Philippe Sireuil : André Delvaux, vous êtes metteur en scène de cinéma. Comment avez-vous ressenti le passage de la direction des acteurs au cinéma à la direction des chanteurs à l’opéra ?
André Delvaux:Je l’ai vécu avec beaucoup d’angoisse au départ et puis après, très bien, en me disant que j’allais pouvoir en tirer beaucoup de choses. J’étais venu avec l’idée que de toute façon j’abandonnerais toute similitude avec l’utilisation des espaces fragmentés du cinéma, que jamais je ne me trouverais près de mes comédiens et que, toujours, je devrais travailler en fonction d’un ensemble. Cette conduite-là a été difficile pour moi dans les premiers jours ; il a fallu que je m’habitue à espace qui est l’équivalent de l’espace du plateau et j’avais l’impression que j’apprenais à respirer, j’apprenais à étendre mes bras, à faire des mouvements larges et j’éloignais mes personnages les uns des autres pour mieux accuser leur affrontement. Mais, comme j’ai toujours été très sensible à un espace pictural ou à un espace dramatique ou à l’utilisation des décors comme des tremplins qui permettent aux comédiens de se lancer dans le mouvement, au bout de deux ou trois jours, ce problème ne me semblait plus si angoissant. Alors, je me suis rendu compte (on me l’avait dit, mais je ne l’avais jamais vécu), que les chanteurs disposent d’un petit « lexique de poche » des gestes d’opéra. Ils arrivent avec une technique de chant et un rapport au chef d’orchestre qui sont mis au point pour que leur voix passe. Sur cela, ils superposent un ensemble de données qu’on pourrait appeler des données conventionnelles de l’opéra, mais ils attendent qu’on leur demande autre chose. Si on ne leur demandait rien, c’est cela qu’ils apporteraient :l’utilisation des bras, des mains, leur manière de se propulser pour utiliser au mieux leurs poumons et mettre au mieux leur voix en place. Ils n’ont pas, en général, de formation de comédiens. Ce qui fait que lorsqu’ils apportent une intuition de jeu, on est très aidé. Ce fut le cas pour deux ou trois d’entre eux. Sur cette intuition, immédiatement, je plonge, pour l’utiliser au maximum. Pour les autres, je gomme, je casse tout geste, tout mouvement lié à la propulsion de leur voix, en essayant de voir comment je peux les mettre en place pour éviter cette gestuelle conventionnelle en faisant naître quelque chose qui me paraît plus juste par rapport au personnage. Dans l’ensemble, j’ai donc fortement ritualisé toutes leurs interventions, en me disant que comme le décor est, dans ses lignes et dans ses volontés, d’une simplicité élémentaire ‑peut-être outrageante‑, il fallait à tout prix simplifier le travail des comédiens en tant que personnages existant dans cet espace, Il fallait limiter au maximum leurs zones d’expression, ne jamais travailler sur la situation, mais bien sur le sens de la scène et pas du tout le sens ni du mot, ni de la phrase, ni de la mesure, ni de l’effet. A partir de là j’ai remarqué qu’une ritualisation forcenée convient bien a ceux qui n’apportent pas, par intuition une sensibilité de jeu particulière.
Avec ceux qui ont un sens du jeu, j’ai pu, à la fois, ritualiser et créer plusieurs effets, plusieurs petits moments qu’ils respectent toujours et qui créent des rapports entre les personnages qui me permettent, au-delà de la ritualisation, de laisser un substrat de rapports psychologiques suffisants pour que la dramaturgie générale ait un sens à l’intérieur des personnages. Pour moi, la dramaturgie c’est la manière d’installer le sens de ce qui se passe entre les personnages, entre les situations et à l’intérieur des espaces mouvants, de telle sorte que cela soit clair et que cela se fasse sans être brouillé par des éléments contraires. Cette dramaturgie impliquait qu’au départ je choisisse une ligne très précise de l’interprétation du livret par rapport à la musique et que, à partir de là, seulement, je fasse systématiquement le travail de plateau avec les chanteurs et les comédiens en essayant de tenir cette ligne.
C’est cela, disons, le point de départ.
Bernard Debroux : Vous dites que c’est une structure musicale qui est a la base de l’organisation du temps de vos films. C’est le cas de Rendez-vous à Bray, par exemple. Ici vous semblez dire que la structure de votre mise en scène part d’abord du texte.
