Tout finit toujours par s’arranger

Tout finit toujours par s’arranger

— Sur LA MINUTE ANACOUSTIQUE de Paul Pourveur  — 

Le 30 Juil 1994

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Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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LA MINUTE ANACOUSTIQUE a été écrit à la Char­treuse de d’écri­t­ure étaient François Ger­baulet, OU SONT PASSÉS LES Vil­leneuve-lès-Avi­gnon durant la rési­dence d’hiver 1993 – 1994 con­sacrée aux textes pour le jeune pub­lic. Paul Pourveur a béné­fi­cié d’une bourse d’écri­t­ure de la Com­mu­nauté française de Bel­gique. Ses com­pagnons OISEAUX ; Suzanne Lebeau, SALVADOR ; Philippe Morand, SPIRALE LA NUIT ; Guil­laume Le Touze LES CROCODILES NE PLEURENT PLUS et Jean-Pierre Spilmont, IL FALLAIT INVENTER LA MER. 

LES CHARTREUX sont les suc­cesseurs des soli­taires d’É­gypte, des Thérapeutes décrits par Philon et des Pères du désert. Leur vie se présente comme un com­men­taire du prophète Osée (IT, 16) : « Je te con­duirai au désert et par­lerai à ton cœur ». C’est dans cette soli­tude que le silen­cieux saisit ses pro­pres con­flits et affronte ses démons intérieurs. L’ar­chi­tec­ture de la Char­treuse du Val de Béné­dic­tion incar­ne cette exi­gence car­tusi­enne, et y pass­er quelques mois de sa vie imprime à l’e­sprit des per­spec­tives incon­tourn­ables. Il suf­fi­rait d’imaginer : la sérénité des cloîtres à ciel ouvert, la brèche de lumière qu’ou­vre dans l’église une abside effon­drée, les murs de pierre blan­chis alignés dans leur ordre, comme autant de pages blanch­es qui se reflè­tent et s’ap­pel­lent dans l’ombre des cel­lules. Ain­si se serait insin­uée la pen­sée du silence.
Pas­cal s’effrayait du silence des espaces infi­nis ; Wittgen­stein affir­mait que « ce dont on ne peut par­ler il faut le taire ». Entre la crainte et l’appel de ces silences qui comblent et trouent le sens et l’é­mo­tion, Paul Pourveur nous con­vie à écouter et à dis­sert­er allé­gre­ment autour du para­doxe du silence comme révéla­teur et comme échec.
 Son texte, « LA MINUTE ANACOUSTIQUE », met en scène qua­tre qual­ités de silence comme chem­ine­ment d’une parole qui se con­stru­it et se décon­stru­it, se soude et s’étire, s’involue et lou­voie pour s’éteindre douce­ment. Le pre­mier silence est objec­tif : c’est celui des sci­ences et des tech­niques quand elles ryth­ment nos faits et actes. Le sec­ond est relatif car ce sont nos paroles qui le créent. Le troisième est intérieur s’il s’adresse au cœur et provoque l’amour. Le qua­trième est éter­nel car il est le cycle de nos his­toires et de nos morts.

