Elle est entrée l’une des premières dans l’amphithéâtre mauve. La timidité, sans doute. La crainte de ne pas aussitôt repérer sa place et d’avoir à déranger des spectateurs déjà assis. Ellen’ est jamais arrivée en retard où que ce fût. Elle est toujours arrivée trop tôt partout. Ou bien elle n’arrivait tout simplement pas. Elle vit un grand et douloureux tumulte. Le jour de son arrivée ici, elle croyait tout comprendre. C’était éprouvant, elle se retrouvait au centre d’une immense toile, immergée dans une cacophonie d’informations diverses, mais en écho de chaque information, elle répondait par une intuition propre : tout était incroyablement multiple et complexe, mais rien n’était inintelligible. Autour d’elle, il y avait un chaos, mais au moins elle en avait une vue d’ensemble, panoramique. L’auditoire se remplit petit à petit dans une pénombre guimauve, de gens incroyablement différents les uns des autres, jeunes et vieux, en tenue de soirée ou en T‑shirt, sans répondre à aucun critère de sélection : tout ce qui les réunit ici, ce soir, c’est une diva noire, une négresse superstar, dont une biographie sommaire résume la carrière dans le programme, en même temps qu’on souligne le répertoire incroyablement étendu de l’artiste. On ne précise pas son âge, par déférence sans doute : elle doit avoir moins d’avenir que de passé, Leontyne Price, ce nom si souvent entendu, depuis si longtemps déjà, elle pourrait bien avoir l’âge même d’Anne-Marie Strauss-Vidal dont elle a accompagné, de loin, en parallèle, la vie, l’errance, comme d’autres : Christa Ludwig, Joan Sutherland, Grace Bumbry, Stich-Randall ( est-ce bien la même génération?), elle doit avoir comme Anne-Marie Strauss-Vidal un certain âge et même un âge certain, un âge canonique, mais elle doit avoir, comme Anne-Marie Strauss-Vidal, encore, de beaux restes puisque, pour elle, dans un auditorium de Floride, ils sont venus, en blue-jeans ou dans des costumes vert perroquet, bleu électrique, rose bonbon, ils se pressent, oui elle doit encore tenir la distance, Leontyne, elle doit rappeler plus et mieux que de bons souvenirs d’autrefois, elle accède à ce moment de grâce où, d’avoir été, ne vous empêche pas d’être, encore, où au talent souverain d’aujourd’hui s’ajoute seulement le souvenir d’un talent plus éclatant encore, naguère, il y a longtemps ? Oui, il y a déjà si longtemps, quelle endurance, elle traverse un demi-siècle, cette femme, tranquillement, avec une belle assurance, comme si de rien n’était, elle a enthousiasmé les mères et elle va encore épater leurs fils, impétueuse, irréductible, invulnérable, inextinguible et osons-le dire : increvable … : pour cela, aussi, il faut se préparer à s’émouvoir, et d’autant mieux qu’elle est naturellement émotive, Anne- Marie Strauss-Vidal, même si, depuis un certair1 temps, à Nicosie, Ankara, Lavalette, elle avait tendance à l’oublier, et que tout ici concourt à aiguiser, à exacerber ses émotions. Au début elle était au centre d’une immense toile mais elle en avait une vue d’ensemble, panoramique. Après elle a voulu tirer les fils l’un après l’autre, agir avec méthode, et elle a perdu le fil, justement, elle ne sait plus où ni quand. Elle a cru qu’elle renouait avec une logique. C’était une illusion. C’était un piège. Elle a voulu travailler dans le détail et elle a perdu de vue l’ensemble de la composition. Dès qu’elle occupait une case, elle ne voyait plus l’échiquier. Elle se réjouissait d’investir une portion de terrain et ne distinguait plus l’horizon. Elle a présumé qu’elle pourrait ainsi mener tranquillement sa petite enquête pépère et puis tout lui a échappé, ou plus exactement tout est rentré dans l’ordre, touts’ est normalisé : elle ne s’est plus trouvée en butte qu’à un fait divers banal. Elle pensait progresser, elle accumulait des informations, des pièces à conviction qui, bientôt, se nivelaient, ne