Est-ce le texte qui induit le travail de mise en scène à l’opéra ou le rapport entre le texte et la musique ?
Dans le numéro d’Alternatives théâtrales sur l’Opéra, nous avions parlé de l’apport du chef d’orchestre et de ce que la musique induit aussi dans le travail du plateau.
A.D.: Il y a là deux points de vue qui se croisent. D’abord, pour ce qui est du travail de cinéma, je suis aux prises avec une dialectique qui est au départ d’apparence vériste. C’est-à-dire que le film joue sur le réalisme des situations, sur le réalisme des personnages. Il part des données du vraisemblable. Et il faut que quelque part, les choses soient vraisemblables à l’intérieur d’un style. Mais ce vraissemblable, pour se mettre en stylé, va passer par d’autres techniques et il est parfaitement possible, je crois d’être vraisemblable ‑c’est-à-dire de faire croire à une réalité installée dans un style- alors que l’on utilise les techniques musicales et les techniques du ballet. En effet, vous pouvez, à l’intérieur de ce qu’on appellerait en gros le souci de vérité ou de vérisme du cinéma, installer un style, une sorte de simplification qui, par suppressions, enlève à quelque chose qui semblerait réel, les dizaines de petits éléments qui constituent la richesse de la réalité mais pas la richesse du style et qui, au contraire, suppriment l’idée même du style. Il ne suffit pas de mettre une caméra dans une rue à l’insu des gens pour obtenir la vérité de ces gens-là. On n’obtiendra que le vérisme de la situation dans laquelle ces gens se trouvent, alors que pour découvrir leur vérité, il faut passer par un langage. Je prends un exemple.
Dans Benvenuta, cet homme rencontre cette femme qui est venue à Milan pour faire l’amour. Dans une gare, en un seul plan qui les met face à face et qu’on voit de profil, ils se parlent. Le sens de ce texte, comme tout homme de théâtre le sait, a un sous-texte considérable. Quand ils ne parlent que de manger, de travailler et de voir la ville, le sous-texte est très clair et très fortement indiqué. Cette femme est venue là pour dire à cet homme : « maintenant, vous allez faire l’amour avec mois. Or, il n’est jamais question de ces mots-là.
Dès cet instant, un temps passe, parce que nous avons Compris — même si nous ne savons pas comment‑, qu’il y à un temps d’attente. Je crois qu’il faut toujours faire attendre quelque chose de très important.
Nous sommes avec eux, nous savons vers quoi va la situation, mais nous ne savons pas comment. Dés l’instant où on entre dans la chambre, commence quelque chose qui est précisément la transformation de ce vérisme vers le style. Par suppression du son, du texte, par suppression des gestes qui seraient superflus, on entre dans une ritualisation et cette ritualisation, Je Femprunte au monde du ballet, au monde du théâtre, au monde d’autres arts que j’ai vus, à la manière dont par exemple je vois les japonais installer à l’intérieur dé leur forme, un système de signes. Et la scène, tout en paraissant réelle pour le spectateur, est totalement installée dans le style à partir d’éléments qui, eux, sont de pures respirations musicales, ou sont dé purs mouvements de ballet. Bien sûr, on peut se dire que c’est complétement absurde, que ce n’est pas comme cela que l’amour s’est fait. Là, vous avez la rencontre de l’impératif du vérisme et de l’impératif du style. Je pense que dans beaucoup de ses films, Antonioni, en conservant l’illusion du vérisme, a introduit le tempo musical, la respiration musicale qui est aussi celle du ballet, en conservant pour tous ses comédiens le prétexte vériste, c’est-à-dire une loi qui est (provisoirement peut-être) celle du cinéma.
Quand je passe sur la scène, je dois perdre le prétexte vériste parce que le vérisme me semble totalement contradictoire avec l’espace de l’opéra, avec son espace musical, son espace rituel et la présence dés spectateurs, dans des conditions très déterminées. Pour faire jouer ces conditions, comment vais-je travailler avec les chanteurs ?
