« Pelléas et Mélisande » de Debussy le regard d’André Delvaux
Non classé

« Pelléas et Mélisande » de Debussy le regard d’André Delvaux

Propos recueillis par Bernard Debroux et Philippe Sireuil

Le 23 Mar 1984
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

Philippe Sireuil : André Del­vaux, vous êtes met­teur en scène de ciné­ma. Com­ment avez-vous ressen­ti le pas­sage de la direc­tion des acteurs au ciné­ma à la direc­tion des chanteurs à l’opéra ? 

André Del­vaux:Je l’ai vécu avec beau­coup d’an­goisse au départ et puis après, très bien, en me dis­ant que j’al­lais pou­voir en tir­er beau­coup de choses. J’é­tais venu avec l’idée que de toute façon j’abandonnerais toute simil­i­tude avec l’u­til­i­sa­tion des espaces frag­men­tés du ciné­ma, que jamais je ne me trou­verais près de mes comé­di­ens et que, tou­jours, je devrais tra­vailler en fonc­tion d’un ensem­ble. Cette con­duite-là a été dif­fi­cile pour moi dans les pre­miers jours ; il a fal­lu que je m’habitue à espace qui est l’équiv­a­lent de l’e­space du plateau et j’avais l’im­pres­sion que j’ap­pre­nais à respir­er, j’ap­pre­nais à éten­dre mes bras, à faire des mou­ve­ments larges et j’éloignais mes per­son­nages les uns des autres pour mieux accuser leur affron­te­ment. Mais, comme j’ai tou­jours été très sen­si­ble à un espace pic­tur­al ou à un espace dra­ma­tique ou à l’u­til­i­sa­tion des décors comme des trem­plins qui per­me­t­tent aux comé­di­ens de se lancer dans le mou­ve­ment, au bout de deux ou trois jours, ce prob­lème ne me sem­blait plus si angois­sant. Alors, je me suis ren­du compte (on me l’avait dit, mais je ne l’avais jamais vécu), que les chanteurs dis­posent d’un petit « lex­ique de poche » des gestes d’opéra. Ils arrivent avec une tech­nique de chant et un rap­port au chef d’orchestre qui sont mis au point pour que leur voix passe. Sur cela, ils super­posent un ensem­ble de don­nées qu’on pour­rait appel­er des don­nées con­ven­tion­nelles de l’opéra, mais ils atten­dent qu’on leur demande autre chose. Si on ne leur demandait rien, c’est cela qu’ils apporteraient :l’u­til­i­sa­tion des bras, des mains, leur manière de se propulser pour utilis­er au mieux leurs poumons et met­tre au mieux leur voix en place. Ils n’ont pas, en général, de for­ma­tion de comé­di­ens. Ce qui fait que lorsqu’ils appor­tent une intu­ition de jeu, on est très aidé. Ce fut le cas pour deux ou trois d’en­tre eux. Sur cette intu­ition, immé­di­ate­ment, je plonge, pour l’u­tilis­er au max­i­mum. Pour les autres, je gomme, je casse tout geste, tout mou­ve­ment lié à la propul­sion de leur voix, en essayant de voir com­ment je peux les met­tre en place pour éviter cette gestuelle con­ven­tion­nelle en faisant naître quelque chose qui me paraît plus juste par rap­port au per­son­nage. Dans l’ensem­ble, j’ai donc forte­ment rit­u­al­isé toutes leurs inter­ven­tions, en me dis­ant que comme le décor est, dans ses lignes et dans ses volon­tés, d’une sim­plic­ité élé­men­taire ‑peut-être outrageante‑, il fal­lait à tout prix sim­pli­fi­er le tra­vail des comé­di­ens en tant que per­son­nages exis­tant dans cet espace, Il fal­lait lim­iter au max­i­mum leurs zones d’ex­pres­sion, ne jamais tra­vailler sur la sit­u­a­tion, mais bien sur le sens de la scène et pas du tout le sens ni du mot, ni de la phrase, ni de la mesure, ni de l’ef­fet. A par­tir de là j’ai remar­qué qu’une rit­u­al­i­sa­tion forcenée con­vient bien a ceux qui n’ap­por­tent pas, par intu­ition une sen­si­bil­ité de jeu par­ti­c­ulière.
Avec ceux qui ont un sens du jeu, j’ai pu, à la fois, rit­u­alis­er et créer plusieurs effets, plusieurs petits moments qu’ils respectent tou­jours et qui créent des rap­ports entre les per­son­nages qui me per­me­t­tent, au-delà de la rit­u­al­i­sa­tion, de laiss­er un sub­strat de rap­ports psy­chologiques suff­isants pour que la dra­maturgie générale ait un sens à l’in­térieur des per­son­nages. Pour moi, la dra­maturgie c’est la manière d’in­staller le sens de ce qui se passe entre les per­son­nages, entre les sit­u­a­tions et à l’in­térieur des espaces mou­vants, de telle sorte que cela soit clair et que cela se fasse sans être brouil­lé par des élé­ments con­traires. Cette dra­maturgie impli­quait qu’au départ je choi­sisse une ligne très pré­cise de l’in­ter­pré­ta­tion du livret par rap­port à la musique et que, à par­tir de là, seule­ment, je fasse sys­té­ma­tique­ment le tra­vail de plateau avec les chanteurs et les comé­di­ens en essayant de tenir cette ligne.
C’est cela, dis­ons, le point de départ. 

