L’opéra aujourd’hui
Non classé

L’opéra aujourd’hui

Le 30 Nov 1983
Article publié pour le numéro
L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives ThéâtralesL'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
16 – 17
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

L’ar­rivée de Ger­ard Morti­er à la tête du Théâtre roy­al de la Mon­naie de Brux­elles en 1981 a boulever­sé en pro­fondeur la poli­tique et la pra­tique artis­tique de l’opéra en Bel­gique.
Il se créait sur la scène d’un opéra de moyenne impor­tance (450 per­son­nes y tra­vail­lent) et au fur et à mesure que les pro­duc­tions y étaient pro­posées au pub­lic, une sorte de révo­lu­tion : le renou­veau apparu sur les grandes scènes lyriques européennes depuis une quin­zaine d’an­nées dans les domaines de la mise en scène, de la scéno­gra­phie, de la dra­maturgie, de la lec­ture et de l’exé­cu­tion musi­cales, voire de l’art du chant, trou­vait à Brux­elles son accom­plisse­ment dans les oeu­vres anci­ennes et nou­velles présen­tées à l’Opéra nation­al.

Die Soldaten de Zimmermann, Opéra de Franckfort, 1982, Présenté au Théâtre Royal de la Monnaie, Bruxelles, 1983
Die Sol­dat­en de Zim­mer­mann, Opéra de Franck­fort, 1982, Présen­té au Théâtre Roy­al de la Mon­naie, Brux­elles, 1983

C’est au cours des années 70 que les met­teurs en scène de théâtre (et leurs dra­maturges) se sont mis à s’in­téress­er à l’opéra en même temps qu’un pub­lic nou­veau, exigeant et véri­ta­ble­ment ama­teur, a envahi les salles jusque-là réservées à la grande bour­geoisie. A quoi tient cet engoue­ment d’au­jour­d’hui pour l’opéra ? Sans doute, et entre autres, parce qu’il est un acte fon­da­men­tal d’én­ergie déployée, généreuse et non rentabil­is­able face à une société qui ne prend en compte que la rentabil­ité ; parce qu’il est un ter­rain d’ex­péri­ences encore inex­ploré pour les met­teurs en scène et les acteurs/chanteurs qui y ren­con­trent une résis­tance due aux« lois » de l’opéra aux­quelles ils doivent sans cesse se con­fonter ; parce que la musique est peut-être l’art le plus émo­tion­nel et que s’y joue sans cesse le jeu de la vie et de la mort ; parce qu’après des années d’exé­cu­tion d’opéras où les chanteurs sem­blaient figés et gauch­es, on com­mence timide­ment à s’apercevoir qu’ils ont un corps et que la théâ­tral­ité peut l’in­ve­stir ;1 parce que fon­da­men­tale­ment l’opéra, par toute sa folie, est le lieu, le dernier déposi­taire des grands mythes dont nous avons besoin pour vivre.

Ce numéro spé­cial d’Al­ter­na­tives théâ­trales est artic­ulé autour de ces grandes ques­tions.

Jean-Marie Piemme inter­roge la dra­maturgie comme « une ten­ta­tive per­ma­nente pour nouer le savoir et le sen­si­ble dans un jeu sig­nifi­ant élaboré pour et sous le regard de l’autre ».1

La lec­ture musi­cale suit un chemin par­al­lèle à celui de la dra­maturgie. Pour Syl­vain Cam­brel­ing, la par­ti­tion com­porte sa pro­pre struc­ture quL ne se livre qu’au moment où la musique résonne. Dans l’exé­cu­tion, c’est tan­tôt la dra­maturgie théâ­trale qui aide à l’in­ter­pré­ta­tion musi­cale, tan­tôt c’est la rigueur et la logique inhérentes à la musique qui déter­mi­nent ce qui se déroule sur la scène.2