Je vais faire tout ce que je peux (comme je le fais avec mes comédiens) pour les amener à un rituel dont je me dis qu’il a une chance d’être efficace et à ce moment-là, en quittant tout vérisme, je peux seulement m’appuyer sur des réactions qui sont l’écho des réactions psychologiques traditionnelles que tout spectateur connaîtrait dans certaines situations qu’il a reconnues :un homme qui, tout à coup, se retourne sur quelqu’un, une femme qui 5e détourne, une main qui se refuse, une main qui se tend et provoque une réaction. en installant ainsi ce rituel je suis comme un enfant qui pénètre pour la première fois dans une forêt enchantée, en sachant qu’il s’agit d’un enchantement mais sans en connaître les lois. Je suis donc réduit à me dire qu’il faut que j’aie totalement confiance dans le médium et à me poser la question dé savoir où chercher mon appui. Et bien avec moi, il y a Debussy, c’est certain.
Avec moi, il y a les décisions prises du stylé de départ : vouloir que la visualisation soit aussi stricte que l’écriture musicale, qu’elle parte donc de certaines cellules qui ont été décidées et que de ces cellules, elle prolifère sans jamais quitter sa propre loi. C’est une mise au point que j’ai faite avec Glittenberg. Donc, j’ai des garde-fous. Il faut pouvoir faire confiance à des gens qu’on aurait très bien choisis. Donc, si le sais que le décor part d’un principe extrêmement simple : d’abord un espace plat à deux dimensions qui progressivement se détruira pour se transformer en espace à trois dimensions qui, lui, ira aussi loin qu’il peut aller, je veillera à conserver toujours pour lés comédiens un rapport précis avec cet espace et avec 5es transformations.
Chaque fois que je serai dans le plus grand doute sur ma démarche, ne sachant pas si ma dramaturgie sera assez forte, je vais retourner à Debussy pour savoir comment il a pensé lé sens de sa scène. Je savais que le sens que je donne à la dramaturgie générale est une hypothèse qui coïncide quelque part avec celle de Debussy. C’est une grillé qui s’applique à sa musique et qui jamais ne l’a trahie et qui, toujours, s’en nourrit, et qui, toujours, va jusqu’au bout. Je vais donc chercher dans la loi de mon musicien-compositeur, malheureusement mort, mais toujours vivant pour moi et à mes côtés par cette partition, et chez mon chef d’orchestre qui peut interpréter et me dire si je ne vais pas trop loin et s’il est d’accord, chez mon chef-décorateur qui sait très . bien ce qu’on a voulu et qui sait quand il ne faut pas déroger à cette loi, j’irai demander cela à mes principaux collaborateurs pour construire cette visualisation complète qui avec la musique, va constituer cette dramaturgie. Ici, à l’opéra, je me sentais entouré par les troupes et par les généraux capables de gagner l’offensive en dépit de ma candeur.
B.D.: Vous faites allusion à l’aide de Debussy et de la musique. La langue d’opéra, pour un amateur d’opéra, c’est d’abord l’italien, l’allemand. Le français est une langue peu accentuée et le génie de Debussy a été, en tout cas, de la musicaliser. Mais quand vous faites appel à vos troupes, à vos généraux, vous ne parlez plus du texte. Vous avez parlé de la musique, des décors. Il y a quand mème une difficulté, quand on s’adresse à un public de langue française. Ce public n’accroche pas particulièrement au texte italien de Don Giovanni ou au texte allemand d’opéra, tandis qu’ici, il y a le problème du texte et de son sens, d’autant qu’il y a deux écoles pour la mise en scène de Pelléas, celle qui prône la mise en évidence du texte, et l’autre, sa musicalité.
A.D.: J’ai remarqué que les Français ont une particularité curieuse. Quand ils entendent chanter en français, ils exigent presque viscéralement de comprendre cequi se chante, mot par mot. Les Allemands, quand ils entendent chanter l’opéra en allemand, ne exigent pas. Il leur suffit de comprendre le sens général de ce qui se fait ; ils tirent le sens de la dramaturgie à partir du jeu, de la musique et du texte. La combinaison de tous ces éléments leur donne le sens. Le Français, sur ce plan, semble d’un prosaïsme particulier et d’un total égocentrisme liés à sa façon d’être français.
Est-ce un hasard qu’il n’y ait que très peu de « musical » français alors qu’il y a beaucoup de « musical américains et qu’il y a beaucoup de « musical » allemands ?