Bernard Debroux : Vous dites que c’est une struc­ture musi­cale qui est a la base de l’or­gan­i­sa­tion du temps de vos films. C’est le cas de Ren­dez-vous à Bray, par exem­ple. Ici vous sem­blez dire que la struc­ture de votre mise en scène part d’abord du texte.
Est-ce le texte qui induit le tra­vail de mise en scène à l’opéra ou le rap­port entre le texte et la musique ?
Dans le numéro d’Al­ter­na­tives théâ­trales sur l’Opéra, nous avions par­lé de l’ap­port du chef d’orchestre et de ce que la musique induit aus­si dans le tra­vail du plateau.

A.D.: Il y a là deux points de vue qui se croisent. D’abord, pour ce qui est du tra­vail de ciné­ma, je suis aux pris­es avec une dialec­tique qui est au départ d’ap­parence vériste. C’est-à-dire que le film joue sur le réal­isme des sit­u­a­tions, sur le réal­isme des per­son­nages. Il part des don­nées du vraisem­blable. Et il faut que quelque part, les choses soient vraisem­blables à l’in­térieur d’un style. Mais ce vrais­sem­blable, pour se met­tre en stylé, va pass­er par d’autres tech­niques et il est par­faite­ment pos­si­ble, je crois d’être vraisem­blable ‑c’est-à-dire de faire croire à une réal­ité instal­lée dans un style- alors que l’on utilise les tech­niques musi­cales et les tech­niques du bal­let. En effet, vous pou­vez, à l’in­térieur de ce qu’on appellerait en gros le souci de vérité ou de vérisme du ciné­ma, installer un style, une sorte de sim­pli­fi­ca­tion qui, par sup­pres­sions, enlève à quelque chose qui sem­blerait réel, les dizaines de petits élé­ments qui con­stituent la richesse de la réal­ité mais pas la richesse du style et qui, au con­traire, sup­pri­ment l’idée même du style. Il ne suf­fit pas de met­tre une caméra dans une rue à l’in­su des gens pour obtenir la vérité de ces gens-là. On n’obtiendra que le vérisme de la sit­u­a­tion dans laque­lle ces gens se trou­vent, alors que pour décou­vrir leur vérité, il faut pass­er par un lan­gage. Je prends un exem­ple.
Dans Ben­venu­ta, cet homme ren­con­tre cette femme qui est venue à Milan pour faire l’amour. Dans une gare, en un seul plan qui les met face à face et qu’on voit de pro­fil, ils se par­lent. Le sens de ce texte, comme tout homme de théâtre le sait, a un sous-texte con­sid­érable. Quand ils ne par­lent que de manger, de tra­vailler et de voir la ville, le sous-texte est très clair et très forte­ment indiqué. Cette femme est venue là pour dire à cet homme : « main­tenant, vous allez faire l’amour avec mois. Or, il n’est jamais ques­tion de ces mots-là.
Dès cet instant, un temps passe, parce que nous avons Com­pris — même si nous ne savons pas comment‑, qu’il y à un temps d’at­tente. Je crois qu’il faut tou­jours faire atten­dre quelque chose de très impor­tant.
