Nouvelles notations et jeux d’écriture

Nouvelles notations et jeux d’écriture

Le 21 Fév 1980
For 1, 2 or 3 people
Christian Wolff
For 1, 2 or 3 people
Christian Wolff

A

rticle réservé aux abonné·es
For 1, 2 or 3 people
Christian Wolff
For 1, 2 or 3 people
Christian Wolff
Article publié pour le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives ThéâtralesL'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
3
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

L’évolution de la nota­tion, l’invention de nou­veaux signes, sys­tèmes de repère pour le jeu musi­cal, sont con­tem­po­raines et indis­so­cia­bles des trans­for­ma­tions qu’a subies la com­po­si­tion musi­cale de plus en plus asso­ciée, en par­ti­c­uli­er en Occi­dent, à sa trans­mis­sion au moyen de mod­èles. L’importance de la tran­scrip­tion de la pra­tique musi­cale s’est accrue compte tenu notam­ment de la scis­sion pro­gres­sive­ment accen­tuée de l’activité musi­cale en activ­ités dis­tinctes de chanteur, instru­men­tiste ou com­pos­i­teur, du statut de pro­fes­sion­nal­isme qui s’est instau­ré et affir­mé peu à peu, de la chaîne de rela­tions plus ou moins indi­rectes qui s’établissent entre une idée com­po­si­tion­nelle et sa réal­i­sa­tion, de la démul­ti­pli­ca­tion des tech­niques et fac­tures instru­men­tales.

La musique occi­den­tale a large­ment val­orisé la notion d’intervalle de hau­teur, une des qual­ités du son qui s’est trou­vée le plus tôt pré­cisée par écrit, de la nota­tion neu­ma­tique (IXème au XIIème siè­cle) qui pro­cure une sorte d’aide-mémoire de lignes mélodiques au chanteur, jusqu’aux états suc­ces­sifs de l’inscription des hau­teurs sur des portées (de qua­tre lignes vers le XIl­lème siè­cle, puis de cinq lignes à par­tir du XIVème siè­cle). L’avènement de la poly­phonie et la néces­sité de con­trôler les rap­ports des dif­férentes par­ties provo­quent le recours à des sys­tèmes de nota­tion de durées plus pré­cis ; à par­tir du XIlème siè­cle se développe une nota­tion mesurée, pro­por­tion­nelle des durées mais cer­taines déter­mi­na­tions (chiffrage du tem­po, indi­ca­tions numériques des tem­pi…) n’interviendront que plus tard. Inverse­ment des pro­priétés du son comme l’intensité, le mode d’attaque, le tim­bre, s’adressant davan­tage à la sub­jec­tiv­ité de l’interprète — voire même du com­pos­i­teur sont com­pris­es à l’intérieur de lim­ites beau­coup plus sou­ples.

Par con­séquent, la nota­tion tra­di­tion­nelle ne peut être con­sid­érée comme uni­for­mé­ment déter­min­iste ; elle priv­ilégie cer­tains paramètres du son, ori­ente sa per­cep­tion de la manière la plus adéquate à l’ordre qu’il représente et qui con­siste essen­tielle­ment à forg­er un espace har­monique. La nota­tion qui cor­re­spond au règne de la tonal­ité con­stitue un ensem­ble de repères con­stru­it selon des axes, pôles d’intérêt fer­me­ment prédéter­minés, tend de manière iné­gale vers la déter­mi­na­tion des com­posantes du son en faisant appel à des class­es hétérogènes de signes, en un croise­ment d’indications alphabé­tiques, ver­bales, numériques, graphiques dont la cod­i­fi­ca­tion s’est peu à peu sta­bil­isée à par­tir du XVI­I­Ième siè­cle et ce, jusqu’au début du XXème.

Il serait donc vain de la pren­dre pour mod­èle de mode de trans­mis­sion du faire musi­cal, parce qu’elle ne peut ren­dre compte que de phénomènes sonores à hau­teur repérable et fixe, qu’elle con­vient plus par­ti­c­ulière­ment aux ambi­tus réduits de hau­teur et de durée dans lesquels s’est déployée la tech­nique musi­cale qui a amené l’ordre tonal et lui a obéi, et à la hiérar­chie des car­ac­téris­tiques du son que cet ordre devait engen­dr­er. Par ailleurs, la pul­véri­sa­tion de la tonal­ité à par­tir du début du siè­cle a con­tribué à désax­er l’appréhension du phénomène sonore ; de ce fait, la nota­tion devait, pour être pré­cise, trou­ver un équili­bre plus juste entre les pre­scrip­tions à l’égard des divers­es qual­ités du matéri­au sonore.