L’imag­i­naire des chanteurs est sou­vent blo­qué par un code de jeu nat­u­ral­iste. Philippe Sireuil, comme de nom­breux met­teurs en scène de théâtre qui tra­vail­lent à l’opéra, s’ef­force d’obtenir des chanteurs/ acteurs « que le corps et la voix, le geste et le chant ne se con­tentent pas de jouer l’un sur l’autre, mais bien l’un avec l’autre ».3

Pour­tant, pour François Reg­nault, « l’art du chant n’est pas iden­tique à l’art de l’ac­teur, le jeu du chanteur n’est pas iden­tique au jeu de l’ac­teur et la mise en scène ( mod­erne) de théâtre ne peut se trans­porter telle quelle à l’opéra ». Il y a, de plus, plusieurs gen­res d’opéra. En dessi­nant un tri­an­gle dont les som­mets sont trois styles d’opéra (Rameau, Mozart, Wag­n­er), Reg­nault mon­tre que cha­cun de ces styles a une struc­ture pro­pre où s’ar­tic­u­lent dif­férem­ment musique, drame, langue, danse etc …4

Et la mise en scène d’opéra, moins qu’un « com­men­taire », moins qu’une « lec­ture » ou l’ap­pli­ca­tion d’une grille, est pour François Reg­nault une inter­pré­ta­tion, véri­ta­ble expéri­ence du met­teur en scène qui livre son corps à l’oeu­vre, et même dit-il pour con­clure ce très beau texte, un aveu.

Dans un réc­it qui date déjà de quelques années, Bernard Dort relate les rela­tions qu’il entre­tient depuis son enfance avec l’opéra. Pour lui, l’opéra est trop sou­vent tout entier tourné vers le passé. Ce n’est que lors de très rares moments d’ex­cep­tion et notam­ment par de grandes inter­pré­ta­tions de chanteurs qu’il peut don­ner « voix et corps à l’il­lu­sion du théâtre ».5

Les opéras, comme les pièces de théâtre, con­stituent pour les met­teurs en scène des « épreuves ». Georges Banu s’at­tache à analyser com­ment Mozart peut nous touch­er aujour­d’hui, au tra­vers de l’u­nivers des signes pro­posé par Lucian Pin­til­ié et Andrei Ser­ban dans leurs réal­i­sa­tions de La flûte enchan­tée.6

Si l’opéra a changé, la for­ma­tion des chanteurs reste trop sou­vent de fac­ture tra­di­tion­nelle. Les jeunes chanteurs sont peu pré­parés à l’évo­lu­tion qui s’est pro­duite, par rap­port notam­ment à la com­plex­ité de l’écri­t­ure musi­cale con­tem­po­raine. Pour Dominique Leroy, les sys­tèmes de for­ma­tion en Europe opposent et sépar­ent encore trop sou­vent « le sci­en­tifique-scholas­tique du sen­si­ble esthé­tique ».7

Le renou­veau de l’opéra passe aus­si et peut-être surtout par la créa­tion de textes nou­veaux et de musiques nou­velles. L’ex­péri­ence extra­or­di­naire qu’a été la col­lab­o­ra­tion de l’écrivain Pierre Mertens et du com­pos­i­teur Philippe Boes­mans témoigne que, loin d’être un art qui s’épuise, l’opéra est peut-être, comme l’a qual­i­fié Ernst Bloch, une « Muziek der Zurüch », la musique du futur.8

Le chef d’orchestre Pierre Bàrtholomée con­sid­ère que l’oeu­vre de Philippe Boes­mans n’est pas une musique expéri­men­tale, mais un véri­ta­ble opéra avec sa struc­ture et ses lois. Si la com­plex­ité de l’oeu­vre rendait dif­fi­cile, au départ, le tra­vail des musi­ciens, elle a per­mis de « créer de nou­veaux réflex­es psy­cho-audi­tifs, tant pour les audi­teurs que les inter­prètes », dus notam­ment au traite­ment par­ti­c­uli­er que Boes­mans applique à son écri­t­ure en artic­u­lant dans sa musique tonal­ité et atonal­ité.9