Nous sommes avec eux, nous savons vers quoi va la sit­u­a­tion, mais nous ne savons pas com­ment. Dés l’in­stant où on entre dans la cham­bre, com­mence quelque chose qui est pré­cisé­ment la trans­for­ma­tion de ce vérisme vers le style. Par sup­pres­sion du son, du texte, par sup­pres­sion des gestes qui seraient super­flus, on entre dans une rit­u­al­i­sa­tion et cette rit­u­al­i­sa­tion, Je Fem­prunte au monde du bal­let, au monde du théâtre, au monde d’autres arts que j’ai vus, à la manière dont par exem­ple je vois les japon­ais installer à l’in­térieur dé leur forme, un sys­tème de signes. Et la scène, tout en parais­sant réelle pour le spec­ta­teur, est totale­ment instal­lée dans le style à par­tir d’élé­ments qui, eux, sont de pures res­pi­ra­tions musi­cales, ou sont dé purs mou­ve­ments de bal­let. Bien sûr, on peut se dire que c’est com­pléte­ment absurde, que ce n’est pas comme cela que l’amour s’est fait. Là, vous avez la ren­con­tre de l’im­pératif du vérisme et de l’im­pératif du style. Je pense que dans beau­coup de ses films, Anto­nioni, en con­ser­vant l’il­lu­sion du vérisme, a intro­duit le tem­po musi­cal, la res­pi­ra­tion musi­cale qui est aus­si celle du bal­let, en con­ser­vant pour tous ses comé­di­ens le pré­texte vériste, c’est-à-dire une loi qui est (pro­vi­soire­ment peut-être) celle du ciné­ma. 

Quand je passe sur la scène, je dois per­dre le pré­texte vériste parce que le vérisme me sem­ble totale­ment con­tra­dic­toire avec l’e­space de l’opéra, avec son espace musi­cal, son espace rit­uel et la présence dés spec­ta­teurs, dans des con­di­tions très déter­minées. Pour faire jouer ces con­di­tions, com­ment vais-je tra­vailler avec les chanteurs ?
Je vais faire tout ce que je peux (comme je le fais avec mes comé­di­ens) pour les amen­er à un rit­uel dont je me dis qu’il a une chance d’être effi­cace et à ce moment-là, en quit­tant tout vérisme, je peux seule­ment m’appuyer sur des réac­tions qui sont l’é­cho des réac­tions psy­chologiques tra­di­tion­nelles que tout spec­ta­teur con­naî­trait dans cer­taines sit­u­a­tions qu’il a recon­nues :un homme qui, tout à coup, se retourne sur quelqu’un, une femme qui 5e détourne, une main qui se refuse, une main qui se tend et provoque une réac­tion. en instal­lant ain­si ce rit­uel je suis comme un enfant qui pénètre pour la pre­mière fois dans une forêt enchan­tée, en sachant qu’il s’ag­it d’un enchante­ment mais sans en con­naître les lois. Je suis donc réduit à me dire qu’il faut que j’aie totale­ment con­fi­ance dans le médi­um et à me pos­er la ques­tion dé savoir où chercher mon appui. Et bien avec moi, il y a Debussy, c’est cer­tain.
Avec moi, il y a les déci­sions pris­es du stylé de départ : vouloir que la visu­al­i­sa­tion soit aus­si stricte que l’écri­t­ure musi­cale, qu’elle parte donc de cer­taines cel­lules qui ont été décidées et que de ces cel­lules, elle pro­lifère sans jamais quit­ter sa pro­pre loi. C’est une mise au point que j’ai faite avec Glit­ten­berg. Donc, j’ai des garde-fous. Il faut pou­voir faire con­fi­ance à des gens qu’on aurait très bien choi­sis. Donc, si le sais que le décor part d’un principe extrême­ment sim­ple : d’abord un espace plat à deux dimen­sions qui pro­gres­sive­ment se détru­ira pour se trans­former en espace à trois dimen­sions qui, lui, ira aus­si loin qu’il peut aller, je veillera à con­serv­er tou­jours pour lés comé­di­ens un rap­port pré­cis avec cet espace et avec 5es trans­for­ma­tions. 