Plus-Minus (extrait)
K.Stockhausen
Plus-Minus (extrait)
K.Stockhausen

A la recherche de nou­veaux signes

De nou­veaux signes ou cor­pus de signes étaient à inven­ter pour que soit jugulée la dom­i­na­tion par trop exclu­sive de la hau­teur, pour que soit don­née, à chaque pro­priété du son, une chance d’être cernée de manière à ren­forcer son iden­tité, à la délivr­er des mar­ques de dépen­dance de jadis ; deve­nait alors impérieuse la déf­i­ni­tion, pour chaque com­pos­i­teur, d’un sys­tème de signes appro­prié à sa philoso­phie de la com­po­si­tion musi­cale. Cer­tains vont même jusqu’à adopter un sys­tème d’écriture par oeu­vre com­posée et il était évi­dent que l’auditeur non aver­ti allait se trou­ver dérouté par la mul­ti­plic­ité de codes, par le fait que, à chaque nou­velle écoute, lui incom­bait l’effort de décou­vrir une nou­velle approche du jeu musi­cal.

Mais si la var­iété d’écritures a pu appa­raître comme un obsta­cle à la com­préhen­sion d’une musique et si, en grande par­tie pour cette rai­son, la musique con­tem­po­raine demeure encore aujourd’hui mal con­nue, il faut néan­moins insis­ter forte­ment sur leur car­ac­tère de non-gra­tu­ité ; une analyse de par­ti­tions con­tem­po­raines mon­tre la néces­saire diver­sité de leurs man­i­fes­ta­tions en tant que textes et que le choix d’une nota­tion appar­tient en pro­pre au proces­sus de com­po­si­tion. La déci­sion d’emprunter tel ou tel type de nota­tion cor­re­spond, chez le com­pos­i­teur et ce, pour chaque oeu­vre, au souci de repenser le taux d’informations qu’il inscrira dans sa par­ti­tion, compte tenu de son pro­jet com­po­si­tion­nel ini­tial. Et, plutôt que de vis­er à la libéra­tion du son de toutes les grilles que les divers­es méth­odes se sont effor­cées de lui appos­er, les nou­velles formes de nota­tion ont surtout ten­du à stim­uler la pro­duc­tion d’événements par des musi­ciens sans que ces inci­ta­tions dépen­dent des « charges psy­chologiques attrac­tives con­tenues dans le bal­let et le théâtre », selon les ter­mes de Ear­le Brown, charges dont la musique porte une mar­que pro­fonde depuis le Roman­tisme.

Harmonia Praestabilita
Tom Philips
Har­mo­nia Praesta­bili­ta
Tom Philips

D’autre part, il deve­nait évi­dent que, à mesure que se dévelop­pait, notam­ment avec Varèse, l’expérimentation de nou­velles ressources sonores, se révélaient inter­valles de hau­teur plus petits que le demi-ton (micro-tonal­ité),\ plusieurs sys­tèmes \ de signes ont été adap­tés aux con­ven­tions exis­tantes par des com­pos­i­teurs indis­pens­ables des exten­sions à la nota­tion con­ven­tion­nelle ; ain­si, pour indi­quer des comme Alois Haba ou Ivan Wych­ne­grad­sky. Plus récem­ment éncore, les effets vocaux ‑voire cor­porels- exploités par Karl­heinz Stock­hausen dans Momente ou Gyôr­gy Ligeti dans Aven­tures, Nou­velles aven­tures ont provo­qué un accroisse­ment con­sid­érable du réper­toire des signes et sym­bol­es divers des­tinés au jeu musi­cal, au risque, dans cer­tains cas, de trou­bler l’interprète par un sur­croit d’informations à assim­i­l­er. En fait, le prob­lème réside juste­ment dans la fonc­tion que le com­pos­i­teur désire faire jouer à la nota­tion ; pour une grande part, la musique de ce siè­cle tente de réduire au max­i­mum les incer­ti­tudes, impondérables de l’interprétation ; « j’ai sou­vent dit que ma musique devait être « lue », « exé­cutée », mais pas inter­prétée » avouait Stravin­sky.

Bien que représen­tant une esthé­tique forte­ment diver­gente, Schoen­berg rejoint la prise de. posi­tion de Stravin­sky à ce sujet lorsqu’il écrit : « la pièce est orqt,estrée de telle sorte (tout au moins telle était mon inten­tion) que le son dépende des ihter­prètes jouant exacte­ment ce que j’ai écrit ». Mais l’état présent de la nota­tion pou­vait-il le lui per­me­t­tre ? Schoen­berg s’efforça de met­tre au point un sys­tème de nota­tion mieux appro­prié à sa con­cep­tion de l’harmonie que celui que nous con­nais­sons et qui reflète en pri­or­ité l’ordre tonal, pré­cisé­ment remis en cause par le fon­da­teur du Dodé­ca­phon­isme. Schoen­berg rêvait ain­si d’un sys­tème de nota­tion qui accorderait une place égale à cha­cun des douze sons de l’échelle chro­ma­tique, ce qui ne man­querait d’exercer une influ­ence déter­mi­nante sur la per­cep­tion elle-même.

