L’ESPAGNE tient une place très importante dans le répertoire et l’œuvre théâtrale de Charles Dullin, plus importante qu’on ne l’a en général souligné. On la trouve au principe du Théâtre de l’Atelier. Avant même que celui-ci n’ouvre ses portes, Dullin met en répétition plusieurs pièces du Siècle d’or espagnol. Au printemps 1922 sont créés successivement trois « intermèdes » espagnols : LES OLIVES, de Lope de Rueda, L’HÔTELLERIE, de Francisco de Castro1, VISITES DE CONDOLÉANCES, de Calderón, ainsi que LA VIE EST UN SONGE, du même auteur, spectacle dont « le succès artistique et matériel », d’après ce qu’affirme Dullin lui-même, « affermit l’œuvre naissante »2. À la même époque sont créées deux autres pièces, sinon espagnoles, du moins inspirées de l’Espagne : MORIANA ET GALVAN, un mimodrame tiré du Romancero mauresque par Alexandre Arnoux et L’OCCASION, de Mérimée qui fait partie de ce « Théâtre de Clara Gazul » que son auteur a placé sous le patronage de Calderén et de Cervantes. Toutes ces pièces étaient des créations, donc des révélations pour le public. Avec L’OCCASION, Dullin poursuivait l’œuvre de Copeau qui venait de mettre en scène au Vieux Colombier LE CARROSSE DU SAINT-SACREMENT avec un vif succès (il avait du reste projeté de monter aussi L’OCCASION) et de prouver par là qu’on pouvait jouer avec bonheur un théâtre réputé injouable. Dullin reviendra à Mérimée avec LE CIEL ET L’ENFER, créé sans beaucoup de succès au Théâtre de Paris le 16 novembre 1940. Mais surtout il monta deux autres drames du Siècle d’or : LE MÉDECIN DE SON HONNEUR, de Calderén, créé à l’Atelier en février 1935 et LES AMANTS DE GALICE, adapté par Jean Camp du MEILLEUR ALCADE EST LE ROI, de Lope de Vega, créé au Théâtre de la Cité3 en mai 1942. Dullin était aussi ouvert au répertoire espagnol contemporain, puisqu’il créa en février 1923 une pièce de Jacinto Grau qui n’avait pas été encore représentée même en Espagne : M. DE PYGMALION (il projeta de monter vers la même époque une autre pièce de cet auteur : LE COMTE ALARCOS). Enfin, le thème de l’Espagne était encore présent dans une pièce de Pierre Frondaie : LE FILS DE DON QUICHOTTE, « pièce misérable », selon Morvan Lebesque, mais où Dullin créa un « extraordinaire Don Quichotte, qu’il figura génialement par une simple danse, lance au poing »4.
Sans doute faut-il voir dans cette prédominance du répertoire espagnol, notamment dans les débuts du Théâtre de l’Atelier, l’influence d’Alexandre Arnoux, le traducteur de LA VIE EST UN SONGE et du MÉDECIN DE SON HONNEUR, comme il l’a luimême affirmé : « J’avais insufflé, je puis sans me flatter le dire, mon penchant pour les comédies d’Espagne, si brutalement précieuses, si primitives et si habiles, si réalistement lyriques, à Dullin ; et elles correspondaient merveilleusement à sa nature »5. Mais, en fait, Dullin avait eu un contact direct avec l’Espagne par un voyage accompli en compagnie d’Élise Jouhandeau pendant l’été 1914, au cours duquel il visita Madrid, Tolède, Grenade, Séville et Cordoue. Ce voyage réalisait un désir très vif en lui, comme se le rappelle Élise Jouhandeau : « Charles souhaitait frénétiquement de connaître l’Espagne, mieux accordée qu’aucun autre pays à son imagination pittoresque. De toutes .les superstitions et rêveries religieuses qui imprégnaient encore cette noble race, il rêvait. Et puis, c’était le berceau de Cervantes, du Greco, de Goya, de Sainte-Thérèse que Charles aimait pour la violence de leur passion et la sublimité de leur œuvre »6. « Épris du pittoresque théâtral de ce pays dont il prenait leçon », il en visite les sites : l’Escurial, l’Alhambra, la demeure de Cervantes, celle de Greco pour qui « il avait une véritable dévotion »7. Au Prado, il contemple longuement Velasquez et Murillo, peintres dont un critique de l’époque décèlera l’influence dans le traitement des personnages de LA VIE EST UN SONGE, tandis qu’un autre évoque L’HÔTELLERIE comme « une pochade à la Goya » et un troisième décrit « LE MÉDECIN DE SON HONNEUR tourmenté, austère et compassé comme un Greco ».