Est-ce un hasard qu’on accepte très bien Mahagonny en allemand alors qu’il existe pas un Mahagonny en français ?
Sensible à ce problème, je me suis demandé comment je pourrais réagir : la compréhension pure du texte et, en l’occurence, celui de Debussy, est liée à une élocution parfaite des chanteurs, et, de plus, est liée à la puissance de pénétration de la voix de tous les chanteurs par rapport à la salle. || existe des moments où l’orchestre, sans couvrir la voix du chanteur, est cependant très puissant.
L’important, donc, c’est d’avoir des chanteurs avec des voix qui pénètrent suffisamment loin dans la salle, Sans l’agresser, des voix qui soient comme aspirées jusqu’au fond de la salle. Certains chanteurs possèdent cela, d’autres moins, et d’autres pas vraiment. Je pense que la compréhension du texte est liée à une compréhension précise de la scène et de son sens, mais elle remonte à une responsabilité de la dramaturgie et à Une responsabilité de la lecture. Debussy ayant fait, en son temps, avant 1900, une première lecture de Maeterlinck, il faut que nous, aujourd’hui, nous fassions une lecture contemporaine, de ce qui reste du texte de Maeterlinck dans Debussy. Cela ne me semble pas du tout prétentieux à l’égard de ce que d’autres auraient écrit jadis. C’est le travail de tout metteur en scène de théâtre. C’est le travail que doit faire un metteur en scène d’opéra puisqu’il travaille avec un matériau qui relève de la même loi.
De même qu’il est impossible de n’avoir pas une lecture précise de shakespeare pour le jouer, il est impossible de jouer Pelléas et Mélisande dans l’opéra de Debussy sans en faire une lecture préalable.
En lisant le texte de Maeterlinck, je ne me suis pas étonné qu’il ait été très difficile de mettre en scène au théâtre ce texte. Maeterlinck se considérait d’abord comme poète, mais, il mettait sa poésie en drame en lui conservant ses attributs derrière une écriture d’une apparente simplicité quotidienne. C’est-à-dire que derrière tout ce qu’il dit, se profile sa grande ambition de montrer que nous ne sommes que des êtres fallots, ballottés, dans un destin que nous ne Ccomprenons pas, objets de forces inconnaissables provoquant en nous un effroi existentiel dont nous née pourrons Jamais sortir. C’est un langage de substance symbolique et à prétention métaphysique. Cela, Debussy l’a certainement senti puisqu’il a essayé de gommer le côté métaphysique qui ne paraît pas dans ses intentions et de gommer quand il le pouvait, le côté trop outrageusement symbolique du texte de Maeterlinck
B.D.: Vous avez donc pris le parti de ne pas travailler sur le symbolisme ?
A.D.: Je l’ai éliminé. Je ne dis pas que je ne suis pas arrivé à une autre forme de symbolisme, une autre forme de symbolique ! C’est possible.
J’ai pris ce texte, comme je crois qu’un metteur en scène de théâtre le prendrait, en me demandant ce qu’il veut dire.
Si un personnage important comme Mélisande n’achève pas ses phrases, ne répond pas aux questions posées, ou répond de travers, prétend qu’elle ne sait pas elle-même ce qu’elle sait, qu’elle sait à peine ce qu’elle veut et qu’elle ne veut pas ce qu’elle veut, comment l’interpréter ? Si nous n’acceptons pas de jouer ce jeu de l’interprétation, ne nous attaquons pas à ces textes ! Ne les rendons pas ridicules ! Il me semble que quand elle dit : « ouvrez la fenêtre », et qu’elle se trouve en mauvais état sur un lit qui doit être un lit de mort et que Arkel lui dit : « quelle fenêtre, Mélisande ? Veux-tu que j’ouvre celle-ci ? » et qu’elle répond : « non, la grande fenêtre, je voudrais voir », il est évident que, ou bien nous acceptons le symbolisme de la mort, le symbolisme de l’effroi qui est là depuis toujours dans Maeterlinck, ou bien nous décidons de le gommer. Le symbolisme de Maeterlinck, je pense qu’il ne fonctionne plus du tout. L’interprétation symbolique du texte de Maeterlinck a totalement vieilli. Nous ne pouvons plus la supporter, c’est la raison pour laquelle les textes en prose de Maeterlinck, dans ses pièces de théâtre, me semblent très difficiles a mettre en scène parce qu’ils postulent que les qualités de la poésie de Maeterlinck y sont présentes. Or, autant les formes très simples tirées de la chanson populaire du Moyen-Age que Maeterlinck a utilisées dans sa poésie fonctionnent en poésie simple, candide, autant elles ne passent plus du tout quand il s’agit de prose.