Des nota­tions délibéré­ment sub­ver­sives

D’autres ten­dances esti­ment plus volon­tiers que, plutôt que s’efforcer de con­serv­er les car­ac­téris­tiques d’une oeu­vre, ce dont peu­vent se charg­er aujourd’hui les moyens de repro­duc­tion mécanique (Bar­tok fai­sait remar­quer que les « seules vraies nota­tions sont les pistes du disque lui-même »), plus minu­tieuse­ment que tout sys­tème de nota­tion, celle-ci devrait con­stituer un catal­y­seur pour le jeu musi­cal. Et c’est pourquoi cer­tains com­pos­i­teurs comme par exem­ple Ear­le Brown, ont pu se sen­tir plus proches, dans leur tra­vail de nota­tion et de com­mu­ni­ca­tion avec les inter­prètes, des pra­tiques de la Renais­sance ou de l’ère baroque que de celle du Roman­tisme qui tend à sacralis­er la créa­tion du com­pos­i­teur.

C’est ain­si que, out­re les nota­tions qui pro­lon­gent ou com­plè­tent le sys­tème exis­tant plus qu’elles ne remet­tent en cause la nature de la rela­tion de l’interprète au texte écrit par le com­pos­i­teur, d’autres appa­rais­sent plus délibéré­ment sub­ver­sives et c’est en par­tie par leur inter­mé­di­aire que le com­pos­i­teur cherche à abolir la hiérar­chie ou la coupure entre ama­teur et pro­fes­sion­nel, entre créa­teur et exé­cu­tant, voire les scis­sions entre les dis­ci­plines artis­tiques. C’est notam­ment le cas des par­ti­tions graphiques dont Ear­le Brown, John Cage ou encore Mor­ton Feld­man sont à l’origine ; dans cer­taines de leurs par­ti­tions (par exem­ple Décem­bre 52 de Brown) le musi­cien est con­fron­té à une écri­t­ure où ne se retrou­ve plus aucun signe con­ven­tion­nel. Et si elles se com­plè­tent générale­ment de pre­scrip­tions ver­bales des­tinées à apporter des indi­ca­tions sur le déchiffrage du phénomène graphique élaboré par le com­pos­i­teur, ces pre­scrip­tions ne sont pour­tant pas conçues de façon à pro­cur­er des répons­es uni­latérales aux ques­tions posées par les nota­tions, ce qui con­sis­terait à sub­stituer un code à un autre ; ces nota­tions con­stituent en elles-mêmes de véri­ta­bles stim­uli pour que les musi­ciens puis­sent s’exprimer à tra­vers leur pro­pre monde sonore, ce qui implique de jouer, seul ou en groupe, de leur instru­ment sans être sub­or­don­nés à un style de musique imposé ou retomber dans les clichés engen­drés par l’habitude. Elles peu­vent être alors con­sid­érées comme des cartes qui per­me­t­tent d’établir de nou­velles straté­gies de jeu faisant appel à la créa­tiv­ité. En ce sens, ces nota­tions sont expéri­men­tales, dans l’acception que John Cage donne à ce terme : ce qui est pro­duit dans l’exécution, comme résul­tat effec­tif, n’est pas prédéter­miné par la nature des signes inscrits dans la par­ti­tion. Ques­tions plutôt qu’ordres, com­pris­es dans des proces­sus plutôt que dans des oeu­vres-objets, les nota­tions trou­veront autant de modes d’approche que d’individus et de proces­sus : « une ques­tion, non un objet, mais plutôt un proces­sus et, finale­ment, ce proces­sus doit être con­sid­éré comme pro­pre à chaque indi­vidu » (J. Cage).

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
Partager
auteur
Écrit par Jean-Yves et Dominique Bosseur
Jean-Yves et Dominique Bosseur ont pub­lié un impor­tant ouvrage « Révo­lu­tions musi­cales » qui est, sans doute, le tableau le...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'écriture au théâtre-Couverture du Numéro 3 d'Alternatives Théâtrales
#3
mars 2002

L’écriture au théâtre

22 Fév 1980 — Quelles raisons ai-je de travailler avec des peintres tels que Gilles Aillaud, Lucio Fanti, Titina Maselli?Tout d’abord des raisons qui…

Quelles raisons ai-je de tra­vailler avec des pein­tres tels que Gilles Ail­laud, Lucio Fan­ti, Titi­na Maselli?Tout d’abord des…

Par Jean Jourdheuil
Précédent
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?