La Russie qu’il aimait
Non classé

La Russie qu’il aimait

Le 14 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
46
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

C’EST quand Antoine est mort que je me suis avisé que je l’avais con­nu une bonne moitié de ma vie. Nous avions beau­coup de choses en com­mun, mais avant tout, peut-être, la pas­sion de la lib­erté, de la poésie et de la langue et de la lit­téra­ture russ­es.
Nous avons fait ensem­ble un voy­age en Russie (qui était son pre­mier, je crois bien) en 1970, invités l’un et l’autre au con­grès des tra­duc­teurs de la lit­téra­ture sovié­tique. Nous avons partagé l’é­mo­tion des nuits blanch­es de Leningrad, par­cou­ru les lieux où se déroule l’action de CRIME ET CHATIMENT, vu la mai­son d’Alexan­dre Blok. Nous avons logé dans l’hô­tel où se sui­ci­da Essé­nine. À Moscou où siégeait le con­grès, je dois à la vérité de dire qu’Antoine n’avait pas tou­jours été assidu aux séances de tra­vail : il lui fal­lait voir des spec­ta­cles, ren­con­tr­er acteurs et met­teurs en scène … Mais nous avions de longues con­ver­sa­tions sur la Russie, les gens de théâtre, la lit­téra­ture vivante… la poli­tique là-bas et ici….et la tra­duc­tion.
Antoine était amoureux de la langue russe, il avait une façon très par­ti­c­ulière, voluptueuse, de la pronon­cer et de l’écrire. Il lui est arrivé de m’écrire des mots ou de me faire remet­tre des doc­u­ments sur l’en­veloppe desquels mon prénom était cal­ligraphié en grandes let­tres cyrilliques et affublé d’un signe dur (cette let­tre imprononçable sup­primée en fin de mot en 1918).
Antoine imi­tait prodigieuse­ment l’ac­cent russe d’Elsa Tri­o­let (qu’il aimait beau­coup). Il avait mon­té du Tchékhov traduit par Elsa (avant d’en­tre­pren­dre de traduire lui-même IVANOV et LA MOUETTE) et me dis­ait que ce qu’il aimait dans les tra­duc­tions d’Elsa, c’é­tait qu’il y entendait l’intonation et l’accent russ­es.
À l’occasion de la mise en scène à Nan­terre de LA FUITE de Boul­gakov qu’il avait adap­tée et dans laque­lle il jouait, j’avais écrit dans Les Let­tres Français­es du 9 décem­bre 1970 un grand arti­cle qui l’avait touché (je n’y par­lais guère de lui pour­tant).
Antoine avait eu son atten­tion attirée par la poésie d’Aïgui dès les pre­mières tra­duc­tions que j’en avais don­nées dans CHANGE, et j’eus la sur­prise de voir arriv­er à mes cours des étu­di­ants (deux ou trois) qui savaient qui était Aïgui, alors qu’il était qua­si­ment incon­nu dans son pays comme ici : c’é­taient des élèves d’An­toine au Con­ser­va­toire qui avaient tra­vail­lé avec lui sur les quelques textes pub­liés en français.
La ren­con­tre avec Aïgui (qu’An­toine fit en 1976, lorsqu’il alla mon­ter TARTUFFE à Moscou) pro­duisit sur Antoine une impres­sion si forte qu’il écriv­it sur le poète tchou­vache deux poèmes en langue russe qu’il m’of­frit à son retour. Antoine fit de nom­breuses et superbes pho­tos de la pau­vre mai­son de bois qu’Aïgui habitait alors. 

En 1982, Antoine don­na au Théâtre de Chail­lot une soirée poé­tique con­sacrée à Aïgui. Il aurait voulu que nous nous livri­ons tous deux à une joute ami­cale de tra­duc­tions ; mais le temps lui man­qua. Nous fimes ensem­ble la lec­ture des poèmes d’Aïgui.
Six ans plus tard, à l’occasion du pre­mier voy­age que fit Aïgui en France, Antoine organ­isa une soirée dans la petite salle de l’Odéon. Nous étions pour la pre­mière fois tous les trois réu­nis. Antoine imag­i­na une rota­tion des langues, fit dire des poèmes en russe par Nathalie Ner­val, Cather­ine Salvi­at et moi-même, en français par Aïgui ; en dit lui-même en russe et en français. Il y avait beau­coup d’at­ten­tion et d’é­mo­tion : nous avions le sen­ti­ment d’une vic­toire sur la cen­sure et l’ex­clu­sion, pour la poésie et la fra­ter­nité.
Antoine aimait aus­si beau­coup l’œuvre puis­sante, épique et ironique d’Oljas Souléïménov, poète kaza­kh de langue russe. Comme il était venu avec le même groupe de poètes sovié­tiques qu’‘Aïgui à Greno­ble, puis à Paris, nous avions déje­uné ensem­ble avec Antoine et il en était né un pro­jet. Oljas devait écrire à par­tir de son LIVRE DE GLAISE un drame en vers et prose, nous devions nous ren­dre Antoine et moi à Alma-Ata pour met­tre au point le texte qui serait ensuite mon­té à la Comédie Française. Le des­tin en a dis­posé autrement.
Un autre pro­jet pas­sion­nait Antoine. Il voulait mon­ter PHEDRE de Racine à Moscou avec dans le rôle titre Alla Démi­do­va, la grande comé­di­enne qu’il admi­rait beau­coup, puis lui faire repren­dre le rôle en français à Paris. Antoine m’avait demandé d’é­tudi­er les tra­duc­tions russ­es de la tragédie de Racine ; nous avions opté pour une tra­duc­tion nou­velle déjà bien avancée qui fai­sait enten­dre mirac­uleuse­ment l’alexandrin français en russe, Antoine s’é­tait ren­du à Moscou à plusieurs repris­es pour pré­par­er le tra­vail, choisir les acteurs … Sa mort soudaine a brisé net ce rêve comme bien d’autres. Il était le seul capa­ble de le réalis­er. 

Non classé
2
Partager
auteur
Écrit par Léon Robel
Léon Robel Slav­iste, écrivain, tra­duc­teur. Dernier ouvrage paru : AIGUI, col­lec­tion Poètes d’au­jour­d’hui, Seghers, 1993. À paraître : HISTOIRE DE...Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
#46
mai 2025

Antoine Vitez, la fièvre des idées

Précédent
13 Juil 1994 — AU MOIS de décembre 1965, Le Monde écrit le nom d'Antoine Vitez avec deux t. Une coquille. Mais les coupures…

AU MOIS de décem­bre 1965, Le Monde écrit le nom d’An­toine Vitez avec deux t. Une coquille. Mais les coupures de presse, Les let­tres retrou­vées rap­pel­lent qu’il était presque un incon­nu. L’ai-je croisé au Old…

Par Pierre Lartigue
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total