Les trois intermèdes espagnols furent, selon Lucien Arnaud, le compagnon de Dullin depuis les tout débuts de l’Atelier, « parmi les plus belles réalisations des premiers temps de l’Atelier à cause même de leur art primitif »8. C’étaient en effet trois brefs divertissements, de facture simple : LES OLIVES est une saynète bouffonne où l’on voit le père et la mère se quereller et battre leur fille à propos du prix de vente d’olives qui ne sont pas encore plantées ; L’HÔTELLERIE met en scène une auberge de basse classe où défilent une dizaine de loqueteux, pittoresques et hauts en couleur ; VISITES DE CONDOLÉANCES est une farce où l’on voit une jeune veuve accueillir ses visiteurs avec le plus grand chagrin et se jeter sur des friandises dès qu’elle se retrouve seule. Tous les critiques de l’époque soulignent la fantaisie, le rythme débridé, la truculence comique, avec lesquels les pièces sont jouées. Les costumes — réalisés d’après les dessins d’Antonin Artaud pour LES OLIVES, L’HÔTELLERIE et LA VIE EST UN SONGE — sont bariolés de tons et amusants de lignes. Chaque personnage est campé avec précision et pittoresque par des acteurs capables de tenir dans la même soirée plusieurs rôles différents. Un critique décèle dans L’HÔTELLERIE « la manière d’un Callot. On y voit, avec force détails pleins de vie grouillante, la pègre et le bas peuple espagnols s’épucer, dormir, ronfler, se disputer et, finalement, danser. Les vieilles femmes sont figurées par des hommes, ce qui leur donne un aspect curieux de sorcières de Goya ou de Zuloaga ». Ce qui frappe aussi, c’est la simplicité des moyens utilisés pour produire ces effets. Par exemple : « quatre matelas, une table, un paravent, une lampe, quelques loques colorées, un effet de ténèbres au-delà de la porte, et l’on est arrivé à donner une impression très forte de nuit, de hasard, de pouillerie, de misère et de farce, de halte dérisoire, de rencontres absurdes, comme en offre la vie humaine ». Ces intermèdes espagnols étaient évidemment propres à exploiter le travail sur la commedia dell’arte et l’improvisation que l’Atelier menait à cette époque. Évoquant ces débuts, Dullin rappelle qu’ils sont marqués par une volonté de combattre le naturalisme d’Antoine, d’aller vers une « rethéâtralisation du théâtre »9, vers le spectacle fondé sur la plastique et le rythme, sur une transposition poétique du réel. À propos de l’improvisation précisément, il écrit : « Elle m’avait enseigné que le cadre qu’il fallait donner à l’acteur n’était pas un simulacre en toiles peintes de la réalité, mais une construction idéale, un lieu scénique »10. Quant à Artaud, « il adorait nos travaux sur l’improvisation et y apportait une véritable imagination de poète »11
MORIANA ET GALVAN était caractéristique de cette recherche fondée principalement sur le travail corporel et sur une expression proche de la danse puisque c’était un drame en grande partie mimé, où la parole n’intervenait qu’au moment culminant et auquel, d’après Dullin lui-même « l’emploi des masques et la plastique donnaient un caractère très particulier ». Le Romancero met en scène une princesse chrétienne, Moriana, prisonnière du maure Galvan (interprété par Artaud) qui est épris d’elle ; elle est délivrée par son époux qui tue le maure fou d’amour et de désespoir. Inspiré de ballades populaires, le Romancero mauresque, nous dit son traducteur À. Arnoux, « offre un mélange singulièrement savoureux de poésie castillane violente et chevaleresque, de poésie musulmane alambiquée, cruelle et décorative. D’un caractère unique dans la littérature européenne, ce lyrisme marque Le point de contact et la frontière de l’Orient et de l’Occident ; il semble répondre à ces palais et à ces cathédrales de la péninsule ibérique, que des ornemanistes africains ont décorés d’arabesques et d’azulejos »12. De même que le théâtre espagnol, celui de Mérimée « trop passionné pour plaire au public français » est un « théâtre poétique »13. L’OCCASION, montée également avec des moyens simples et des éclairages soignés, dans un décor schématique et des costumes sobres plut, nous dit la presse de l’époque, par l’«unité parfaite » des comédiens faisant « ressortir l’intensité des sentiments» ; elle révéla Marguerite Jamois qui « interprète avec une grâce infinie et une très jolie simplicité le rôle de la pensionnaire amoureuse qui veut mourir par amour. »
La pièce de Jacinto Grau, M. DE PYGMALION, farce tragicomique d’hommes et de marionnettes, qui raconte l’histoire d’un artiste débordé et finalement mis à mort par ses créatures artificielles, fantaisie à mi-chemin entre le rêve et la réalité, relevait aussi de ce théâtre poétique qu’affectionnait Dullin. Artaud, qui ÿ incarnait l’esprit du mal Urdemalas remporta, dit Dullin, « un succès personnel très grand. Je l’entends encore prononçant ce nom en agitant son fouet »14.