Chaque fois que je serai dans le plus grand doute sur ma démarche, ne sachant pas si ma dra­maturgie sera assez forte, je vais retourn­er à Debussy pour savoir com­ment il a pen­sé lé sens de sa scène. Je savais que le sens que je donne à la dra­maturgie générale est une hypothèse qui coïn­cide quelque part avec celle de Debussy. C’est une gril­lé qui s’ap­plique à sa musique et qui jamais ne l’a trahie et qui, tou­jours, s’en nour­rit, et qui, tou­jours, va jusqu’au bout. Je vais donc chercher dans la loi de mon musi­cien-com­pos­i­teur, mal­heureuse­ment mort, mais tou­jours vivant pour moi et à mes côtés par cette par­ti­tion, et chez mon chef d’orchestre qui peut inter­préter et me dire si je ne vais pas trop loin et s’il est d’ac­cord, chez mon chef-déco­ra­teur qui sait très . bien ce qu’on a voulu et qui sait quand il ne faut pas déroger à cette loi, j’i­rai deman­der cela à mes prin­ci­paux col­lab­o­ra­teurs pour con­stru­ire cette visu­al­i­sa­tion com­plète qui avec la musique, va con­stituer cette dra­maturgie. Ici, à l’opéra, je me sen­tais entouré par les troupes et par les généraux capa­bles de gag­n­er l’of­fen­sive en dépit de ma can­deur. 

B.D.: Vous faites allu­sion à l’aide de Debussy et de la musique. La langue d’opéra, pour un ama­teur d’opéra, c’est d’abord l’i­tal­ien, l’alle­mand. Le français est une langue peu accen­tuée et le génie de Debussy a été, en tout cas, de la musi­calis­er. Mais quand vous faites appel à vos troupes, à vos généraux, vous ne par­lez plus du texte. Vous avez par­lé de la musique, des décors. Il y a quand mème une dif­fi­culté, quand on s’adresse à un pub­lic de langue française. Ce pub­lic n’ac­croche pas par­ti­c­ulière­ment au texte ital­ien de Don Gio­van­ni ou au texte alle­mand d’opéra, tan­dis qu’i­ci, il y a le prob­lème du texte et de son sens, d’au­tant qu’il y a deux écoles pour la mise en scène de Pel­léas, celle qui prône la mise en évi­dence du texte, et l’autre, sa musi­cal­ité. 

A.D.: J’ai remar­qué que les Français ont une par­tic­u­lar­ité curieuse. Quand ils enten­dent chanter en français, ils exi­gent presque vis­cérale­ment de com­pren­dre cequi se chante, mot par mot. Les Alle­mands, quand ils enten­dent chanter l’opéra en alle­mand, ne exi­gent pas. Il leur suf­fit de com­pren­dre le sens général de ce qui se fait ; ils tirent le sens de la dra­maturgie à par­tir du jeu, de la musique et du texte. La com­bi­nai­son de tous ces élé­ments leur donne le sens. Le Français, sur ce plan, sem­ble d’un prosaïsme par­ti­c­uli­er et d’un total égo­cen­trisme liés à sa façon d’être français.
Est-ce un hasard qu’il n’y ait que très peu de « musi­cal » français alors qu’il y a beau­coup de « musi­cal améri­cains et qu’il y a beau­coup de « musi­cal » alle­mands ? 

