L’instinct et l’instant

L’instinct et l’instant

Le 23 Mai 1988

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Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
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En treize années de pra­tique pro­fes­sion­nelle, j’ai porté à la scène un grand nom­bre d’écrivains con­tem­po­rains : les Alle­mands Tankred Dorst et Franz-Xaver Kroetz, le Français Michel Deutsch, les Autrichiens Peter Hand­ke et Thomas Bern­hard, les Belges Roland Hourez, Jean Lou­vet et Paul Emond. Cet itinéraire sin­ueux, par­fois caho­tique, fait d’é­tapes aux plaisirs et intérêts divers, for­cé­ment incom­plet, à tra­vers l’écri­t­ure d’au­jour­d’hui, témoigne de l’in­térêt que j’y porte, même si à son début, il fut plus résul­tat dic­té par les cir­con­stances que choix délibéré : ma mécon­nais­sance du réper­toire liée à la fois à la timid­ité de l’abor­der et au déni post soix­ante-huitard du « musée » d’une part, la piètre sit­u­a­tion économique du jeune théâtre des années soix­ante-dix d’autre part, m’incitèrent d’of­fice à élim­in­er « les grandes pièces » et à lorgn­er vers des écri­t­ures nou­velles, plus immé­di­ates, plus proches de mon attente, en adéqua­tion con­sen­tante avec la mis­ère de l’ap­pareil de pro­duc­tion — la dis­tri­b­u­tion restreinte étant pour !‘écrivain vivant la con­di­tion sine qua non en deçà de laque­lle il perd toute chance de voir fig­ur­er sa pièce à l’af­fiche d’une sai­son-.

Il y eut donc, au départ plus de néces­sité que de ver­tu, même s’il m’ap­parut très vite qu’une pra­tique théâ­trale qui renon­cerait à plac­er l’écri­t­ure con­tem­po­raine au cen­tre de son activ­ité ( et autrement qu’à coups de gueu­loirs, de mis­es en espace, d’ate­liers d’écri­t­ure, de sémi­naires dra­ma­tiques ou de ren­con­tres théâ­trales, expéri­ences au demeu­rant louables et néces­saires face à la frilosité de l’in­sti­tu­tion, du pub­lic et des prati­ciens mais qui repoussent !‘écrivain aux marges de la scène et le trans­for­ment en un véri­ta­ble « assisté lit­téraire ») se con­damnait à l’im­puis­sance et à la stéril­ité.

Le théâtre, cette pra­tique col­lec­tive de l’in­stant, cet art éphémère en con­stante muta­tion ne se sig­nale dans l’his­toire des hommes que par les traces qu’il laisse der­rière lui, textes fécondés par­fois dans la chaleur d’une écoute, sou­vent dans l’ai­greur d’un regard, par des êtres soli­taires. Quels orphe­lins seri­ons-nous, arti­sans de la moder­nité, sans ces anciens appelés Sopho­cle, Corneille, Mari­vaux, Less­ing, Schiller, Calderon et Goldoni (pour n’en citer que quelques uns)? Eux aus­si furent pour­tant un jour des écrivains con­tem­po­rains et des parte­naires con­tra­dic­toires d’une époque et d’une pra­tique. On ne peut préjuger bien évidem­ment de la péren­nité des écrits actuels — tout au plus peut-on penser que les siè­cles à venir ne retien­dront du nôtre que quelques noms, mais peu importe : notre souci ne doit pas être de pren­dre date, de nous inscrire au pan­théon de l’art dra­ma­tique, mais bien d’aider à la con­sti­tu­tion d’un pat­ri­moine de la sen­si­bil­ité de notre temps, et ceci ne peut se faire que par le biais « d’a­vancées auda­cieuses, de réus­sites par­fois indéchiffrables, d’échecs et aus­si de per­pétuelles remis­es en ques­tion » comme l’écrit Claude San­tel­li, prési­dent de la Société des Auteurs et Com­pos­i­teurs Dra­ma­tiques.

Faire le choix du présent n’im­plique pas de renon­cer au passé, ni d’en faire table rase ; bien au con­traire. L’écri­t­ure mod­erne, par sa frag­ile sin­gu­lar­ité (d’au­tant plus ren­for­cée quand il s’ag­it d’une pre­mière mise à la scène) force à l’acuité, à l’hu­mil­ité. Etre face à un texte, sans mod­èle, sans référence, revê­tu de sa seule intu­ition, en chercher la forme de représen­ta­tion la plus aigüe, c’est à la fois et à chaque fois une sit­u­a­tion douloureuse, un appren­tis­sage fab­uleux de l’ex­i­gence. La fréquen­ta­tion répétée de l’écrit con­tem­po­rain a été en ce sens pour moi le meilleur moyen de pénétr­er le réper­toire, que ce soit Tchekhov ou Shake­speare à l’Ecole du Théâtre Nation­al de Stras­bourg, Mus­set à l’In­sti­tut Supérieur des Arts du Spec­ta­cle de Brux­elles, Strind­berg ou Brecht au Théâtre V aria. Elle le sera encore demain quand je met­trai en scène Cin­na de Corneille.