Le silence objec­tif 

Les zones « ana­cous­tiques » sont ces lieux de haute alti­tude où la dis­tance entre les molécules d’air devient si grande que les ondes sonores ne peu­vent plus se propager. Se créent alors des aires de silence, des trous de tran­quil­lité. Appliqué au titre de la pièce de Paul Pourveur, ce con­cept sig­ni­fierait ain­si « La minute de silence ». Il y aurait donc un mort sur lequel se recueil­lir quelques instants. Ici ce serait l’ Acteur, Jean-Paul, qui, fier d’en­tr­er en scène pour incar­n­er le pro­tag­o­niste d’une his­toire héroïque con­stru­ite de guerre et d’amour, oublie de chauss­er ses bottes, marche sur un câble élec­trique et meurt avant sa pre­mière réplique. L’Ac­trice, pour qui « le corps est une machine comme une autre » charg­erait le Tech­ni­cien de ressus­citer l’Acteur. Une minute de silence serait néces­saire pour cette opéra­tion. Atten­tion : Le silence est char­mant pour le cœur, quand il est celui des ren­dez-vous secrets et des mots tus, mais il est désas­treux pour l’e­sprit car il clôt la pen­sée et repousse la solu­tion de l’énigme. Alors lequel choisir ? Entre le char­mant et Le désas­treux, Paul Pourveur con­stru­it un cock­tail de cir­con­stance, et réin­vente un silence en demi-teinte et en mot-valise : un silence char­treux.
C’est autour de ce silence par­ti­c­uli­er que s’ar­tic­ule le nou­veau texte de Paul Pourveur. Mais que devient-il quand il envahit et con­t­a­mine le texte à écrire ? 

Le silence relatif 

À la deux­ième scène déjà le silence a semé le désor­dre dans l’espace et le temps. Il est devenu relatif et la minute du mort pour­rait bien dur­er une éter­nité. Pour occu­per cet espace-temps déréglé, le Tech­ni­cien et l’Actrice déci­dent de se par­ler « pour meubler le silence ». Mais ce qu’elle aime c’est le débat et la con­tro­verse quand s’ex­pri­ment les vél­léités du cœur et les images du monde. Alors que lui ne jure que par l’é­tude et Le dis­cerne­ment, ces lieux de l’e­sprit qui ratio­nalise et édicte. Si elle ne polémique pas, elle ne peut rien exprimer. Quand il ne com­prend pas, il crée des lois : une pomme tombe et il imag­ine la loi de la grav­i­ta­tion,; si tout devient trop com­plexe, il invente la loi du chaos. N’est-ce pas pour cela qu’il est devenu tech­ni­cien : pour essay­er de com­pren­dre ? 

Le silence intérieur 

Le silence s’installe de plus en plus entre Les pro­tag­o­nistes. Le Tech­ni­cien sen­tant que la sit­u­a­tion lui échappe invente aus­sitôt « la loi du silence » selon laque­lle on est sup­posé se taire. Mais si une femme qui par­le peut être red­outable, une femme qui se tait est ter­ri­fi­ante. Surtout pour un Tech­ni­cien de plus en plus trou­blé par les regards pleins de non-dits de l’Actrice. Elle pleure, il suc­combe. La parole se tar­it, le silence déchire les êtres, l’intérieur se révèle. 

Le silence éter­nel

Emu par la larme de l’Actrice, le Tech­ni­cien avoue son men­songe : « Je t’ai fait croire que le Silence pou­vait ressus­citer Jean-Paul pour te faire plaisir ». Le Tech­ni­cien se doit d’accepter l’incompréhensible, l’Actrice ne peut que con­sen­tir à l’inexprimable : la mort, et son corol­laire tout autant empreint d’éternité, l’amour. Pour l’Actrice le silence éter­nel est un désert des plus fer­tiles, de ceux qui trans­for­ment le désar­roi et la soli­tude du monde en mots : « D’abord je suis née phoné­tique­ment, puis je suis dev­enue parole et ensuite Verbe. Et finale­ment le Verbe s’est fait chair ». Elle atteint d’un coup à l’idéal car­tusien. Le coup est dur pour le Tech­ni­cien, c’est même un coup de foudre, à réveiller les morts ; tant il est vrai que les saintes et les mys­tiques ont tou­jours fasciné les chercheurs, et par­fois fait des mir­a­cles. Et en effet Jean-Paul se relève, sim­ple­ment, pour repren­dre le rôle du Tech­ni­cien devenu muet et exprimer la détresse d’aimer une femme dont il ne peut tomber amoureux. Ain­si tout finit tou­jours par s’arranger. Et l’histoire à racon­ter, celle d’amour et de guerre, inter­rompue, ren­due impos­si­ble, reprend ses droits. Fin de la pièce. 

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