Est-ce un hasard qu’on accepte très bien Mahagonny en alle­mand alors qu’il existe pas un Mahagonny en français ?
Sen­si­ble à ce prob­lème, je me suis demandé com­ment je pour­rais réa­gir : la com­préhen­sion pure du texte et, en l’oc­curence, celui de Debussy, est liée à une élo­cu­tion par­faite des chanteurs, et, de plus, est liée à la puis­sance de péné­tra­tion de la voix de tous les chanteurs par rap­port à la salle. || existe des moments où l’orchestre, sans cou­vrir la voix du chanteur, est cepen­dant très puis­sant.
L’im­por­tant, donc, c’est d’avoir des chanteurs avec des voix qui pénètrent suff­isam­ment loin dans la salle, Sans l’a­gress­er, des voix qui soient comme aspirées jusqu’au fond de la salle. Cer­tains chanteurs pos­sè­dent cela, d’autres moins, et d’autres pas vrai­ment. Je pense que la com­préhen­sion du texte est liée à une com­préhen­sion pré­cise de la scène et de son sens, mais elle remonte à une respon­s­abil­ité de la dra­maturgie et à Une respon­s­abil­ité de la lec­ture. Debussy ayant fait, en son temps, avant 1900, une pre­mière lec­ture de Maeter­linck, il faut que nous, aujour­d’hui, nous fas­sions une lec­ture con­tem­po­raine, de ce qui reste du texte de Maeter­linck dans Debussy. Cela ne me sem­ble pas du tout pré­ten­tieux à l’é­gard de ce que d’autres auraient écrit jadis. C’est le tra­vail de tout met­teur en scène de théâtre. C’est le tra­vail que doit faire un met­teur en scène d’opéra puisqu’il tra­vaille avec un matéri­au qui relève de la même loi.
De même qu’il est impos­si­ble de n’avoir pas une lec­ture pré­cise de shake­speare pour le jouer, il est impos­si­ble de jouer Pel­léas et Mélisande dans l’opéra de Debussy sans en faire une lec­ture préal­able. 

En lisant le texte de Maeter­linck, je ne me suis pas éton­né qu’il ait été très dif­fi­cile de met­tre en scène au théâtre ce texte. Maeter­linck se con­sid­érait d’abord comme poète, mais, il met­tait sa poésie en drame en lui con­ser­vant ses attrib­uts der­rière une écri­t­ure d’une appar­ente sim­plic­ité quo­ti­di­enne. C’est-à-dire que der­rière tout ce qu’il dit, se pro­file sa grande ambi­tion de mon­tr­er que nous ne sommes que des êtres fal­lots, bal­lot­tés, dans un des­tin que nous ne Ccom­prenons pas, objets de forces incon­naiss­ables provo­quant en nous un effroi exis­ten­tiel dont nous née pour­rons Jamais sor­tir. C’est un lan­gage de sub­stance sym­bol­ique et à pré­ten­tion méta­physique. Cela, Debussy l’a cer­taine­ment sen­ti puisqu’il a essayé de gom­mer le côté méta­physique qui ne paraît pas dans ses inten­tions et de gom­mer quand il le pou­vait, le côté trop out­rageuse­ment sym­bol­ique du texte de Maeter­linck 

B.D.: Vous avez donc pris le par­ti de ne pas tra­vailler sur le sym­bol­isme ?

