C’EST quand Antoine est mort que je me suis avisé que je l’avais connu une bonne moitié de ma vie. Nous avions beaucoup de choses en commun, mais avant tout, peut-être, la passion de la liberté, de la poésie et de la langue et de la littérature russes.
Nous avons fait ensemble un voyage en Russie (qui était son premier, je crois bien) en 1970, invités l’un et l’autre au congrès des traducteurs de la littérature soviétique. Nous avons partagé l’émotion des nuits blanches de Leningrad, parcouru les lieux où se déroule l’action de CRIME ET CHATIMENT, vu la maison d’Alexandre Blok. Nous avons logé dans l’hôtel où se suicida Essénine. À Moscou où siégeait le congrès, je dois à la vérité de dire qu’Antoine n’avait pas toujours été assidu aux séances de travail : il lui fallait voir des spectacles, rencontrer acteurs et metteurs en scène … Mais nous avions de longues conversations sur la Russie, les gens de théâtre, la littérature vivante… la politique là-bas et ici….et la traduction.
Antoine était amoureux de la langue russe, il avait une façon très particulière, voluptueuse, de la prononcer et de l’écrire. Il lui est arrivé de m’écrire des mots ou de me faire remettre des documents sur l’enveloppe desquels mon prénom était calligraphié en grandes lettres cyrilliques et affublé d’un signe dur (cette lettre imprononçable supprimée en fin de mot en 1918).
Antoine imitait prodigieusement l’accent russe d’Elsa Triolet (qu’il aimait beaucoup). Il avait monté du Tchékhov traduit par Elsa (avant d’entreprendre de traduire lui-même IVANOV et LA MOUETTE) et me disait que ce qu’il aimait dans les traductions d’Elsa, c’était qu’il y entendait l’intonation et l’accent russes.
À l’occasion de la mise en scène à Nanterre de LA FUITE de Boulgakov qu’il avait adaptée et dans laquelle il jouait, j’avais écrit dans Les Lettres Françaises du 9 décembre 1970 un grand article qui l’avait touché (je n’y parlais guère de lui pourtant).
Antoine avait eu son attention attirée par la poésie d’Aïgui dès les premières traductions que j’en avais données dans CHANGE, et j’eus la surprise de voir arriver à mes cours des étudiants (deux ou trois) qui savaient qui était Aïgui, alors qu’il était quasiment inconnu dans son pays comme ici : c’étaient des élèves d’Antoine au Conservatoire qui avaient travaillé avec lui sur les quelques textes publiés en français.
La rencontre avec Aïgui (qu’Antoine fit en 1976, lorsqu’il alla monter TARTUFFE à Moscou) produisit sur Antoine une impression si forte qu’il écrivit sur le poète tchouvache deux poèmes en langue russe qu’il m’offrit à son retour. Antoine fit de nombreuses et superbes photos de la pauvre maison de bois qu’Aïgui habitait alors.
En 1982, Antoine donna au Théâtre de Chaillot une soirée poétique consacrée à Aïgui. Il aurait voulu que nous nous livrions tous deux à une joute amicale de traductions ; mais le temps lui manqua. Nous fimes ensemble la lecture des poèmes d’Aïgui.
Six ans plus tard, à l’occasion du premier voyage que fit Aïgui en France, Antoine organisa une soirée dans la petite salle de l’Odéon. Nous étions pour la première fois tous les trois réunis. Antoine imagina une rotation des langues, fit dire des poèmes en russe par Nathalie Nerval, Catherine Salviat et moi-même, en français par Aïgui ; en dit lui-même en russe et en français. Il y avait beaucoup d’attention et d’émotion : nous avions le sentiment d’une victoire sur la censure et l’exclusion, pour la poésie et la fraternité.
Antoine aimait aussi beaucoup l’œuvre puissante, épique et ironique d’Oljas Souléïménov, poète kazakh de langue russe. Comme il était venu avec le même groupe de poètes soviétiques qu’‘Aïgui à Grenoble, puis à Paris, nous avions déjeuné ensemble avec Antoine et il en était né un projet. Oljas devait écrire à partir de son LIVRE DE GLAISE un drame en vers et prose, nous devions nous rendre Antoine et moi à Alma-Ata pour mettre au point le texte qui serait ensuite monté à la Comédie Française. Le destin en a disposé autrement.
Un autre projet passionnait Antoine. Il voulait monter PHEDRE de Racine à Moscou avec dans le rôle titre Alla Démidova, la grande comédienne qu’il admirait beaucoup, puis lui faire reprendre le rôle en français à Paris. Antoine m’avait demandé d’étudier les traductions russes de la tragédie de Racine ; nous avions opté pour une traduction nouvelle déjà bien avancée qui faisait entendre miraculeusement l’alexandrin français en russe, Antoine s’était rendu à Moscou à plusieurs reprises pour préparer le travail, choisir les acteurs … Sa mort soudaine a brisé net ce rêve comme bien d’autres. Il était le seul capable de le réaliser.