LA VIE EST UN SONGE, « titre et pièce symboliques pour celui dont l’existence sera un songe, un enchaînement de mirages aux troisquarts vérifiés et accomplis »15, tient une place à part dans Le répertoire de Dullin. Elle connut de nombreuses reprises depuis sa création en 1922 et fut finalement remontée au Théâtre de la Cité en mai 1944 dans un dispositif nouveau d’André Barsacq et des costumes de Jean Hugo. Elle fut reprise une dernière fois en 1946. Dullin, qui interprétait à la création le rôle de Sigismond16 y reprenait celui du roi Basile tenu à la création par Artaud qui avait également dessiné les costumes de la première version. Cette pièce est, dit Dullin, « certainement un des plus grands chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Le sujet, la profondeur du thème, sa généralité même, la magnificence des images poétiques, sont à la fois d’une beauté et d’une clarté éblouissantes »17, Là encore, les critiques de l’époque soulignent la simplicité, l’ingéniosité et les qualités d’ensemble de la mise en scène. Toute la pièce est jouée sur un dispositif architectural schématique à deux niveaux, permettant de figurer tour à tour les différents lieux scéniques (caverne, palais, etc.) et de déployer plastiquement dans l’espace le jeu des acteurs. Lucien Arnaud est remarqué dans le rôle du bouffon Clairon (qu’il reprend au Théâtre de la Cité). Mais surtout Dullin en Sigismond « écartelé entre la veille et le songe, sa prédestination et sa volonté hagarde »18 remporte tous les suffrages. Il joue avec « une extraordinaire concentration intérieure » et, nous dit Antoine, « avec cette sorte d’ardeur illuminée et fiévreuse qui lui est coutumière ». À la reprise de 1944, l’accueil sera un peu plus mitigé : sur le vaste plateau du Théâtre de la Cité, la stylisation du décor, la parcimonie de la figuration paraissent pauvres et le jeu des acteurs insuffisant.
LE MÉDECIN DE SON HONNEUR en 1935 fut créé dans des décors et costumes d’André Barsacq, avec une musique de Jacques Ibert. Dullin interprétait Don Gutierre et MarieHélène Dasté Léonor. Ce drame de l’honneur et de la jalousie met en scène des passions fortes, excessives. C’est ce que souligne le texte du programme : « L’honneur, tel qu’on le comprenait en Castille au XVIIè siècle, cruel, intransigeant, fondement même de la société. La jalousie, telle que peut la concevoir ce peuple passionné, si marqué de l’islamisme et de l’esprit arabe qu’il a tant combattu en s’en imprégnant ». La musique, tantôt chantée, tantôt confiée aux guitares, contribuait à l’atmosphère ibérique évoquée encore une fois avec des moyens simples et transposés. Mais sans doute le public n’appréciat-il que médiocrement « un aliment si cruellement épicé », « cette poésie d’ombre, de soupçons, de pureté, de désir, de sang, de gloire », car le spectacle obtint, selon la formule d’A. Arnoux « un succès réticent ou un échec plein de consolations »19.
Dans LES AMANTS DE GALICE, on voit un jeune paysan faire appel à la justice du roi pour venger son amour et son honneur bafoués par le seigneur du village qui a enlevé sa fiancée. Serge Reggiani tenait le rôle du jeune paysan, ayant remplacé Jean Marais qui s’était désisté trois semaines avant la première. Il est loué généralement pour la fougue et la sincérité de son jeu. Mais ce que remarquent surtout les critiques, c’est l’utilisation du plateau tournant qui permettait de passer très rapidement d’un décor à un autre : la place du village, la maison du paysan, le château du seigneur et la salle d’audience du roi. Les critiques sont partagés : ils reconnaissent l’ingéniosité du système, qui permet de jouer la pièce sans interruption et lui donne un rythme et une animation étonnants ; mais ils jugent la répétition du procédé lassante. La traduction de Jean Camp, qui évoque la pièce comme « une églogue traversée de vieux chants du terroir se muant bientôt en une crise aiguë, en un choc de passions élémentaires où chaque personnage apporte sa couleur et son humanité : le féodal ivre de son pouvoir et de sa jeunesse emportée, ces laboureurs de Lope, si vrais et si justes à la fois, le bouffon traditionnel »20 est taxée par certains de « plate pauvreté ».
