A la mémoire de la chère Cathy Berberian, qui avait réussi la fusion la plus intime ‑en sa personne- de possibilités vocales et théâtrales extraordinairement diversifiées.
Les deux principaux ouvrages que j’ai composés à destination du théâtre musical se distinguent assez nettement du genre « opéra », si l’on entend par là ce qui s’est développé en Europe à partir de la fin du 18ème et surtout au long du 19ème siècle (avec des prolongements importants au 20ème, mais qui n’ont plus le même caractère de dominance absolue, voire d’exclusivité); par contre, ils ne sont pas sans points communs avec l’«Opéra de Pékin », le théâtre Kabuki ou d’autres genres dramatiques orientaux, avec l’art scénique médiéval ou même l’opéra du 17ème siècle, et avec certaines formes plus récentes comme l’Histoire du Soldat de Stravinsky ou les pièces de Brecht impliquant une composante musicale plus ou moins importante.
Les aspects les plus évidemment « distinctifs », aussi bien de Votre Faust (composé dans les années 60 en étroite collaboration avec Michel Butor) que de Die Erprobung des Petrus Hebraïcus (conçu pour le 100ème anniversaire de Schoenberg en 1974, et dont Butor m’aida ultérieurement à rédiger le livret français, sous le titre Le procès du Jeune Chien, sont :
une importance accordée au texte ( entre autres, parlé) et à l’action scénique, qui les mettent sur pied d’égalité absolue avec la musique ; l’intégration du personnel musical à la scène, dans sa totalité ; pour cette raison et d’autres, la mise en oeuvre d’un effectif très léger : quelques acteurs parlants, quelques chanteurs, quelques musiciens (auxquels un metteur en scène inventif ne se verrait pas interdire d’adjoindre quelques danseurs ou mimes), soit donc un total renoncement au choeur massif et au grand orchestre, surtout retiré dans une fosse ( dans Votre Faust, l’une des autres raisons étant certainement la variabilité de la pièce, la possibilité pour le public d’intervenir et de changer le cours de l’action);
par contre, emploi de moyens électro-acoustiques : non seulement amplification de certains « acteurs » (au sens global indiqué ci-dessus, y compris les instrumentistes) mais aussi bandes magnétiques (voire générateurs en direct) et naturellement haut-parleurs pour la diffusion de tout ceci, dont certains disposés dans la salle elle-même, autour du public, ces deux entités pouvant d’ailleurs être articulées bien différemment du théâtre à l’italienne (au pan visuel, il est assez indiqué de compléter cet ensemble par des projections, fixes ou mobiles, pour autant que leur emploi, conçu en toute autonomie ‑susceptible d’apporter une « voix » supplémentaire à la « polyphonie » des disciplines- soit cependant adapté organiquement à une conception d’ensemble, qu’il modifiera fatalement.
Une conséquence directe, dont nous avons fait l’expérience parfois brûlante, c’est que ces ouvrages ne s’intègrent pas facilement aux institutions théâtrales existantes, ni du côté musical (grandes maisons d’opéra), ni du côté parlé (même les « jeunes compagnies », aux pratiques moins figées, ne disposent évidemment pas des moyens de réalisation et surtout de préparation musicale). Sauf exceptions tout à fait ponctuelles, où on profite de quelque occasion particulière pour faire l’effort de réaliser (parfois tout à fait bien, parfois nettement moins … ) des oeuvres de ce genre, elles souffrent donc d’une marginalité qui n’est pas favorable à leur diffusion. En fait, nous les avions conçues (surtout la première) à une époque où le climat général était plutôt celui d’un changement des moeurs, et où l’invention de genres nouveaux nous semblait non seulement une possibilité mais même et surtout un besoin impérieux, avec l’espoir qu’ils engendreraient, à assez court terme, une infrastructure institutionnelle adéquate. Si je n’ai nullement perdu cet espoir de manière définitive, si même je continue à travailler à sa réalisation avec une obstination qui frise peut-être ‑aux yeux de certains- l’entêtement pur et simple, j’ai du moins appris que parfois les choses mettent beaucoup plus longtemps à évoluer que nous ne l’avons d’abord pensé, que toute poussée dans un sens novateur et exploratoire est suivie d’une réaction en sens contraire, d’un mouvement atténuateur et réintégrateur. Tout de suite après 1968 il apparut avec une grande évidence que notre société allait connaître de longues années de préoccupations sécurisantes et normalisantes. S’il n’est pas question de réduire le « renouveau de l’opéra » qui s’est développé depuis lors (tant au niveau de la réactivation des cuvages anciens que de la création d’oeuvres nouvelles) à cette seule composante, je suis cependant tenté de croire qu’elle ne lui est pas totalement étrangère. Ce qui n’empêche qu’à côté de sa contribution à une centralisation monopolistique, hiérarchisante et hyper-spécialisée, qui n’est certainement pas ce que je souhaite ni ce pour quoi je lutte le plus au niveau culturel (ni ailleurs!), il a aussi apporté toutes sortes d’éléments positifs à la création d’une culture nouvelle, nécessaire à l’évolution de notre société.
