théâtre musical notamment La Bouteille à la mer, Self-Instantanés, et Société adoucie, créée en novembre dernier. Existe-t-il une différence fondamentale entre ces deux disciplines ?




