L’évolution de la notation, l’invention de nouveaux signes, systèmes de repère pour le jeu musical, sont contemporaines et indissociables des transformations qu’a subies la composition musicale de plus en plus associée, en particulier en Occident, à sa transmission au moyen de modèles. L’importance de la transcription de la pratique musicale s’est accrue compte tenu notamment de la scission progressivement accentuée de l’activité musicale en activités distinctes de chanteur, instrumentiste ou compositeur, du statut de professionnalisme qui s’est instauré et affirmé peu à peu, de la chaîne de relations plus ou moins indirectes qui s’établissent entre une idée compositionnelle et sa réalisation, de la démultiplication des techniques et factures instrumentales.
La musique occidentale a largement valorisé la notion d’intervalle de hauteur, une des qualités du son qui s’est trouvée le plus tôt précisée par écrit, de la notation neumatique (IXème au XIIème siècle) qui procure une sorte d’aide-mémoire de lignes mélodiques au chanteur, jusqu’aux états successifs de l’inscription des hauteurs sur des portées (de quatre lignes vers le XIllème siècle, puis de cinq lignes à partir du XIVème siècle). L’avènement de la polyphonie et la nécessité de contrôler les rapports des différentes parties provoquent le recours à des systèmes de notation de durées plus précis ; à partir du XIlème siècle se développe une notation mesurée, proportionnelle des durées mais certaines déterminations (chiffrage du tempo, indications numériques des tempi…) n’interviendront que plus tard. Inversement des propriétés du son comme l’intensité, le mode d’attaque, le timbre, s’adressant davantage à la subjectivité de l’interprète — voire même du compositeur sont comprises à l’intérieur de limites beaucoup plus souples.
Par conséquent, la notation traditionnelle ne peut être considérée comme uniformément déterministe ; elle privilégie certains paramètres du son, oriente sa perception de la manière la plus adéquate à l’ordre qu’il représente et qui consiste essentiellement à forger un espace harmonique. La notation qui correspond au règne de la tonalité constitue un ensemble de repères construit selon des axes, pôles d’intérêt fermement prédéterminés, tend de manière inégale vers la détermination des composantes du son en faisant appel à des classes hétérogènes de signes, en un croisement d’indications alphabétiques, verbales, numériques, graphiques dont la codification s’est peu à peu stabilisée à partir du XVIIIème siècle et ce, jusqu’au début du XXème.
Il serait donc vain de la prendre pour modèle de mode de transmission du faire musical, parce qu’elle ne peut rendre compte que de phénomènes sonores à hauteur repérable et fixe, qu’elle convient plus particulièrement aux ambitus réduits de hauteur et de durée dans lesquels s’est déployée la technique musicale qui a amené l’ordre tonal et lui a obéi, et à la hiérarchie des caractéristiques du son que cet ordre devait engendrer. Par ailleurs, la pulvérisation de la tonalité à partir du début du siècle a contribué à désaxer l’appréhension du phénomène sonore ; de ce fait, la notation devait, pour être précise, trouver un équilibre plus juste entre les prescriptions à l’égard des diverses qualités du matériau sonore.

K.Stockhausen
A la recherche de nouveaux signes
De nouveaux signes ou corpus de signes étaient à inventer pour que soit jugulée la domination par trop exclusive de la hauteur, pour que soit donnée, à chaque propriété du son, une chance d’être cernée de manière à renforcer son identité, à la délivrer des marques de dépendance de jadis ; devenait alors impérieuse la définition, pour chaque compositeur, d’un système de signes approprié à sa philosophie de la composition musicale. Certains vont même jusqu’à adopter un système d’écriture par oeuvre composée et il était évident que l’auditeur non averti allait se trouver dérouté par la multiplicité de codes, par le fait que, à chaque nouvelle écoute, lui incombait l’effort de découvrir une nouvelle approche du jeu musical.
Mais si la variété d’écritures a pu apparaître comme un obstacle à la compréhension d’une musique et si, en grande partie pour cette raison, la musique contemporaine demeure encore aujourd’hui mal connue, il faut néanmoins insister fortement sur leur caractère de non-gratuité ; une analyse de partitions contemporaines montre la nécessaire diversité de leurs manifestations en tant que textes et que le choix d’une notation appartient en propre au processus de composition. La décision d’emprunter tel ou tel type de notation correspond, chez le compositeur et ce, pour chaque oeuvre, au souci de repenser le taux d’informations qu’il inscrira dans sa partition, compte tenu de son projet compositionnel initial. Et, plutôt que de viser à la libération du son de toutes les grilles que les diverses méthodes se sont efforcées de lui apposer, les nouvelles formes de notation ont surtout tendu à stimuler la production d’événements par des musiciens sans que ces incitations dépendent des « charges psychologiques attractives contenues dans le ballet et le théâtre », selon les termes de Earle Brown, charges dont la musique porte une marque profonde depuis le Romantisme.