lui apprenaient plus rien, qui n’éclairaient qu’un contexte dont elle n’avait que faire, alors que, sans s’en rendre compte, les perspectives que tout cela eût dû ouvrir, se dérobaient à elle, reculaient comme un mirage. Alors qu’au début elle croyait tout pressentir, elle se fourvoyait déjà, elle a aussitôt fait fausse route. Elle a cru, un instant, que les violons s’accordaient, pour préluder au concert. Est-elle distraite, est-elle étourdie. Il n’y a là qu’un piano, un quart-queue banal qu’on a poussé jusqu’au milieu de l’estrade. Il ne faut pas confondre concert et récital. La chanteuse va seulement dialoguer durant une heure et demie avec un accompagnateur. Un jeune homme roux vient de déposer sur le lutrin la première partition, celle du récitatif et de l’aria de Cléopâtre dans Jules César, de Handel, bientôt il va entrer le premier en scène, l’humble complice, il va chercher le la, elle va entrer ensuite et recueillir tous les applaudissements, ils auront un premier regard d’intelligence, de connivence, depuis le temps qu’ils se parlent ainsi par les yeux à travers tous les Etats confédérés, ils doivent faire le tour du pays avec le même répertoire : Handel, Puccini ( « Un bel di », tiré de Madame Butterfly et « Vissi d’arte », de la Tosca), quatre Américains : Joseph Marx, Lee Hoiby, Ned Rorem, et Celins Dougherty, pour finir par une poignée de negro spiritual sa rrangés par Roland Hayes et Hall Johnson, quel pot-pourri, quel savant équilibre pour réconcilier tous les publics : serait-elle opportuniste, Leontyne ? Son curriculum vitae imprimé sur papier mauve, dans le programme, mauve comme la peluche des fauteuils et le crépi des murs et le plafond en pente, tout est mauve décidément à l’ AuditoriumVan Wezel rappelle que Miss Price a été la première étoile du spectacle à recevoir la médaille civique de première classe et à donner un récital à la Maison Blanche, à assister à la signature du traité de paix israélo-égyptien, ainsi qu’à la cérémonie d’intronisation du Pape Jean Paul II, ou à dîner avec la Reine Elisabeth et le duc d’Edimburg … C’est étonnant, ce palmarès n’évoque que cérémonies et décorations mais ne rappelle ni concerts ni discographie. La perle noire reçue à la Maison Blanche : Miss Price serait-elle l’une de ces « bonnes négresses » que l’Amérique récupère à son profit, de temps à autre, comme l’exception qui confirme la règle ? Mais pourquoi a‑t-elle l’esprit si mal tourné, Anne- Marie Strauss-Vidal, de quel droit nourrit-elle tant de préjugés, subitement, à l’égard de ce qui l’entoure ? De mesquines préventions de femme de diplomate européenne tout juste débarquée au Nouveau Monde : elle n’aime pas ressembler soudain à cette caricature d’elle-même. C’est parce que j’ai été possédée … , pense-t-elle, songeant avec rancune à son entrevue de la veille avec Barbara. Oui, elle m’a bien eue, la Middleton ! D’où lui vient donc ce sentiment qu’elle sait paranoïaquement injuste et qui recouvre cependant une secrète vérité ? Oh ! elle convient volontiers que Barbara Middleton n’y a mis aucune malice … Pourtant, elle se ressent, contre toute raison, comme quelqu’un condamné à rechercher la vérité sur son fils, sur l’accident dont a été victime son fils, parmi une multitude de menteurs, oui, une meute de menteurs lancés à ses trousses, des menteurs par omission, bien sûr, des menteurs qui n’auront pas à proférer un seul mensonge parce qu’il leur suffira de ne formuler aucune vérité et pourtant si, des menteurs, justement, qui diraient parfois la vérité mais alors comment la reconnaître?, des menteurs qui, comme dans le syllogisme fameux, diraient la vérité lorsqu’ils prétendraient précisément qu’ils mentent, et de ces menteurs acharnés contre elle, voués à sa perte, elle n’excluait pas son fils … D’où lui venait cette méfiance forcenée, cette rancoeur imbécile ? Oh ! elle savait