J’ai donc rêvé que Mélisande avait des raisons précises pour se dérober aux questions de Golaud et que derrière cela, se cachait quelque chose, non plus de flou, ni de mou, mais quelque chose de très précis, de très dur, et que si Golaud était pris, avalé par le désir de Mélisande, c’était parce que Mélisande provoquait ce désir. Puisque la pièce tout entière (quelqu’en soit l’interprétation) va vers la destruction de Golaud et la destruction de plusieurs personnages, cette idée de destruction serait une idée dynamique. De là à me dire que Mélisande serait quelqu’un dont l’intention ou la mission serait d’aller vers le destruction du pouvoir lié à la maison Golaud, il n’y a qu’un pas.
Est-ce que cette grille est appliquable ?
Je crois que oui, à la condition qu’on se détache du mot à mot de Maeterlinck, que le château ne soit pas forcément un château, la fontaine pas forcément une fontaine, la forêt pas forcément une forêt, l’épée pas une épée. Il y a là, me semble-t-il, une difficulté que la musique escamote très très bien alors que le théâtre l’escamote plus difficilement, c’est que Maeterlinck a parsemé la totalité de son texte d’indications scéniques extrêmement précises. On voit très bien que Maeterlinck devait avoir une idée précise de la façon dont on allait mettre en scène son propre texte. Or, je suis frappé par le fait que dans les grands classiques, ces choses n’existent pas. Jamais Shakespeare n’a parsemé ses tirades d’éléments qui sont des indications comminatoires à la mise en scène ! Jamais, Racine ne l’aurait fait ! Ce sont tout de mème de grands exemples ! Jamais, on ne trouve cela dans Eschyle ou dans Sophocle !
Alors pourquoi née pas simplement partir de cette idée, qu’on peut, à travers la musique de Debussy, considérer que le mot à mot n’est pas le sens qui de l’ensemble, mais que c’est le sens que la musique donne à la phrase, à la situation, qui va nous guider. Et à ce moment-là, notre loi sera plutôt la justesse de l’écriture musicale.
P.S.: J’aimerais poser une question par rapport à ce que j’ai pu entrevoir bien que ce soit, en mème temps, une question plus générale.
Personnellement, je pense que se rapprocher plus de Debussy que de Maeterlinck est un choix judicieux et il ne m’est pas étranger dans la manière dont je peux lire le spectacle et dont je pourrais le recevoir, c’est une idée excessivement séduisante.
Je voudrais savoir comment, à travers cette vision qui fait de Mélisande « l’ange exterminateur » de la famille Golaud se concilie la relation qui me semble exister ‑malgré cela et c’est sans doute cela qui fait son intérêt‑, entre Pelléas et Mélisande ? Comment faites-vous sentir dans le spectacle comment Mélisande, qui ne sait jamais bien ce qu’elle est, ce qu’elle veut, se retrouve, à un moment donné, prise entre deux voies, ce qui en fait, pour moi, un personnage tragique, entre sa mission qu’elle aurait reçue et que la mise en scène signale dans le Prologue, avant même que la musique ne démarre, et simplement la passion amoureuse qui, à un moment donné, la lie à Pelléas ?