A.D.: Je l’ai élim­iné. Je ne dis pas que je ne suis pas arrivé à une autre forme de sym­bol­isme, une autre forme de sym­bol­ique ! C’est pos­si­ble.
J’ai pris ce texte, comme je crois qu’un met­teur en scène de théâtre le prendrait, en me deman­dant ce qu’il veut dire.
Si un per­son­nage impor­tant comme Mélisande n’achève pas ses phras­es, ne répond pas aux ques­tions posées, ou répond de tra­vers, pré­tend qu’elle ne sait pas elle-même ce qu’elle sait, qu’elle sait à peine ce qu’elle veut et qu’elle ne veut pas ce qu’elle veut, com­ment l’in­ter­préter ? Si nous n’ac­cep­tons pas de jouer ce jeu de l’interprétation, ne nous attaquons pas à ces textes ! Ne les ren­dons pas ridicules ! Il me sem­ble que quand elle dit : « ouvrez la fenêtre », et qu’elle se trou­ve en mau­vais état sur un lit qui doit être un lit de mort et que Arkel lui dit : « quelle fenêtre, Mélisande ? Veux-tu que j’ou­vre celle-ci ? » et qu’elle répond : « non, la grande fenêtre, je voudrais voir », il est évi­dent que, ou bien nous accep­tons le sym­bol­isme de la mort, le sym­bol­isme de l’effroi qui est là depuis tou­jours dans Maeter­linck, ou bien nous déci­dons de le gom­mer. Le sym­bol­isme de Maeter­linck, je pense qu’il ne fonc­tionne plus du tout. L’in­ter­pré­ta­tion sym­bol­ique du texte de Maeter­linck a totale­ment vieil­li. Nous ne pou­vons plus la sup­port­er, c’est la rai­son pour laque­lle les textes en prose de Maeter­linck, dans ses pièces de théâtre, me sem­blent très dif­fi­ciles a met­tre en scène parce qu’ils pos­tu­lent que les qual­ités de la poésie de Maeter­linck y sont présentes. Or, autant les formes très sim­ples tirées de la chan­son pop­u­laire du Moyen-Age que Maeter­linck a util­isées dans sa poésie fonc­tion­nent en poésie sim­ple, can­dide, autant elles ne passent plus du tout quand il s’ag­it de prose.
J’ai donc rêvé que Mélisande avait des raisons pré­cis­es pour se dérober aux ques­tions de Golaud et que der­rière cela, se cachait quelque chose, non plus de flou, ni de mou, mais quelque chose de très pré­cis, de très dur, et que si Golaud était pris, avalé par le désir de Mélisande, c’é­tait parce que Mélisande provo­quait ce désir. Puisque la pièce tout entière (quelqu’en soit l’in­ter­pré­ta­tion) va vers la destruc­tion de Golaud et la destruc­tion de plusieurs per­son­nages, cette idée de destruc­tion serait une idée dynamique. De là à me dire que Mélisande serait quelqu’un dont l’in­ten­tion ou la mis­sion serait d’aller vers le destruc­tion du pou­voir lié à la mai­son Golaud, il n’y a qu’un pas.
Est-ce que cette grille est appli­quable ?
Je crois que oui, à la con­di­tion qu’on se détache du mot à mot de Maeter­linck, que le château ne soit pas for­cé­ment un château, la fontaine pas for­cé­ment une fontaine, la forêt pas for­cé­ment une forêt, l’épée pas une épée. Il y a là, me sem­ble-t-il, une dif­fi­culté que la musique escamote très très bien alors que le théâtre l’escamote plus dif­fi­cile­ment, c’est que Maeter­linck a parsemé la total­ité de son texte d’indi­ca­tions scéniques extrême­ment pré­cis­es. On voit très bien que Maeter­linck devait avoir une idée pré­cise de la façon dont on allait met­tre en scène son pro­pre texte. Or, je suis frap­pé par le fait que dans les grands clas­siques, ces choses n’ex­is­tent pas. Jamais Shake­speare n’a parsemé ses tirades d’élé­ments qui sont des indi­ca­tions com­mi­na­toires à la mise en scène ! Jamais, Racine ne l’au­rait fait ! Ce sont tout de mème de grands exem­ples ! Jamais, on ne trou­ve cela dans Eschyle ou dans Sopho­cle !
Alors pourquoi née pas sim­ple­ment par­tir de cette idée, qu’on peut, à tra­vers la musique de Debussy, con­sid­ér­er que le mot à mot n’est pas le sens qui de l’ensem­ble, mais que c’est le sens que la musique donne à la phrase, à la sit­u­a­tion, qui va nous guider. Et à ce moment-là, notre loi sera plutôt la justesse de l’écri­t­ure musi­cale. 

P.S.: J’aimerais pos­er une ques­tion par rap­port à ce que j’ai pu entrevoir bien que ce soit, en mème temps, une ques­tion plus générale.
Per­son­nelle­ment, je pense que se rap­procher plus de Debussy que de Maeter­linck est un choix judi­cieux et il ne m’est pas étranger dans la manière dont je peux lire le spec­ta­cle et dont je pour­rais le recevoir, c’est une idée exces­sive­ment séduisante. 

