En treize années de pratique professionnelle, j’ai porté à la scène un grand nombre d’écrivains contemporains : les Allemands Tankred Dorst et Franz-Xaver Kroetz, le Français Michel Deutsch, les Autrichiens Peter Handke et Thomas Bernhard, les Belges Roland Hourez, Jean Louvet et Paul Emond. Cet itinéraire sinueux, parfois cahotique, fait d’étapes aux plaisirs et intérêts divers, forcément incomplet, à travers l’écriture d’aujourd’hui, témoigne de l’intérêt que j’y porte, même si à son début, il fut plus résultat dicté par les circonstances que choix délibéré : ma méconnaissance du répertoire liée à la fois à la timidité de l’aborder et au déni post soixante-huitard du « musée » d’une part, la piètre situation économique du jeune théâtre des années soixante-dix d’autre part, m’incitèrent d’office à éliminer « les grandes pièces » et à lorgner vers des écritures nouvelles, plus immédiates, plus proches de mon attente, en adéquation consentante avec la misère de l’appareil de production — la distribution restreinte étant pour !‘écrivain vivant la condition sine qua non en deçà de laquelle il perd toute chance de voir figurer sa pièce à l’affiche d’une saison-.
Il y eut donc, au départ plus de nécessité que de vertu, même s’il m’apparut très vite qu’une pratique théâtrale qui renoncerait à placer l’écriture contemporaine au centre de son activité ( et autrement qu’à coups de gueuloirs, de mises en espace, d’ateliers d’écriture, de séminaires dramatiques ou de rencontres théâtrales, expériences au demeurant louables et nécessaires face à la frilosité de l’institution, du public et des praticiens mais qui repoussent !‘écrivain aux marges de la scène et le transforment en un véritable « assisté littéraire ») se condamnait à l’impuissance et à la stérilité.
Le théâtre, cette pratique collective de l’instant, cet art éphémère en constante mutation ne se signale dans l’histoire des hommes que par les traces qu’il laisse derrière lui, textes fécondés parfois dans la chaleur d’une écoute, souvent dans l’aigreur d’un regard, par des êtres solitaires. Quels orphelins serions-nous, artisans de la modernité, sans ces anciens appelés Sophocle, Corneille, Marivaux, Lessing, Schiller, Calderon et Goldoni (pour n’en citer que quelques uns)? Eux aussi furent pourtant un jour des écrivains contemporains et des partenaires contradictoires d’une époque et d’une pratique. On ne peut préjuger bien évidemment de la pérennité des écrits actuels — tout au plus peut-on penser que les siècles à venir ne retiendront du nôtre que quelques noms, mais peu importe : notre souci ne doit pas être de prendre date, de nous inscrire au panthéon de l’art dramatique, mais bien d’aider à la constitution d’un patrimoine de la sensibilité de notre temps, et ceci ne peut se faire que par le biais « d’avancées audacieuses, de réussites parfois indéchiffrables, d’échecs et aussi de perpétuelles remises en question » comme l’écrit Claude Santelli, président de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques.
Faire le choix du présent n’implique pas de renoncer au passé, ni d’en faire table rase ; bien au contraire. L’écriture moderne, par sa fragile singularité (d’autant plus renforcée quand il s’agit d’une première mise à la scène) force à l’acuité, à l’humilité. Etre face à un texte, sans modèle, sans référence, revêtu de sa seule intuition, en chercher la forme de représentation la plus aigüe, c’est à la fois et à chaque fois une situation douloureuse, un apprentissage fabuleux de l’exigence. La fréquentation répétée de l’écrit contemporain a été en ce sens pour moi le meilleur moyen de pénétrer le répertoire, que ce soit Tchekhov ou Shakespeare à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, Musset à l’Institut Supérieur des Arts du Spectacle de Bruxelles, Strindberg ou Brecht au Théâtre V aria. Elle le sera encore demain quand je mettrai en scène Cinna de Corneille.
Je crois à des notions telles que le parcours obligé, l’étude du réel, la spécificité des âges et des temps. Avant d’explorer des continents tels que Le roi Lear, La Cerisaie ou Phèdre, mieux vaut ne pas avoir la naïveté de croire qu’on peut y débarquer sans boussole : on s’y perd très vite et, rejeté sur la grève, on ne peut découvrir dans la glaise des mots les richesses qu’ils renferment. Je reste convaincu d’avoir puisé les fonds nécessaires à pareille expédition, à l’école du contemporain. Je ne délaisserai pas pour autant ce précieux port d’attache car, entre le répertoire et la nouveauté, se tissent des fils dialectiques qu’il faut remettre sans cesse sur le métier, texte après texte.
J’ai par le passé désiré non seulement l’écriture, mais aussi l’écrivain d’aujourd’hui, au centre du théâtre : je craignais que, dans la solitude du cabinet de travail, il reste trop éloigné de l’alchimie de l’acte théâtral. En l’invitant d’abord à la rédaction d’une pièce, en dialoguant avec lui, brouillon après brouillon, de la genèse de celle-ci, en le conviant ensuite aux répétitions, je pensais ainsi lui redonner, au contact du plateau, l’espace nécessaire à sa propre fonction. J’ai procédé ainsi à deux reprises, avec Jean Louvet pour L’homme qui avait le soleil dans sa poche, avec Paul Emond pour Les pupilles du tigre.
Est-ce dû à la puissante subjectivité de ma démarche, à la (trop) souple intelligence de leur collaboration, toujours est-il qu’a posteriori j’en viens à regretter quelque peu les modalités volontaristes de ce compagnonnage. Quand on passe commande d’une pièce à un auteur, très vite c’est la commande qui prime, et non la pièce ; très vite, on passe de la sollicitation de la répétition au plébiscite de la représentation. L’écriture est un fait individuel, et il doit le rester. C’est dans la dissociation des pratiques d’écriture et de mise en scène que réside la meilleure des associations.
C’est aussi dans la longévité de celle-ci et je déplore de n’être pour l’instant qu’un « zappeur » des textes nouveaux, faute d’avoir trouvé sur le terrain de l’échange sensible, l’écrivain idéal. On voit bien comment Patrice Chéreau et Bernard-Marie Koltès ont affiné leur démarche, entre Combat de nègre et de chiens et Dans la solitude des champs de coton, l’un et l’autre, l’un vers l’autre, sans y perdre un iota de leur singularité. Outre l’exemplarité et le courage de l’entreprise, ce qui me frappe, c’est la façon avec laquelle, au cours de ces rencontres, ils abandonnent peu à peu leurs artifices respectifs pour parvenir à quelque chose de rarissime : que les mots et les gestes ne forment qu’une langue.
Shakespeare est sans doute notre contemporain. Il est certain que tous les écrivains dramatiques vivants ne sont pas les miens. Ce constat ne m’empêchera pas de vouloir poursuivre ce qui semble toujours devoir être un combat : la mise à la scène de l’écriture d’aujourd’hui.
Je suis venu à la mise en scène via ma fascination adolescente du show-bizz et la mathématique. L’image primait donc, dans ma perception du phénomène théâtral, avant le texte. Le théâtre m’a appris la littérature. Il m’a enseigné l’importance, la nécessité de l’écrit dans un univers saturé d’images et de langages insignifiants, dans ce « tohu-bohu médiatique » selon l’expression de Botho Strauss.