bien. Elle estimait qu’on ne pourrait désormais que lui mentir parce qu’elle se jugeait indigne de la vérité. Elle avait beaucoup espéré, trop attendu de son entrevue avec Barbara Middleton. Cela devait se passer, dans son esprit, comme la rencontre de deux mères, oui, de deux mères du même fils ( Mon Dieu, elle devait être complètement folle!) et elle avait été déçue. Elle avait cru d’abord que c’était par les réponses de Barbara, par Barbara elle-même, et puis elle avait découvert, à l’audition des réponses, qu’elle posait elle-même de mauvaises questions, qu’elle n’était pas à la hauteur, Anne- Marie Strauss-Vidal, qu’elle était en-dessous de tout et qu’en entendant poser des questions aussi faibles, aussi déplacées sur ce qui était arrivé, en Amérique, à David Reddaway, on ne pouvait que répondre sur un même plan, on ne pouvait relever le débat. Finalement Barbara ne l’avait rejointe que dans cette commune déception que celle-ci partageait avec elle, cette déception qu’Anne-Marie Strauss-Vidal inspirait à Anne- Marie Strauss-Vidal et Barbara Middleton … Ce n’était bien sûr pas irrémédiable, il ne s’agissait que d’une occasion perdue, il n’importait que d’en créer d’autres, il ne s’imposait que de regagner la toile, que de repartir à la recherche de David, le vrai David, celui qui était partout et nulle part en Amérique, celui qui avait seulement laissé ici et là des traces de son passage, comme un explorateur menacé de se perdre abandonne tout au long de sa route les discrets vestiges, les signes mystérieux et irréfutables qui attestent sa dérive … Et, pour commencer, il faudrait sous peu quitter Sarasota, la Floride, remonter vers le nord, pour aller voir « ce qui s’y passe », se disait-elle, avec un humour involontaire, comme elle aurait pensé plutôt : « pour aller voir sije n’y suis pas … ». Durant toute la journée, elle avait, dans sa chambre à l’hôtel H yatt, repoussé la tentation de parcourir fébrilement les feuillets que lui avait remis, la veille au soir, Barbara Middleton, la « légataire » de son fils, comme si elle avait pressenti qu’elle devait d’abord faire le point, comme si elle avait craint que les quelques phrases que son fils avait, de temps à autre, jetées sur le papier, risquaient au demeurant se dresser entre elle et lui un nouvel écran de fumée. Elle avait attendu dans ces dispositions d’esprit l’heure du concert, le moment de la vérité, de la mise à mort, l’instant où une diva, pour le bonheur de son public, s’immole en scène dans un dernier sanglot, Tosca, Traviata ou Isolde, et il n’était pas indifférent qu’ici, ce soir, en Amérique, ce fût une Butterfly, et que cette Butterfly fût noire. Al’ entracte, elle alla respirer sur le perron. La nuit lui parut douce. On ne voyait plus la mer, on la devinait. Elle décida de ne pas rester pour la partie américaine du récital de Miss Price et de rentrer tout de suite à l’hôtel. En traversant le parking désert, que seuls éclairaient des éclats lunaires réverbérés par les toits des voitures, elle se dit que Leontyne Price devait loger au même hôtel qu’elle-même et, dans cet hôtel, au même étage, dans la suite prévue à cet effet. Elle se dit encore que, le lendemain matin, en passant dans le couloir, elle risquait de la rencontrer, déesse imposante et hagarde, somnambulique, jamais tout à fait revenue d’une nocturne rêverie … A moins qu’en passant devant sa suite, elle n’aperçût, par la porte entrouverte, le corps de la diva baignant dans son sang parmi les draps froissés … Jamais, pensa-t-elle, au grand jamais, jusqu’à ce jour, je n’ai eu des idées pareilles. Ou plutôt, s’avoua ‑t-elle : je me hâtais de les oublier. Elle crut reconnaître l’étrange sentiment que lui inspira cette découverte : une sorte de délivrance.
Lucian Pintilié et Andrei Serban ont monté tous les deux La flûte enchantée et leurs spectacles s’opposent avec une telle…