D’autre part, il devenait évident que, à mesure que se développait, notamment avec Varèse, l’expérimentation de nouvelles ressources sonores, se révélaient intervalles de hauteur plus petits que le demi-ton (micro-tonalité),\ plusieurs systèmes \ de signes ont été adaptés aux conventions existantes par des compositeurs indispensables des extensions à la notation conventionnelle ; ainsi, pour indiquer des comme Alois Haba ou Ivan Wychnegradsky. Plus récemment éncore, les effets vocaux ‑voire corporels- exploités par Karlheinz Stockhausen dans Momente ou Gyôrgy Ligeti dans Aventures, Nouvelles aventures ont provoqué un accroissement considérable du répertoire des signes et symboles divers destinés au jeu musical, au risque, dans certains cas, de troubler l’interprète par un surcroit d’informations à assimiler. En fait, le problème réside justement dans la fonction que le compositeur désire faire jouer à la notation ; pour une grande part, la musique de ce siècle tente de réduire au maximum les incertitudes, impondérables de l’interprétation ; « j’ai souvent dit que ma musique devait être « lue », « exécutée », mais pas interprétée » avouait Stravinsky.
Bien que représentant une esthétique fortement divergente, Schoenberg rejoint la prise de. position de Stravinsky à ce sujet lorsqu’il écrit : « la pièce est orqt,estrée de telle sorte (tout au moins telle était mon intention) que le son dépende des ihterprètes jouant exactement ce que j’ai écrit ». Mais l’état présent de la notation pouvait-il le lui permettre ? Schoenberg s’efforça de mettre au point un système de notation mieux approprié à sa conception de l’harmonie que celui que nous connaissons et qui reflète en priorité l’ordre tonal, précisément remis en cause par le fondateur du Dodécaphonisme. Schoenberg rêvait ainsi d’un système de notation qui accorderait une place égale à chacun des douze sons de l’échelle chromatique, ce qui ne manquerait d’exercer une influence déterminante sur la perception elle-même.
Des notations délibérément subversives
D’autres tendances estiment plus volontiers que, plutôt que s’efforcer de conserver les caractéristiques d’une oeuvre, ce dont peuvent se charger aujourd’hui les moyens de reproduction mécanique (Bartok faisait remarquer que les « seules vraies notations sont les pistes du disque lui-même »), plus minutieusement que tout système de notation, celle-ci devrait constituer un catalyseur pour le jeu musical. Et c’est pourquoi certains compositeurs comme par exemple Earle Brown, ont pu se sentir plus proches, dans leur travail de notation et de communication avec les interprètes, des pratiques de la Renaissance ou de l’ère baroque que de celle du Romantisme qui tend à sacraliser la création du compositeur.
C’est ainsi que, outre les notations qui prolongent ou complètent le système existant plus qu’elles ne remettent en cause la nature de la relation de l’interprète au texte écrit par le compositeur, d’autres apparaissent plus délibérément subversives et c’est en partie par leur intermédiaire que le compositeur cherche à abolir la hiérarchie ou la coupure entre amateur et professionnel, entre créateur et exécutant, voire les scissions entre les disciplines artistiques. C’est notamment le cas des partitions graphiques dont Earle Brown, John Cage ou encore Morton Feldman sont à l’origine ; dans certaines de leurs partitions (par exemple Décembre 52 de Brown) le musicien est confronté à une écriture où ne se retrouve plus aucun signe conventionnel. Et si elles se complètent généralement de prescriptions verbales destinées à apporter des indications sur le déchiffrage du phénomène graphique élaboré par le compositeur, ces prescriptions ne sont pourtant pas conçues de façon à procurer des réponses unilatérales aux questions posées par les notations, ce qui consisterait à substituer un code à un autre ; ces notations constituent en elles-mêmes de véritables stimuli pour que les musiciens puissent s’exprimer à travers leur propre monde sonore, ce qui implique de jouer, seul ou en groupe, de leur instrument sans être subordonnés à un style de musique imposé ou retomber dans les clichés engendrés par l’habitude. Elles peuvent être alors considérées comme des cartes qui permettent d’établir de nouvelles stratégies de jeu faisant appel à la créativité. En ce sens, ces notations sont expérimentales, dans l’acception que John Cage donne à ce terme : ce qui est produit dans l’exécution, comme résultat effectif, n’est pas prédéterminé par la nature des signes inscrits dans la partition. Questions plutôt qu’ordres, comprises dans des processus plutôt que dans des oeuvres-objets, les notations trouveront autant de modes d’approche que d’individus et de processus : « une question, non un objet, mais plutôt un processus et, finalement, ce processus doit être considéré comme propre à chaque individu » (J. Cage).