A côté de la créa­tion con­tem­po­raine d’opéras et leur pro­duc­tion au sein des grandes insti­tu­tions d’art lyrique, il ne faudrait pas nég­liger les réal­i­sa­tions de théâtre musi­cal même si ce genre a été sou­vent dis­crédité. Pour Georges Aperghis, ce sont les moyens financiers qui déter­mi­nent un com­pos­i­teur à écrire des pièces de théâtre musi­cal plutôt que des opéras ; pour lui, la dif­férence entre les deux dis­ci­plines est une dif­férence de forme.10

Hen­ri Pousseur pour­suit avec exi­gence depuis une ving­taine d’an­nées des expéri­ences de théâtre musi­cal qui se dis­tinguent assez net­te­ment du genre « opéra » : égal­ité entre texte, action scénique et musique, plus de fos­se d’orchestre, effec­tif musi­cal et théâ­tral léger, et surtout emploi de moyens élec­tro-acous­tiques. S’il se prononce pour une coex­is­tence des deux gen­res, il pense toute­fois que le lie’u fon­da­men­tal de la recherche et de « l’ex­péri­men­tal » se trou­ve plutôt du côté du théâtre musi­cal et que celui-ci peut nour­rir ensuite la com­po­si­tion d’opéra.11

Source inépuis­able d’in­spi­ra­tion pour tous les artistes, la musique aujour­d’hui comme hier fait par­tie de l’imag­i­naire des écrivains. Deux d’en­tre eux nous ont fait le plaisir de nous con­fi­er des extraits de romans à paraître. Est-ce le hasard, mais l’un, Marc Rom­baut, ani­me une émis­sion célèbre à la radio con­sacrée à l’opéra et l’autre, Pierre Mertens, n’est autre que l’au­teur du très beau livre/ opéra qui don­na nais­sance à La pas­sion de Gilles.12 13

  1. La dra­maturgie vis­i­ble
    Page 20 ↩︎
  2. La lec­ture musi­cale d’un opéré
    Page 24 ↩︎
  3. Qu’est-ce que tu nous chantes là
    Page 30 ↩︎
  4. Il faut croire Elis­a­beth Schwarzkopf
    Page 42 ↩︎
  5. Le fan­tôme de l’opéra
    Page 34 ↩︎
  6. L’épreuve de la « Flûte Enchan­tée »
    Page 86 ↩︎
  7. La for­ma­tion musi­cale
    Page 54 ↩︎
  8. La pas­sion de Gilles
    Page 62 ↩︎
  9. De « La pas­sion » à la patience
    Page 70 ↩︎
  10. Dire la légende du siè­cle, en chanter l’u­topie
    Page 82 ↩︎
  11. L’opéra, la recherche et enseigne­ment
    Page 76 ↩︎
  12. En écoutant Leon­tyne Price, le 9 avril 1981
    Page 92 ↩︎
  13. Le faste
    Page 96 ↩︎
Non classé
4
Partager
Bernard Debroux
Écrit par Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'opéra aujourd'hui-Couverture du Numéro 16-17 d'Alternatives Théâtrales
#16 – 17
mai 2025

L’opéra aujourd’hui

21 Mar 1984 — Les voies de la création théâtrale,  vol. XI Tadeusz Kantor -Texte T. Kantor, études de Denis Sablet et Brunella EruliEd.…

Les voies de la créa­tion théâ­trale,  vol. XI Tadeusz Kan­tor ‑Texte T. Kan­tor, études de Denis Sablet et…

Par Eloise Tabouret
Précédent
29 Nov 1983 — Bernard Debroux: Dans son livre: Idéologies de l'opéra1 P.J. Salazar suggère l'idée que l'opéra est un art daté, qui naît…

Bernard Debroux : Dans son livre : Idéolo­gies de l’opéra1 P.J. Salazar sug­gère l’idée que l’opéra est un art daté, qui naît à un moment pré­cis, à la fin du 16ème siè­cle et s’ar­rête avec Turan­dot de…

Par Michel Vittoz, Philippe Sireuil, Gerard Mortier et Bernard Debroux
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?