Des exemples d’une grande « utilité », d’une qualité transcendante, peuvent trouver là les moyens d’une réalisation impeccable, et pourront donc rejaillir ensuite, comme en cascade, sur des pratiques plus « pauvres », moins établies et intégrées.
Plutôt que de me braquer dans un jacobinisme oppositionnel, je pense donc de plus en plus que c’est dans une coexistence des genres et dans leur « alimentation mutuelle » que se trouve la promesse la plus constructive. Par exemple, à un niveau purement matériel, ce sont souvent de grandes r.1 institutions lyriques, théâtres ou réseaux, aux dirigeants particulièrement clairvoyants, qui offrent, momentanément ou de manière permanente ( en entretenant des « ateliers » annexés à leur institution principale), les possibilités de réaliser des ouvrages de recherche.
Si ces responsables le font, ce peut être par une sorte de préoccupation spécifique, de volonté « désintéressée » de favoriser l’invention, même au niveau des genres. Mais à part cette disposition assez rare (ce qui explique aussi la rareté de ces initiatives), n’est-ce pas également, dans des cas de grande clairvoyance, parce qu’ils savent que c’est précisément dans le cadre de ces ateliers et de leur travail que se découvrent, s’étudient et se développent au moins une partie des techniques qui pourront ensuite, lorsque bien au point, être injectées ou transposées dans les pratiques moins expérimentales de leurs grandes maisons ou des grands ensembles institutionnels dont ils ont la responsabilité ?
Cet aspect de dépendançe de la pratique de recherche par rapport à la pratique la plus établie ne doit certainement pas être rejetée ; il faut même souhaiter qu’elle se développe et se multiplie car elle est encore actuellement beaucoup trop clairsemée. Mais il faut surtout espérer que dans un avenir aussi proche que possible les deux genres puissent coexister sur un pied approchant quelque peu l’égalité (même au niveau des institutions); de telle sorte que l’émulation entre eux puisse jouer à plein, que chacun (aussi celui qui est actuellement de loin le plus faible) puisse s’affirmer dans une saine disposition de moyens, ce qui lui permettra de contribuer par des apports plus substantiels, même à alimenter l’autre.
Bien sûr, cela ne peut être décidé par simple décret, et il faut que le genre qui revendique une meilleure place arrive à convaincre la collectivité globale de l’intérêt de ce qu’il propose, autrement dit à améliorer sa séduction sans trahir ses objectifs, ce qui est un processus dialectique complexe, dans lequel patience et obstination occupent une place aussi importante que l’imagination proprement dite.
Il est donc légitime de jouer sur tous les tableaux, il est bon que certains créateurs travaillent d’un côté comme de l’autre, multiplient ainsi leur expérience, améliorent une de ses faces grâce à l’autre et réciproquement, et peut-être produisent même des ouvrages qui combineront leurs vertus de manière originale. Si un Boesmans, après avoir écrit Attitudes, a pu composer La passion de Gilles, il ne faut certainement pas y voir un repli, mais plutôt une avancée supplémentaire (même vers le public, ce qui est dans l’état présent des choses au moins l’un des problèmes essentiels). Elle pourrait fort bien être suivie, un jour ou l’autre, d’un nouveau pas dans un sens plus « expérimental » (au niveau des moyens, de !’«appareil » mis en oeuvre), mais nourri très positivement de cette expérience d’une réussite exceptionnelle, au niveau de la composition autant que de la réalisation ( dont on ne peut que louer et féliciter les responsables d’avoir déployé un ensemble de moyens aussi exemplaire).
Se pose dès lors le problème pédagogique, plus généralement la question des compétences dont doivent disposer les artistes appelés à réaliser les différents types d’ouvrages, à y remplir différentes fonctions.