Je voudrais savoir com­ment, à tra­vers cette vision qui fait de Mélisande « l’ange exter­mi­na­teur » de la famille Golaud se con­cilie la rela­tion qui me sem­ble exis­ter ‑mal­gré cela et c’est sans doute cela qui fait son intérêt‑, entre Pel­léas et Mélisande ? Com­ment faites-vous sen­tir dans le spec­ta­cle com­ment Mélisande, qui ne sait jamais bien ce qu’elle est, ce qu’elle veut, se retrou­ve, à un moment don­né, prise entre deux voies, ce qui en fait, pour moi, un per­son­nage trag­ique, entre sa mis­sion qu’elle aurait reçue et que la mise en scène sig­nale dans le Pro­logue, avant même que la musique ne démarre, et sim­ple­ment la pas­sion amoureuse qui, à un moment don­né, la lie à Pel­léas ? 

A.D.: Cela fait par­tie de la lec­ture et cette con­tra­dic­tion provoque pré­cisé­ment l’in­térêt dra­ma­tique de l’ensem­ble. Il est très évi­dent que si elle est totale­ment, inté­grale­ment et Jusqu’au bout cet ange exter­mi­na­teur qu’elle a voulu être dès le départ, elle va évidem­ment utilis­er Pel­léas comme un moyen pour détru­ire Golaud et en même temps Golaud comme un moyen pour détru­ire Pel­léas. Elle fini­ra par tout détru­ire ! Nous sommes dans un absolu qui n’a pas d’in­térêt. Mélisande sur le chemin de ses destruc­tions ren­con­tre Pel­léas et décide, dès cette ren­con­tre, de utilis­er con­tre Golaud et s’arrange donc (et cela c’est l’in­ter­ven­tion de la lec­ture per­son­nelle), pour queYniold soit le témoin de ce qu’elle entre­prend ce qui sup­pose qu’Yniold soit témoin de beau­coup de choses et qu’il soit sen­sé pou­voir les rap­porter à Golaud, ce qui est accrédité par d’autres scènes. À ce moment, il faut intro­duire le grain de sable dans engrenage, c’est-à-dire que Mélisande, quelque part, est touchée au plus pro­fond par quelque chose qui se passe en Pel­léas. Et ce quelque chose c’est que Pel­léas n’ap­par­tient pas à la mai­son Golaud. Pel­léas est autre. Pel­léas est tou­jours celui qui veut par­tir, c’est celui qui a une grande inno­cence, c’est celui qui n’a pas de dou­blé inten­tion, et c’est celui qui n’est pas, ni comme Arkel, ni comme Golaud, ni comme, dans le futur, prob­a­ble­ment Yniold, représen­tant de ce pou­voir absolu et odieux aux veux des autres. A ce moment, elle est prise dans ces con­tra­dic­tions : attirée alors qu’elle ne pen­sait pas l’être par Pel­léas, elle ne peut plus seule­ment l’utiliser con­tre Golaud, elle est oblig­ée d’aller plus loin. Se trou­vant elle-même con­fron­tée aux con­tra­dic­tions de sa mis­sion, je vois très bien s’in­staller dans le qua­trième tableau, cette façon qu’elle a de décider que cette fois, elle ira jusqu’au bout et provo­quer la destruc­tion totale, même si elle doit en mourir et même si se ter­mine dans ce choc, dans cet éclat, cet amour pour Pel­léas qu’elle vit avec lui en face d’un Golaud qui décide, bien sûr, de les tuer. Le per­son­nage, donc, se trans­forme. 