De tous les metteurs en scène de son temps, Dullin est certainement celui qui a le plus contribué à faire connaître en France le théâtre espagnol. Son effort n’a pas toujours été compris par les critiques. C’est ce que leur reproche Jean-Paul Sartre dans un article intitulé « Dullin et l’Espagne »21 qui mérite d’être largement cité. Il souligne d’abord qu’il ne s’agit pas de juger chaque spectacle au coup par coup, mais de voir qu’il trouve sa place « dans une entreprise poursuivie depuis vingt ans et qui tend à révéler Le vrai visage de l’Espagne ». Si Dullin a choisi de monter de Calderén et de Lope de Vega « ces trois œuvres austères et pures », c’est « parce qu’elles manifestent la même grandeur désolée, parce qu’elles ont toutes trois l’ardente sécheresse d’un flamenco (…). Dans les yeux de Don Gutierre, dans ceux de Basile ou de Sigismond brille la même passion desséchée, sans repos, blanche de poussière et de soleil, dont la grandeur triste est qu’à tout moment elle médite sa perte et celle de son objet. Sentiment proche du désespoir et qui, pourtant, à la différence des passions raciniennes, est fier de lui-même et pénétré de ses droits (…). La passion espagnole que Dullin nous a révélée ne fait qu’un avec le droit et la volonté. Elle est l’homme tout entier, engagé dans une entreprise qu’il sait désespérée et qui pourtant veut aller jusqu’au bout de son projet (…).»
«Ce monde libre et fatal, sans repos, sans détente, dont l’impitoyable dureté s’exprime en phrases fleuries et même précieuses, c’est le grand mérite de Dullin de l’avoir transposé sur la scène française. La résistance des critiques prouve que nous le connaissons mal, et c’est la grandeur de Dullin d’avoir su le rendre tel quel avec son autorité castillane, ses passions désertiques, sa préciosité parfois exaspérante. Si le génie, dans la mise en scène, consiste à rendre l’atmosphère et la saveur d’une œuvre dramatique, quel nom donnerons-nous au travail de Dullin, qui a su faire passer chez nous et nous faire sentir, au point de nous inquiéter, la saveur d’un pays étranger, fort éloigné dans le temps et dans l’espace. »
- Dans presque tous les ouvrages consacrés à Dullin, cette œuvre est faussement attribuée à Cervantes ; du reste, Dullin commet lui-même l’erreur dans une « Causerie » reproduite dans CE SONT LES DIEUX QU’IL NOUS FAUT, Gallimard, 1969, p. 248. ↩︎
- Programme de la saison, 1922- 1923. ↩︎
- Théâtre Sarah-Bernhard, rebaptisé Théâtre de la Cité sous l’occupation allemande. ↩︎
- In Europe, avril-mai 1962. ↩︎
- A. Arnoux, CHARLES DULLIN, PORTRAIT BRISÉ, Émile-Paul, 1951. ↩︎
- É. Jouhandeau, L’ALTESSE DES HASARDS, Flammarion, 1954. ↩︎
- Ibidem. ↩︎
- L. Arnaud, CHARLES DULLIN, l’Arche, 1952. ↩︎
- Op. Cit. ↩︎
- SOUVENIRS ET NOTES DE TRAVAIL D’UN ACTEUR, Librairie théâtrale, 1965 ↩︎
- CE SONT LES DIEUX …, op. cit. ↩︎
- Préface au ROMANCERO MAURESQUE, l’Édition d’art H. Piazza, 1921. ↩︎
- Extrait d’une conférence de Dullin « Poésie et théâtre » datée de 1946 – 1947, publiée dans Revue d’histoire du théâtre, 1985 – 1. ↩︎
- CE SONT LES DIEUX …, op. cit. ↩︎
- CHARLES DULLIN, op. cit. ↩︎
- Il reste un enregistrement du monologue de Sigismond situé à la fin de la deuxième journée. Disque Adès. ↩︎
- Cf. note 13. ↩︎
- Op. cit. ↩︎
- A. Arnoux, DEUX COMÉDIES, Introduction, Grasset, 1945. ↩︎
- In Aujourd’hui, 8 novembre 1944. ↩︎
- Reproduit dans UN THÉÂTRE DE SITUATIONS, Idées/Gallimard, 1973. ↩︎

