Avant que le projet de mettre en scène Katia Kabanova ne se concrétise, je ne fréquentais pas l’opéra. Plusieurs raisons à cela : un manque flagrant d’éducation et de culture musicales, la piètre réputation de la scène bruxelloise d’alors, l’horreur et l’ennui d’une expérience unique de spectateur, représentation qui avait aussitôt rejoint le triste souvenir des matinées classiques scolaires obligatoires ; quant aux spectacles dont on peut supposer qu’ils eussent modifié mon opinion ‑je pense ici aux mises en scène de Ronconi, Strehler, Chéreau et quelques autres jamais je n’avais pu y assister.

Katia Kabanova de Janacek
Direction musicale : Sylvain Cambreling
Mise en scène : Philippe Sireuil
Décors et costumes : Jean-Claude De Bemels
Dramaturgie : Jean· Marie Piemme, Michel Vittoz
Interprètes : Bodo Schwanbeck, John Stewart, Sona Cervena, Jérôme Pruett, Ellen Shade, Jerold Norman, Patricia Parker, Frédéric Vassar, Christiane Lemaître. Georgette Delmotte, Alice Piemme, Paul De Gierek.
Bruxelles, Opéra national, 1983
J’abordais donc l’opéra avec crainte — crainte tempérée par la vision des productions du nouveau Théâtre royal de la Monnaie, en particulier Wozzeck et La Clémence de Titus, représentations qui levaient l’hypothèque qui pèse pour moi sur le chanteur.
Outre les problèmes dus à la formation qu’il reçoit et aux conditions de production de l’opéra (mode d’engagement, temps de répétition, etc) que je ne traiterai pas ici ‑il serait urgent qu’ils le fussent‑, deux obstacles majeurs me paraissent empêcher au chanteur, à supposer qu’il le souhaite (mais la distribution de Katia Kabanova le souhaitait dans sa très large majorité), une approche renouvelée de son travail d’interprétation :
- d’abord, un imaginaire bloqué par le code de jeu naturaliste. Le chanteur, généralement peu sollicité par la mise en scène d’opéra, se trouve face à la question du jeu, nu et naïf. Ses modèles, il les trouve soit au cinéma, soit au théâtre : les mieux informés d’entre eux n’appréhendent cependant ces formes d’expression, et par conséquent l’acte de jouer qu’au travers du prisme insipide des pratiques bourgeoises et surannées de la représentation où le faux semblant psychologique, la transparence de l’écrit et du représenté triomphent. Telle chanteuse trouvait par exemple plus important de connaître lors de sa première apparition sur le plateau, l’endroit où se trouvait l’église d’où elle était censée venir, plutôt que la relation émotionnelle qui pouvait la lier aux protagonistes déjà présents et parmi lesquels se trouvait Boris, son futur amant. « Where is the church ? Where is the church ? » interrogeaitelle, inquiète. L’imagerie naturaliste colle à la réflexion du chanteur-acteur comme une glu malfaisante.
- ensuite, une servilité (attendrissante par ailleurs) à la partition : la main gauche du pianiste ne joue pas ce que joue sa main droite. A l’opéra, faire en sorte que le geste soit autonome de la voix, « l’acteur du chanteur », n’est pas toujours chose aisée. Toute sa concentration ‑mais comment le lui reprocher étant donné la complexité de la tâche qui est sienne‑, s’oriente avant tout sur le chant : ainsi le seul vrai regard qui puisse le lier d’instinct à un partenaire, c’est celui qu’il adresse au chef d’orchestre. De ce regard dépend sa survie : hors de la musique, point de salut. Le chanteur suit donc la partition aveuglément. Dans les ténèbres de la scène où il se trouve plongé — le chanteur a très peu ou pas du tout de conscience de son propre corps, ni du rapport qu’il entretient à l’espace‑, elle est dans le meilleur des cas le guide, dans le pire le geôlier. Quand, au début des répétitions (seulement au tout début puisqu’une fois la confiance installée, la distribution devint partie prenante de mes propositions) j’indiquais à tel ou telle, une course sur un tempo lent, ou a contrario, une immobilité totale là où sa partition chorale l’entraînerait à la frénésie, je sentais une profonde incrédulité ; certains me reprochèrent même de trahir la musique. Que le corps et la voix, le geste et le chant ne se contentent pas de jouer l’un sur l’autre, mais bien l’un avec l’autre, voilà un trajet que le chanteur, semble-t-il, n’accomplit pas encore, et qui le cantonne trop souvent dans la redondance et le pléonasme.
Mais peut-être y a‑t-il, au-delà de cette double naïveté, une raison moins immédiatement cernable … Il chante, soit ; mais il l’oublie. A‑t-il peur de ce que le chant produit en lui ? en nous ? Cherche-t-il inconsciemment un garde-fou à l’émotion qu’il provoque ? Toujours est-il qu’il n’identifie pas le simple fait de chanter comme une torsion par rapport au réel, et que cette torsion implique de facto un type de comportement particulier. Passant du muet au parlant, le cinéma a profondément modifié le jeu de l’acteur ; avec les drames que l’on sait. A l’opéra, encore aujourd’hui, le chanteur, ce serait comme un acteur du « muet » jouant sans le savoir dans un film parlant.