Il faut par­venir à installer cela à tra­vers les inten­tions musi­cales et sans con­tra­dic­tion avec le texte. Je pense que c’est fais­able, mais à con­di­tion d’être très pré­cis sur le jeu des comé­di­ens, sur leurs trans­for­ma­tions, sur la façon dont Pel­léas se situe lui-même par rap­port à Mélisande. Cela ne me sem­ble pas du tout impos­si­ble. L’épi­logue, c’est la longue scène de la mort de Mélisande dans laque­lle Golaud essaie d’in­ter­venir une dernière fois, et où Arkel tire les con­clu­sions moral­isantes de la chose. Prenant en quelque sorte la place de porte-parole de Maeter­linck, il dit ce qu’il faut penser. 

Nous, tra­vail­lant en dra­maturges, nous réduisons cela à quelque chose qui devient une ligne sim­ple et qui refuse toute méta­physique, c’est que Arkel paraît comme un viéil­lard au seuil dé la mort, titubant bien sûr, celui qui apporte la dernière note de chaleur à une Mélisande mourante, exacte­ment comme le jeune Yniold, un jour, avait été amené à con­sol­er son père.
Partout se tis­sent ain­si des liens qui n’ont pas du tout été voulus par Maeter­linck, ni for­cé­ment par Debussy, mais qui n’ap­por­tent en tout cas pas de con­tra­dic­tions par rap­port à la musique de Debussy. La musique s’y prête bien et je dois dire que plusieurs de ces sit­u­a­tions m’ont été sug­gérées par l’ex­is­tence, dans le tis­su orches­tral, de cel­lules liées à cer­tains per­son­nages, quand ces per­son­nages ne sont pas en scène. C’est ain­si qu’on peut atta­quer le prob­lème des inter­ludes. C’est un prob­lème, mais à l’in­térieur de cette hypothèse-là, il se résout. Les inter­ludes étant com­posés à par­tir des cel­lules appar­tenant ou à des per­son­nages, ou à des sit­u­a­tions, il nous suf­fit de chercher com­ment, dans ce réseau d’hy­pothès­es, inté­gr­er une hypothèse con­tin­ue qui utilise ces cel­lules, de telle sorte que le tis­su dra­ma­tique soit con­tinu. Jamais nous n’in­ter­rompons les scènes, nous con­tin­uons à jouer, Debussy étant cette fois-ci à la fois celui qui, pour nous, écrit la musique et chante sans qu’il y ait de chanteurs ! Jusqu’au moment où on retrou­ve en scène des per­son­nages qui com­men­cent à chanter. Il n’y a pas là de con­tra­dic­tions, et en tout cas, cela réin­tro­duit dans une dra­maturgie d’au­jour­d’hui, un prob­lème qui, du temps de Debussy, n’é­tait résolu qu’en tant que prob­lème mécanique. Il fal­lait fer­mer la scène, il fal­lait chang­er le décor en un min­i­mum de temps et on avait dit à Debussy qu’il n’é­tait pas pos­si­ble de le faire en moins de six min­utes, de qua­tre, ou de sept. C’est la rai­son pour laque­lle Debussy a écrit ces inter­ludes. Et Debussy est Debussy, c’est-à-dire, qu’écrivant ces inter­ludes il ne cesse pas d’avoir sa pat­te à lui, ni son tal­ent, ni très prob­a­ble­ment son génie et c’est la rai­son pour laque­lle ces inter­ludes s’in­tè­grent bien dans la sub­stance musi­cale totale de œuvre.

Non classé
2
Partager
auteur
Bernard Debroux
et Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
25 Mar 1984 — Post-modernisme: ce mot, pris en lui-même, peut déjà sembler suspect de par le renvoi qu'il implique à la notion de…

Post-mod­ernisme : ce mot, pris en lui-même, peut déjà sem­bler sus­pect de par le ren­voi qu’il implique à la…

Par Elinor Fuchs
Précédent
22 Mar 1984 — Ce texte a été rédigé par Jean-Marie Piemme comme introduction aux deux journées organisées par l'ATAC à Paris les 12…

Ce texte a été rédigé par Jean-Marie Piemme comme intro­duc­tion aux deux journées organ­isées par l’AT­AC à Paris les 12 et 13 jan­vi­er 1984. Ces journées avaient pour objet l’é­tude de la légitim­ité du spec­ta­cle…

Par Jean-Marie Piemme
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total