LA MINUTE ANACOUSTIQUE a été écrit à la Chartreuse de d’écriture étaient François Gerbaulet, OU SONT PASSÉS LES Villeneuve-lès-Avignon durant la résidence d’hiver 1993 – 1994 consacrée aux textes pour le jeune public. Paul Pourveur a bénéficié d’une bourse d’écriture de la Communauté française de Belgique. Ses compagnons OISEAUX ; Suzanne Lebeau, SALVADOR ; Philippe Morand, SPIRALE LA NUIT ; Guillaume Le Touze LES CROCODILES NE PLEURENT PLUS et Jean-Pierre Spilmont, IL FALLAIT INVENTER LA MER.
LES CHARTREUX sont les successeurs des solitaires d’Égypte, des Thérapeutes décrits par Philon et des Pères du désert. Leur vie se présente comme un commentaire du prophète Osée (IT, 16) : « Je te conduirai au désert et parlerai à ton cœur ». C’est dans cette solitude que le silencieux saisit ses propres conflits et affronte ses démons intérieurs. L’architecture de la Chartreuse du Val de Bénédiction incarne cette exigence cartusienne, et y passer quelques mois de sa vie imprime à l’esprit des perspectives incontournables. Il suffirait d’imaginer : la sérénité des cloîtres à ciel ouvert, la brèche de lumière qu’ouvre dans l’église une abside effondrée, les murs de pierre blanchis alignés dans leur ordre, comme autant de pages blanches qui se reflètent et s’appellent dans l’ombre des cellules. Ainsi se serait insinuée la pensée du silence.
Pascal s’effrayait du silence des espaces infinis ; Wittgenstein affirmait que « ce dont on ne peut parler il faut le taire ». Entre la crainte et l’appel de ces silences qui comblent et trouent le sens et l’émotion, Paul Pourveur nous convie à écouter et à disserter allégrement autour du paradoxe du silence comme révélateur et comme échec.
Son texte, « LA MINUTE ANACOUSTIQUE », met en scène quatre qualités de silence comme cheminement d’une parole qui se construit et se déconstruit, se soude et s’étire, s’involue et louvoie pour s’éteindre doucement. Le premier silence est objectif : c’est celui des sciences et des techniques quand elles rythment nos faits et actes. Le second est relatif car ce sont nos paroles qui le créent. Le troisième est intérieur s’il s’adresse au cœur et provoque l’amour. Le quatrième est éternel car il est le cycle de nos histoires et de nos morts.
Le silence objectif
Les zones « anacoustiques » sont ces lieux de haute altitude où la distance entre les molécules d’air devient si grande que les ondes sonores ne peuvent plus se propager. Se créent alors des aires de silence, des trous de tranquillité. Appliqué au titre de la pièce de Paul Pourveur, ce concept signifierait ainsi « La minute de silence ». Il y aurait donc un mort sur lequel se recueillir quelques instants. Ici ce serait l’ Acteur, Jean-Paul, qui, fier d’entrer en scène pour incarner le protagoniste d’une histoire héroïque construite de guerre et d’amour, oublie de chausser ses bottes, marche sur un câble électrique et meurt avant sa première réplique. L’Actrice, pour qui « le corps est une machine comme une autre » chargerait le Technicien de ressusciter l’Acteur. Une minute de silence serait nécessaire pour cette opération. Attention : Le silence est charmant pour le cœur, quand il est celui des rendez-vous secrets et des mots tus, mais il est désastreux pour l’esprit car il clôt la pensée et repousse la solution de l’énigme. Alors lequel choisir ? Entre le charmant et Le désastreux, Paul Pourveur construit un cocktail de circonstance, et réinvente un silence en demi-teinte et en mot-valise : un silence chartreux.
C’est autour de ce silence particulier que s’articule le nouveau texte de Paul Pourveur. Mais que devient-il quand il envahit et contamine le texte à écrire ?
Le silence relatif
À la deuxième scène déjà le silence a semé le désordre dans l’espace et le temps. Il est devenu relatif et la minute du mort pourrait bien durer une éternité. Pour occuper cet espace-temps déréglé, le Technicien et l’Actrice décident de se parler « pour meubler le silence ». Mais ce qu’elle aime c’est le débat et la controverse quand s’expriment les vélléités du cœur et les images du monde. Alors que lui ne jure que par l’étude et Le discernement, ces lieux de l’esprit qui rationalise et édicte. Si elle ne polémique pas, elle ne peut rien exprimer. Quand il ne comprend pas, il crée des lois : une pomme tombe et il imagine la loi de la gravitation,; si tout devient trop complexe, il invente la loi du chaos. N’est-ce pas pour cela qu’il est devenu technicien : pour essayer de comprendre ?
Le silence intérieur
Le silence s’installe de plus en plus entre Les protagonistes. Le Technicien sentant que la situation lui échappe invente aussitôt « la loi du silence » selon laquelle on est supposé se taire. Mais si une femme qui parle peut être redoutable, une femme qui se tait est terrifiante. Surtout pour un Technicien de plus en plus troublé par les regards pleins de non-dits de l’Actrice. Elle pleure, il succombe. La parole se tarit, le silence déchire les êtres, l’intérieur se révèle.
Le silence éternel
Emu par la larme de l’Actrice, le Technicien avoue son mensonge : « Je t’ai fait croire que le Silence pouvait ressusciter Jean-Paul pour te faire plaisir ». Le Technicien se doit d’accepter l’incompréhensible, l’Actrice ne peut que consentir à l’inexprimable : la mort, et son corollaire tout autant empreint d’éternité, l’amour. Pour l’Actrice le silence éternel est un désert des plus fertiles, de ceux qui transforment le désarroi et la solitude du monde en mots : « D’abord je suis née phonétiquement, puis je suis devenue parole et ensuite Verbe. Et finalement le Verbe s’est fait chair ». Elle atteint d’un coup à l’idéal cartusien. Le coup est dur pour le Technicien, c’est même un coup de foudre, à réveiller les morts ; tant il est vrai que les saintes et les mystiques ont toujours fasciné les chercheurs, et parfois fait des miracles. Et en effet Jean-Paul se relève, simplement, pour reprendre le rôle du Technicien devenu muet et exprimer la détresse d’aimer une femme dont il ne peut tomber amoureux. Ainsi tout finit toujours par s’arranger. Et l’histoire à raconter, celle d’amour et de guerre, interrompue, rendue impossible, reprend ses droits. Fin de la pièce.

