Lucian Pintilié et Andrei Serban ont monté tous les deux La flûte enchantée et leurs spectacles s’opposent avec une telle netteté qu’il m’est apparu que, pour chacun, La flûte fut un test d’identité, l’occasion d’affirmer un univers et de se dire.

La grande machination
Mozart a écrit l’ouverture de La flûte deux jours avant la première. La légende dit que l’encre n’avait pas encore séché sur les feuilles de la partition. Au-delà de la petite histoire, cela explique pourquoi l’ouverture contient tous les motifs de l’ensemble. Elle est un commencement et une conclusion. Pintilié la met en scène. L’espace renvoie à un univers carcéral et en même temps à un temple artisanal hautement hiérarchisé. Tout se dresse sur la verticale. Au centre et des deux côtés de la circonférence scénique, au niveau du deuxième étage, on distingue trois loges dissimulées derrière des miroirs tachés, vieillis tels ceux des palais vénitiens. Mais ces miroirs sont transparents et, sans tain, ils laissent apercevoir les grands personnages mythiques, Zarastro ou la Reine de la nuit. . Le thème de la transparence, de la circulation d’un univers à un autre traverse les spectacles de Pintilié et de son scénographe, Radu Boruzescu. Dès les premiers accords, les deux loges latérales s’éclairent et d’un côté, un garçon et de l’autre, une jeune fille sont assis sur un siège somptueux. La scène a quelque chose d’un miracle naïf. Puis les deux loges s’obscurcissent et lorsque la lumière se rallume, Tamino et Pamina ont remplacé les enfants. Pintilié, violemment, introduit une hypothèse étonnante ‑on peut y voir un comportement d’homme de théâtre- les deux jeunes ont été dès le début promis l’un à l’autre. Des pouvoirs supérieurs ont décidé pour eux. Ce qui va suivre ne sera donc qu’un long chemin prévu d’avance et l’initiation emprunte l’itinéraire de l’existence : les deux amants, lors de leur mariage, ne sont plus que deux vieux en pantoufles. Alors, une dernière fois, les deux loges se rallument et les miroirs sans tain laissent apercevoir les enfants qu’ils furent jadis. Le parcours de l’enfance à la mort a eu lieu sous la haute surveillance de Zarastro et de la Reine de la nuit. La grande machination a réussi, mais Pintilié introduit l’érosion du temps comme fait imprévisible ; les retrouvailles finales consacrent l’épuisement de deux vieux et non pas l’exultation des initiés qui ont vaincu l’obscurité.
Sa proposition, Pintilié l’impose avec ténacité. Il agit en homme de théâtre, attentif aux données du livret, la principale source. ( Mozart demandait qu’on fasse attention aux paroles). D’ailleurs n’est-ce pas cela l’opération inédite dont les metteurs en scène de théâtre furent les initiateurs : la lecture de la fable ? A partir de là, ils cherchent à donner vérité aux événements autant qu’aux êtres. La grande question qui subsiste concerne le rapport à la convention musicale qu’on doit monter tout autant que le récit du livret. La musique appelle une mise en scène qui saisisse ses mouvements, ses ruptures, ses conflits, son parcours propre.
Pintilié relit avec acharnement le livret dans lequel il découvre l’alliance de Zarastro et de la Reine de la nuit. Dans la hargne qu’il met à la démasquer on retrouve une des permanences de son univers : aucune décision prise à la place de l’autre ‑quel que soit son but- n’est pardonnable. Aucun pouvoir n’a le droit moral d’imposer un chemin, d’ordonner une vie. La lecture de Pintilié porte la marque de son univers. Pour lui l’accès à la lumière ne peut s’accomplir sous surveillance, et tout plan imposé à l’homme dépourvu de libre arbitre est voué à l’échec. C’est cela le sens du vieillissement final. La vie l’a emporté sur le programme.
Pintilié refuse de voir dans l’initiation la voie à suivre pour le renouvellement de l’être et par l’obstination de ce refus, il fait, certainement, profession de foi, de même que Serban, en acceptant l’initiation et ses pouvoirs purificateurs, témoigne de sa propre quête. L’attitude à son égard sert de révélateur.
Pintilié refuse de voir les épreuves auxquelles sont soumis Tamino et Pamina comme étant uniquement symboliques. Elles sont des épreuves de vie et de mort. La réalité de cette violence, il la saisit dans un dialogue qui passe souvent inaperçu dans le livret :
Le troisième prêtre :
Supposons qu’il perd son courage qu’il meurt pendant l’épreuve Zarastro :
Comme il s’est consacré à Isis et Osiris il connaîtra les joies divines avant nous.
Pintilié rappelle par ailleurs des phrases empruntées à Mircea Eliade qui insiste souvent sur la possibilité « d’assimiler la mort à l’initiation ». C’est la raison pour laquelle il opte pour l’expression littérale des épreuves. Chaque fois il y a danger et la survie même reste incertaine. Les deux candidats, Tamino et Pamina, subissent ces examens sous la surveillance des membres, armés et masqués, appartenant à un ordre de pouvoir et non pas d’accomplissement. Ici les connotations militaires l’emportent de loin sur les connotations solaires.
Zarastro dispose de certitudes au nom desquelles il veut fabriquer un être, un couple. Il a été investi de cette mission par le père de Tamino, mais pour y parvenir, suggère Pintilié, il signe un pacte avec les puissances de la nuit. Une telle stratégie ne peut conduire qu’à la défaite, car dans toute alliance avec le démon, il y a une perversion du projet, si lumineux soit-il. La grande machination a pour objectif de réaliser un homme neuf, sans histoire ni passé, un homme expérimental. Mais les épreuves durent et, à la fin, sur un couple de vieux descendent des feuilles mortes tandis qu’un nain incarne la figure carnavalesque de la mort. L’utopie régénératrice de l’humanité a échoué. Elle s’achève comme une mascarade. Comme une farce de foire. Là, Pintilié impose son scepticisme. Il tire la force d’un tel combat avec l’oeuvre de sa pratique d’homme de théâtre autant que de son expérience d’artiste de l’Est méfiant à l’égard de tout ce qui se décide en dehors de l’homme. Il reste à jamais captivé par l’échec grotesque sur fond de valeurs dégradées sans espoir de rachat.