Je crois à des notions telles que le par­cours obligé, l’é­tude du réel, la spé­ci­ficité des âges et des temps. Avant d’ex­plor­er des con­ti­nents tels que Le roi Lear, La Ceri­saie ou Phè­dre, mieux vaut ne pas avoir la naïveté de croire qu’on peut y débar­quer sans bous­sole : on s’y perd très vite et, rejeté sur la grève, on ne peut décou­vrir dans la glaise des mots les richess­es qu’ils ren­fer­ment. Je reste con­va­in­cu d’avoir puisé les fonds néces­saires à pareille expédi­tion, à l’é­cole du con­tem­po­rain. Je ne délais­serai pas pour autant ce pré­cieux port d’at­tache car, entre le réper­toire et la nou­veauté, se tis­sent des fils dialec­tiques qu’il faut remet­tre sans cesse sur le méti­er, texte après texte.

J’ai par le passé désiré non seule­ment l’écri­t­ure, mais aus­si l’écrivain d’au­jour­d’hui, au cen­tre du théâtre : je craig­nais que, dans la soli­tude du cab­i­net de tra­vail, il reste trop éloigné de l’alchimie de l’acte théâ­tral. En l’in­vi­tant d’abord à la rédac­tion d’une pièce, en dia­loguant avec lui, brouil­lon après brouil­lon, de la genèse de celle-ci, en le con­viant ensuite aux répéti­tions, je pen­sais ain­si lui redonner, au con­tact du plateau, l’e­space néces­saire à sa pro­pre fonc­tion. J’ai procédé ain­si à deux repris­es, avec Jean Lou­vet pour L’homme qui avait le soleil dans sa poche, avec Paul Emond pour Les pupilles du tigre.

Est-ce dû à la puis­sante sub­jec­tiv­ité de ma démarche, à la (trop) sou­ple intel­li­gence de leur col­lab­o­ra­tion, tou­jours est-il qu’a pos­te­ri­ori j’en viens à regret­ter quelque peu les modal­ités volon­taristes de ce com­pagnon­nage. Quand on passe com­mande d’une pièce à un auteur, très vite c’est la com­mande qui prime, et non la pièce ; très vite, on passe de la sol­lic­i­ta­tion de la répéti­tion au plébiscite de la représen­ta­tion. L’écri­t­ure est un fait indi­vidu­el, et il doit le rester. C’est dans la dis­so­ci­a­tion des pra­tiques d’écri­t­ure et de mise en scène que réside la meilleure des asso­ci­a­tions.

C’est aus­si dans la longévité de celle-ci et je déplore de n’être pour l’in­stant qu’un « zappeur » des textes nou­veaux, faute d’avoir trou­vé sur le ter­rain de l’échange sen­si­ble, l’écrivain idéal. On voit bien com­ment Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès ont affiné leur démarche, entre Com­bat de nègre et de chiens et Dans la soli­tude des champs de coton, l’un et l’autre, l’un vers l’autre, sans y per­dre un iota de leur sin­gu­lar­ité. Out­re l’ex­em­plar­ité et le courage de l’en­tre­prise, ce qui me frappe, c’est la façon avec laque­lle, au cours de ces ren­con­tres, ils aban­don­nent peu à peu leurs arti­fices respec­tifs pour par­venir à quelque chose de raris­sime : que les mots et les gestes ne for­ment qu’une langue.

Shake­speare est sans doute notre con­tem­po­rain. Il est cer­tain que tous les écrivains dra­ma­tiques vivants ne sont pas les miens. Ce con­stat ne m’empêchera pas de vouloir pour­suiv­re ce qui sem­ble tou­jours devoir être un com­bat : la mise à la scène de l’écri­t­ure d’au­jour­d’hui.

Je suis venu à la mise en scène via ma fas­ci­na­tion ado­les­cente du show-bizz et la math­é­ma­tique. L’im­age pri­mait donc, dans ma per­cep­tion du phénomène théâ­tral, avant le texte. Le théâtre m’a appris la lit­téra­ture. Il m’a enseigné l’im­por­tance, la néces­sité de l’écrit dans un univers sat­uré d’im­ages et de lan­gages insignifi­ants, dans ce « tohu-bohu médi­a­tique » selon l’ex­pres­sion de Botho Strauss.

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