A.D.: Cela fait partie de la lecture et cette contradiction provoque précisément l’intérêt dramatique de l’ensemble. Il est très évident que si elle est totalement, intégralement et Jusqu’au bout cet ange exterminateur qu’elle a voulu être dès le départ, elle va évidemment utiliser Pelléas comme un moyen pour détruire Golaud et en même temps Golaud comme un moyen pour détruire Pelléas. Elle finira par tout détruire ! Nous sommes dans un absolu qui n’a pas d’intérêt. Mélisande sur le chemin de ses destructions rencontre Pelléas et décide, dès cette rencontre, de utiliser contre Golaud et s’arrange donc (et cela c’est l’intervention de la lecture personnelle), pour queYniold soit le témoin de ce qu’elle entreprend ce qui suppose qu’Yniold soit témoin de beaucoup de choses et qu’il soit sensé pouvoir les rapporter à Golaud, ce qui est accrédité par d’autres scènes. À ce moment, il faut introduire le grain de sable dans engrenage, c’est-à-dire que Mélisande, quelque part, est touchée au plus profond par quelque chose qui se passe en Pelléas. Et ce quelque chose c’est que Pelléas n’appartient pas à la maison Golaud. Pelléas est autre. Pelléas est toujours celui qui veut partir, c’est celui qui a une grande innocence, c’est celui qui n’a pas de doublé intention, et c’est celui qui n’est pas, ni comme Arkel, ni comme Golaud, ni comme, dans le futur, probablement Yniold, représentant de ce pouvoir absolu et odieux aux veux des autres. A ce moment, elle est prise dans ces contradictions : attirée alors qu’elle ne pensait pas l’être par Pelléas, elle ne peut plus seulement l’utiliser contre Golaud, elle est obligée d’aller plus loin. Se trouvant elle-même confrontée aux contradictions de sa mission, je vois très bien s’installer dans le quatrième tableau, cette façon qu’elle a de décider que cette fois, elle ira jusqu’au bout et provoquer la destruction totale, même si elle doit en mourir et même si se termine dans ce choc, dans cet éclat, cet amour pour Pelléas qu’elle vit avec lui en face d’un Golaud qui décide, bien sûr, de les tuer. Le personnage, donc, se transforme.
Il faut parvenir à installer cela à travers les intentions musicales et sans contradiction avec le texte. Je pense que c’est faisable, mais à condition d’être très précis sur le jeu des comédiens, sur leurs transformations, sur la façon dont Pelléas se situe lui-même par rapport à Mélisande. Cela ne me semble pas du tout impossible. L’épilogue, c’est la longue scène de la mort de Mélisande dans laquelle Golaud essaie d’intervenir une dernière fois, et où Arkel tire les conclusions moralisantes de la chose. Prenant en quelque sorte la place de porte-parole de Maeterlinck, il dit ce qu’il faut penser.
Nous, travaillant en dramaturges, nous réduisons cela à quelque chose qui devient une ligne simple et qui refuse toute métaphysique, c’est que Arkel paraît comme un viéillard au seuil dé la mort, titubant bien sûr, celui qui apporte la dernière note de chaleur à une Mélisande mourante, exactement comme le jeune Yniold, un jour, avait été amené à consoler son père.
Partout se tissent ainsi des liens qui n’ont pas du tout été voulus par Maeterlinck, ni forcément par Debussy, mais qui n’apportent en tout cas pas de contradictions par rapport à la musique de Debussy. La musique s’y prête bien et je dois dire que plusieurs de ces situations m’ont été suggérées par l’existence, dans le tissu orchestral, de cellules liées à certains personnages, quand ces personnages ne sont pas en scène. C’est ainsi qu’on peut attaquer le problème des interludes. C’est un problème, mais à l’intérieur de cette hypothèse-là, il se résout. Les interludes étant composés à partir des cellules appartenant ou à des personnages, ou à des situations, il nous suffit de chercher comment, dans ce réseau d’hypothèses, intégrer une hypothèse continue qui utilise ces cellules, de telle sorte que le tissu dramatique soit continu. Jamais nous n’interrompons les scènes, nous continuons à jouer, Debussy étant cette fois-ci à la fois celui qui, pour nous, écrit la musique et chante sans qu’il y ait de chanteurs ! Jusqu’au moment où on retrouve en scène des personnages qui commencent à chanter. Il n’y a pas là de contradictions, et en tout cas, cela réintroduit dans une dramaturgie d’aujourd’hui, un problème qui, du temps de Debussy, n’était résolu qu’en tant que problème mécanique. Il fallait fermer la scène, il fallait changer le décor en un minimum de temps et on avait dit à Debussy qu’il n’était pas possible de le faire en moins de six minutes, de quatre, ou de sept. C’est la raison pour laquelle Debussy a écrit ces interludes. Et Debussy est Debussy, c’est-à-dire, qu’écrivant ces interludes il ne cesse pas d’avoir sa patte à lui, ni son talent, ni très probablement son génie et c’est la raison pour laquelle ces interludes s’intègrent bien dans la substance musicale totale de œuvre.