A part ce qui concerne le développement vocal, la production d’un son répondant à des impératifs de puissance en même temps qu’aux exigences d’un canon esthétique très spécifique (registres homogènes, élimination d’éléments inharmoniques et de toutes autres « rugosités », etc.), il me paraît évident que c’est, par définition, dans le domaine dit « expérimental » (où de telles exigences peuvent aussi parfois se faire jour, mais comme cas particuliers) qu’il est fait appel aux capacités les plus diversifiées et les plus originales. C’est donc là que me semblent s’offrir les meilleures occasions de formation ou du moins de définition des objectifs, voire des méthodes d’une formation.
En effet, aussi bien la maîtrise du corps que les techniques d’improvisation dramatique, ou que la connaissance et la pratique de modes d’émission vocale plus variés, tels qu’on les trouve, tant dans les musiques traditionnelles de grandes cultures extérieures à la nôtre et dans nos musiques populaires dont l’authenticité a pu être préservée ( Espagne, Balkans … ), que dans des recherches récentes, par exemple de chanteurs expérimentaux américains, sans omettre la familiarité avec une plus grande variété d’idiomes musicaux et de types de pratique musicale (par exemple la coopération étroite, sur scène et dans l’action, avec des partenaires instrumentistes ou au contraire purement parlants, et tout ce que cela implique de différences au niveau du jeu) ne peuvent être que profitables, aussi, aux pensionnaires des grandes scènes lyriques et à la qualité, théâtrale et même musicale, des produits proposés par celles-ci.
Sans du tout négliger la grande projection chantée, je suis donc persuadé que la réforme de notre formation lyrique passe par les disciplines requises (idéalement) dans le théâtre musical expérimental (certes, toutes les réalisations de celui-ci ne donnent pas toujours l’exemple, loin s’en faut, d’une parfaite assimilation de ces disciplines, et le « métier » adéquat est donc le plus souvent et de manière générale encore à construire).
Je crois que nous avons tout intérêt, d’un côté comme de l’autre, à promouvoir cette exploration et cette transmission méthodologique, et que c’est là une raison supplémentaire, même au bénéfice du théâtre lyrique traditionnel et de la vivification de ses spectacles, pour s’efforcer de développer institutionnellement la pratique d’«ateliers » plus nombreux et mieux équipés, et de les mettre en rapport très étroit avec l’enseignement.
Au Conservatoire de Liège, en attendant de disposer d’un tel atelier de recherches dans le domaine du théâtre musical ( peut-être en collaboration avec quelque grande institution lyrique) et tout en espérant réaliser au moins un certain nombre d’opérations ponctuelles, aboutissement d’entreprises pédagogiques telles qu’en pratique notre section des Arts de la Parole, nous nous efforçons d’ouvrir les horizons de notre classe d’art lyrique dans les sens qui nous paraissent les plus convenables.
Cette classe est actuellement confiée à Irène Jarsky, et j’espère que les autorités responsables lui accorderont un temps suffisant pour pouvoir mener avec nous cette entreprise aussi loin que possible.
Tout en mettant un accent capital sur le grand répertoire lyrique et sur les techniques vocales qui le servent, soit donc en étroite collaboration avec nos classes de chant ( dont il est à souhaiter qu’elles aussi, fassent le nécessaire pour surmonter la crise de l’enseignement du chant dans les pays francophones), il me semble que trois domaines connexes doivent être visés :
le théâtre parlé, dont l’enseignement s’est développé au sein de l’établissement d’une façon extrêmement dynamique, qui s’efforce d’être le plus complet possible, incluant formation vocale (de type « libératoire ») et formation corporelle, eutonie et eurythmie, techniques les plus récentes de compréhension des situations dramatiques et des personnages, des textes et des publics destinataires, improvisation dramatique et styles historiques spécialisés, etc.;
certaines classes musicales comme tout particulièrement la musique de chambre, où des initiatives de musique contemporaine, même partiellement théâtralisées, sont prises et viennent directement à la rencontre d’une collaboration avec le théâtre musical ;
les musiques modernes de caractère plus « populaire », comme en particulier le jazz et ses dérivés ( qui, entre autres, apporte avec lui des exigences et des possibilité vocales spécifiques), sans exclure même un domaine dont nous ne nous préoccupons pas pour l’instant, qui est celui de la chanson et de la variété.
Il existe d’ailleurs certaines intersections comme la comédie musicale, qui touche à la fois au dernier et au premier points, ou comme notre classe d’improvisation qui se situe à mi-chemin des deux derniers, tandis que notre classe de musique électronique est également ouverte à toutes sortes de réalisations dites « mixtes » dont les capacités scéniques sont parfois tout à fait évidentes (et permettent de traiter avec compétence le problème non négligeable de l’emploi par les acteurs-chanteurs de micros et autres dispositifs électro-acoustiques).



